Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Le secret de la chambre noire de Kiyoshi Kurosawa

La femme au portrait...


Dans les films de Kiyoshi Kurosawa, on ne sait jamais vraiment ce qui s'est passé. On n'est jamais très sûr non plus de ce qui est en train d'arriver. Ses personnages dérivent dans des mondes inquiétants qui contaminent lentement toute leur réalité et qui ne s'avèrent souvent que le sombre rayonnement de leur désordre intime. Cela fait de Kurosawa un cinéaste à part, inclassable, entre cinéma de genre et méditation contemplative. Après des films de séries B voire Z, tournés en quelques semaines, Cure, Charisma, Kaïro, Séance, Retribution ont fait de lui aujourd'hui le maître en matière de fantômes. D'autres essais, plus rares, se sont éloignés du genre comme Tokyo Sonata pour éclairer le versant sociologique de son œuvre, peinture d'un monde défait et déserté. Son nouveau film, réalisé entièrement avec une équipe française, et coproduit par les Belges de Frakas, est encore une histoire de fantôme, une variation sur ses thèmes de prédilection : l'amour, la perte, la mémoire - et la culpabilité. Traversé par cette poésie délicate et mystérieuse qui fait tout l'art de Kurosawa, Le secret de la chambre noire est un conte atemporel d'amour et de mort... et une méditation sur le cinéma.

Le secret de la chambre noireEn lisière du monde, un photographe (Olivier Gourmet) s'est retiré d'une carrière glorieuse pour ne réaliser plus que des daguerréotypes grandeur nature de sa fille. Marie, interprétée par la gracile Constance Rousseau, se sacrifie pour l'art de son père, pâle et blonde comme une héroïne hitchcockienne. Docile, elle passe de très longues minutes à poser dans l'atelier en sous-sol, maintenue immobile par une sorte d'armature de fer. Mis au point par Daguerre en 1839, le daguerréotype est l'ancêtre de la photographie : le sujet longuement exposé à la lumière se reflète dans la chambre noire de l'appareil sur une plaque recouverte d'argent poli. La vapeur d'iode a sensibilisé la plaque à la lumière pour que l'image s'y imprime et des vapeurs de mercure, poison terrible, la rende ensuite visible. Dans cette grande bâtisse sans âge, un peu à l'abandon, Serge renouvelle sans cesse ce geste primitif de la photographie, et prélève sur la réalité ces « couches de l'être » qui viendront faire des portraits immortels. Hanté par une autre femme, la sienne, déjà morte, il fait endossé à sa fille presque la même robe, presque le même rôle. Ses photographies rapprochent les vivants et les morts, et abolissent le temps. Jean (Tahar Rahim, bouleversant d’aveuglement innocent et têtu) débarque dans ce monde suspendu au passé, pour l'assister, comme un étranger venu d'une autre époque.

Kiyoshi Kurosawa, qui tourne pour la première fois en Europe avec des acteurs français, s'empare de ce thème du portrait, récurrent dans la culture européenne et la littérature fantastique. Comme une suite à la nouvelle d'Edgar Alan Poe, Serge vampirise le vivant pour ce moment magique qui fixe le temps. Mais le cinéaste japonnais suggère un peu plus. Si immortaliser les morts, c'est leur donner la vie éternelle, cette transgression de l'ordre naturel du monde n'est pas sans conséquence et l'équilibre doit être rétabli... C'est de l'art même de la photographie et du cinéma qu'il s'agit ici, du prix à payer en somme pour l'éternité, d'une certaine transsubstantiation entre les vivants et les morts… Sauf que, comme toujours chez Kurosawa, le film multiplie les suggestions et ne se circonscrit à aucune métaphore...

Le secret de la chambre noireFilm de fantôme qui ne joue pas les codes de la peur et de l'angoisse, bien plus philosophique que terrifiant, Le secret de la chambre noire, loin de tout spectaculaire, ne cesse de déplacer son intrigue. Imperceptiblement, il décale les attentes qu'il suscite, ramenant dans sa toile d'autres fils narratifs, comme le futur travail de Constance ou la vente du domaine de Serge. Ce décor de château décrépi en lisière du monde, ce trio de conte, le titre du film, l'affiche, tout convoque l'imaginaire des châteaux hantés et des femmes au portrait des Lang, Mankiewicz ou Hitchcock. Mais l'irruption de Jean n'est pas tout à fait l'élément qui fait basculer cette étrange relation entre un père et sa fille. Et il n'y a pas ici de machination d'intrigues complexes ou de maître de marionnettes. Tout se joue plutôt dans d'infimes décrochages des arrière-plans, ces lumières radiantes et irréelles, ces cadrages qui s'élargissent à reculons jusqu'à donner à voir l'invisible. Tout se joue dans un hors champ qui, peu à peu, pénètre le cadre, l'infime vacillement des silhouettes, les disparitions et les apparitions. Et progressivement, les imaginaires contaminent le réel qui vient, comme en photographie, en révéler la teneur proprement hallucinante.

Alors, quand tout porte à croire à une intrigue cousue de fil d'or, le film dérive hors champ, à pas de velours. Comme un reflet vertigineux de lui-même, il tisse sa métaphore plus loin, dans un autre portrait, celui que le cinéaste dresse d'un jeune homme qui cherche un sens à sa vie, sa place, errant lui aussi entre deux mondes, jusqu'à s'y perdre. Car c'est aussi ce motif du brave chevalier venu délivrer la princesse de son Barbe Bleue que Kurosawa décale lentement, non seulement auprès de nous spectateur, mais dans l'imaginaire même de son personnage. Jusqu'à cette fin tragique et poignante. C'est que dans le cinéma de Kiyoshi Kurosawa, on ne sait jamais qui des morts ou des vivants sont les plus réels.

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