Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2015
Mots-clés : guerre, histoire, Maroc
 

Les Hommes d'argile de Mourad Boucif

Après avoir déjà consacré à la mémoire des milliers d'hommes marocains enrôlés de force dans l'armée française lors de la Seconde Guerre mondiale son documentaire, La Couleur du sacrifice (2006), Mourad Boucif fait le choix de la fiction pour creuser encore cet événement d'autant plus traumatisant qu'il n'a jamais été reconnu à sa juste importance. Avec une volonté de proximité et d'intime, le réalisateur refuse le film de guerre spectaculaire et s'attache aux relations qui vont se nouer entre ces hommes, désormais unis par une même peur.

Les Hommes d'argile de Mourad BoucifBerger dans une région argileuse du Maroc, Suleyman rencontre Khadija, la fille d'un puissant chef local. Amoureux l'un de l'autre, ils se marient. Mais le père, assoiffé de pouvoir et d'autorité accepte mal cette union. Alors que la Seconde Guerre mondiale se prépare en Europe, conflit encore loin et abstrait pour ces villageois, il va violemment surgir dans la vie de ces hommes et de ces femmes.

En accompagnant Suleyman dans ce périple infernal, le cinéaste montre la dynamique terrible de ce « kidnapping » d'une population : la violence de l'armée française, mais aussi celle de certains notables marocains qui furent les complices de cette mise au pas forcée. Ce sont également les humiliations racistes, les amis qui meurent dans les bras sur le champ de bataille et le pays d'origine qui manque cruellement. Ainsi, le montage parallèle entre la situation de Suleyman envoyé en Europe (à Gembloux précisément) et celle de Khadija finit par se déliter comme une mémoire chancelante. Boucif prend le soin de ne pas polariser son propos en dépeignant l'armée française à travers les figures opposées du commandant Blanchard, carriériste sans état d'âme et du lieutenant Laurent, qui sera de plus en plus critique face aux injustices subies par les soldats marocains. Car si le propos de Boucif est bien de dénoncer, il s'agit aussi d'interroger la nature humaine, ce qu'elle peut faire jaillir d'horreurs et de beautés dans des situations extrêmes.

Les Hommes d'argile de Mourad Boucif

En chantier depuis 8 ans, (Les Larmes d'argent en était le titre initial), le film de Mourad Boucif a connu de nombreuses difficultés de production dont le remplacement soudain du comédien principal. Le succès d'Indigènes de Rachid Bouchareb qui abordait le même sujet sur un mode, il est vrai, bien plus spectaculaire, n'aura sans doute pas favorisé son financement. Aux manquements matériels qu'on peut ressentir, Mourad Boucif a répondu par une mise en scène dépouillée et un remarquable travail sur la lumière. Attentif aux gestes, il capte avec justesse les sentiments qui traversent ses personnages, soutenu par l'interprétation sans faille des deux comédiens principaux (Miloud Nasiri et Magaly Solier, déja remarquée dans Altiplano de Jessica Woodworth et Peter Brosens). La photographie créée par Michel Baudour, presque monochrome, rehausse le sentiment d'étrangeté et d'irréalité ressenti par ces soldats en pays inconnu. Ce noir et blanc en couleur, superbe, amène le film aux lisières du fantastique et révèle la nature fantomatique de ces hommes condamnés par cette guerre à l'invisibilité et à la disparition.  

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