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01/11/2011
 

Les racines du brouillard de Dounia Bovet

Comment parler aujourd’hui de la guerre d’Algérie après des décennies de silence plombé par une raison d’Etat qui n’en finit pas de faire mentir les faits ? La blessure reste ouverte et la mémoire douloureuse. Les enjeux qui relient cette critique en acte du colonialisme à l’actuelle question nationale sont toujours frappés d’amnésie. Et si une parole surgit depuis quelques années, comme pour tenter de faire trace, elle reste très souvent cantonnée aux vérités de l’histoire. Aussi, faut-il saluer Les racines du brouillard, film documentaire de Dounia Bovet, qui évoque, de façon très personnelle, ces années de lutte armée et réussit à conjuguer au présent ce qui généralement se décline au passé.

Que battent les tambours

les racinesAxelle a connu Ali alors qu’elle était jeune institutrice en Algérie à la fin des années cinquante. Ali, membre actif de l’insurrection algérienne, a vécu en prison la communauté des camarades et l’horreur d’une sentence de mort sans cesse reconduite. Aujourd’hui, Ali, malade, vit ses derniers jours dans un hôpital en France et Axelle est à ses côtés. Dounia Bovet filme et capte, avec une extrême délicatesse, ces moments qui vont devenir comme le terreau émotionnel de son film. Une histoire singulière va s’ouvrir aux méandres de l’histoire officielle, et comme Axelle revient en Algérie à la mort d’Ali, Les racines du brouillard vont voyager le temps, mélanger les époques, faire surgir, au gré des souvenirs et des situations, non pas une évidence objective de ce qui s’est passé, mais une interrogation toute subjective de ce qui, pour l’heure, nous reste et nous tient de ces années de guerre.

Le film de Dounia Bovet a ce côté expérimental des vraies inventions cinématographiques. Tourné en super 8 avec ce noir et blanc délavé au grain comme fatigué à force de trop vouloir se rappeler, au son toujours asynchrone nous signalant qu’une parole se crée avant de se donner, Les racines du brouillard nous raconte d’abord et avant tout l’histoire d’une femme étonnante. Axelle parle en son off, d’une voix étrange dans laquelle se respire une langue vraie, puissante et rebelle et où Ali vient mêler ses mots aux siens comme pour tresser un récit collectif dont les acteurs deviennent les fantômes qui nous hantent.

Et Dounia Bovet de filmer les retrouvailles entre Axelle et la femme d’Ali en Kabylie, complicité de femmes inscrite dans ces gestes de la terre, dans ces évidences du vivant avec une justesse de point de vue et de positionnement de caméra qui entraînent l’adhésion. Il y a, dans le regard de Dounia Bovet, une sorte de limpidité qui va à l’essentiel et impose une sensibilité qui, à partir de la parole d’Axelle, gagne, et la révolution algérienne, et ce qu’il en est aujourd’hui.

Cinéma de la transmission, film nourri d’une certaine forme de nostalgie volontaire, Les racines du brouillard, en éclairant les questions de révolte et de lutte, fait plus que les sortir des brumes d’un passé occulté, il les porte au présent telle une nécessité vitale, une manière d’appel à prendre parti dans une autre guerre, celle où quotidiennement, nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Et que battent les tambours, et que s’allument les feux de joie.

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