Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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septembre 2012
05/09/2012
 

Little Glory de Vincent Lannoo

Les orphelins grandissent aussi

Vincent Lannoo et son humour décalé, son univers foutraque peuplé de vampires (Vampires), de pov’fille enfermée dans des coffres de voiture (Ordinary man) et de gourous théâtreux pervers (Strass), signe, avec Little Glory, une fresque mélancolique sur l’adolescence au cœur du Michigan. Si l’on ne s’étonnera pas de retrouver le cinéaste outre-atlantique pour un film qui emprunte, comme tous les précédents, aux genres américains, on sera sans doute surpris par le sérieux de l’entreprise. Little Glory renouvelle son cinéma en douceur, l’enrichi de nouvelles influences, lui fait prendre une nouvelle direction, sans pour autant se démarquer radicalement de ce qui fait son style.


Il est libre Vincent Lannoo, libre comme un enfant. Depuis ses premiers films, son insolence envoie balader les schémas narratifs, se joue des contraintes et des codes pour offrir des films sans complexe, bourrés de trouvailles. Mais si depuis son premier film, Strass, il nous avait habitués à la parodie acerbe et déjantée, ce quatrième long métrage prend le chemin de la gravité sans lui faire abandonner pour autant la liberté de sa démarche. D’emblée séduits par le scénario de François Verjans, le cinéaste et le producteur John Engels se sont emparés de cette histoire initialement wallonne, et, avec une jolie liberté, l’ont transformée en rêve américain.

Tourné entièrement en anglais, entre le Canada et la Belgique, Little Glory renoue avec la figure éternelle du cinéma américain, celle de l’adolescent. On ne compte plus les films sur les ados furieux aux corps révoltés et indécis, et dans cette multitude de portraits qui s’étirent de Nicolas Ray dans les années 50 à Gus Van Sant aujourd’hui, une figure de rebelle émerge dans une filmographie pourtant plus que restreinte : celle de James Dean. Ce n’est donc certainement pas un hasard si, pour incarner le jeune Shawn, Vincent Lannoo s’est tourné vers la gueule d’ange tout droit sortie des année 50 de Cameron Bright, son corps dégingandé pas sorti de l’enfance et cette acuité moqueuse dans le regard.

En ouverture, un travelling nous montre où il vit, une route longue et droite bardée de maison en bois sans style, et là-bas, plus loin, un centre commercial où les jeunes trompent leur ennui. Sa maison semble, comme les autres, faite de bric et de broc, et les meubles entassées par hasard et couverts de poussières témoignent déjà de la mère absente. Lorsqu’il rentre à la maison, Shawn retrouve un père alcolo qui ne l’attend pas, et une petite sœur de sept ans, Julie, qui, pour bien faire, fait des allers-retours entre la table et le frigo pour approvisionner son père en bières. Entre mauvais coups, papotes avec des potes pas très fréquentables, abrutissement devant les jeux vidéos, Shawn traîne son existence sans avenir et sans liens. Portrait quasi monstrueux d’un adolescent impassible et insensible qui, même à l’annonce de la mort du père, continue sans broncher à jouer devant sa télé. Pourtant, cette mort qui semble dérisoire va entraîner un changement progressif. Et c’est là toute la subtilité du film de décrire cette transformation à la lumière d’événements concrets et non pas psychologiques ou bêtement symboliques. Resté seul avec Julie, Shawn ne va pas remplacer la figure paternelle démissionnaire par une autorité tutélaire venue de nulle part. Shawn est et reste ce grand frère inadapté, et c’est ensemble, peu à peu, que les deux orphelins vont se faire grandir mutuellement. Avec l’aide de l’enfant, la bulle dans laquelle Shawn s’était si bien enfermé peut éclater pour le remettre dans l’existence. Vincent Lannoo déloge la souffrance cachée au cœur de cette adolescence perdue, contrainte de se plier à l’autorité des adultes, désireuse de laisser flotter une enfance inachevée, et qui va enfin trouver refuge dans une valeur inestimable, l’amour fraternel.

Porté par la caméra lyrique de Vincent van Gelder, le film avance donc au rythme de la prise de conscience du garçon dans une attention extrême pour les errances mentales et les soubresauts des corps. Aussi, le cinéaste étire au plus lent possible, jusqu'à frôler la limite du trop, pour construire une symphonie doucereuse. L’importance donnée au cadre participe à l’écoulement du temps à l’intérieur du plan, à la progression dramatique par une accumulation de blocs d’affects, aux images fixes distendues. Et si le montage aurait peut-être gagné à se resserrer, si l’action et l’arrière-plan tranquille ont parfois du mal à cohabiter, il en sort un film atmosphérique, errant qui ouvre une porte vers d’autres pistes cinématographiques au potentiel prometteur.

 

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