Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2015
Mots-clés : Bruxelles, ville, documentaire,
 

Our City de Maria Tarantino

Le chant de l'aède

Présenté à l'IFDA 2014, sélectionné à Docville, en compétition officielle au FIFF de Namur 2015 et bientôt distribué en salles, Our City prend Bruxelles pour sujet. Mais de biais. La ville elle-même n'y est pas abordée sous l'angle historique, pas tout à fait sous l'angle architectural non plus. Ce qui intéresse Maria Tarantino, ce sont les terrains vagues, les trous, les béances, les arrière-cours, les souterrains, les toits... Ce qui révèle les strates du temps, qui raconte les passages, qui fait signe vers l'intangible de la mutation... Et c'est surtout la multiplicité des habitants qui traversent cette ville flottante, presque fantomatique d'être toujours cadrée d'en haut, depuis les tours immenses ou les voitures mouvantes. À la fois léger et poétique, ce long-métrage documentaire feuillette la ville à partir de ceux qui la traversent, l'occupent, l'inventent, viennent la nourrir depuis leur histoire. Si le risque d'un tel parti-pris est l'anecdotique ou l'exemplarité, la systématisation du procédé permet ici au film de s'envoler ailleurs, dans une rêverie poétique qui réinvente le mythe d'une ville.

Le film s'ouvre sur des enfants qui courent. Ils se fraient des chemins entre les arbres, passent sous des grillages. Le territoire s'ouvre, ses espaces se déploient. Chacun en use différemment, en détourne la fonction, le réinvente. Qu'il s'agisse de faire d'un parc un terrain de cricket ou d'un arbre une scène de concert. Déambulation urbaine, à la fois physique et imaginaire, Our City ne se construit pas sur une thématique précise, ne prend pas Bruxelles comme une construction historique qu'il irait détricoter, ne tente pas la documentation, tourne le dos à toute forme de sensationnalisme.Our City Maria Tarantino envisage la ville à partir de ceux qui la vivent, l'habitent, y travaillent. Elle construit un film en forme de kaléidoscope, errant de-ci de-là à la poursuite de lieux, de visages, passant d'un chauffeur de taxi perse arrivé en Belgique à la suite de la chute du Shah, à une jeune créatrice de bijou originaire d'Afrique dont les racines sont Touaregs. Le film se construit de fil en aiguille, rebondit à travers ses personnages, glisse de séquences en séquences peu découpées par des rapports de métaphores ou de contiguïtés. La temporalité se déconstruit, tourne en rond. Et la caméra, flottante et langoureuse, se fraie des chemins dans des territoires nouveaux, dérobés, ignorés. Avec elle, on passe les quatre cercles de Dante : des salles de bals enchanteurs, l'enfer de mineurs, le purgatoire de ceux qui attendent des papiers ou qui vivent reclus, illégaux, en transit, des salles de conférences ultra connectées... Parce que tous ceux qu'elle suit viennent d'ailleurs, les mots, les paroles, les confidences qui se racontent devant la caméra déploient des horizons intimes et lointains. L'esthétique est celle de l'instantané photographique, qui saisit sur le vif des instants de vies. Et les séquences se juxtaposent, presque hermétiques les unes aux autres. Les mondes se côtoient mais s'ignorent, bulles mouvantes que la figure du film, le panoramique, tente d'enceindre. Avec trois beaux personnages pivots, Our City superpose à la réalité du territoire qu'il visite des imaginaires qui viennent prendre corps dans sa matière narrative. C'est l'ailleurs qui se lève ici, quand la dune de sable d'un chantier filmée de très près, transforme Bruxelles en désert africain. À un autre moment, la déclamation de ce poète perse dans les couloirs de la Commission Européenne fait basculer l'espace dans l'entre-deux d'une nuit éternelle et irréelle, une longue traversée de l'Achéron. Et c'est une ronde incessante puisque l'identité sans cesse se renouvelle, mutante, en transit dans les lieux qu'elle aborde et où elle laisse sa trace, la trace de son imaginaire.

Our City de Maria TarantinoOuvert sur la musique de Matthieu Ha, fermé sur son chant mélancolique, Our City est une valse lente et profonde qui se fraie un chemin entre ici et ailleurs, entre l'avant d'un passé qui se raconte et le maintenant qui se déploie, entre ces mondes flottants, dans une temporalité aussi indéterminable que les tours miroitantes des buildings, et le film se coule dans l'entre-deux d'un exil, d'un écart, d'un temps éternellement suspendu et recommencé. C'est le chant de l'aède : quand la parole surgit, entre mémoire et improvisation, elle double le réel de son ombre et fait lever des mondes. 

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