Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2001
Mots-clés : Ciné-club, exploitant, rencontre,
 

Patrick Quinet

Tout de noir vêtu (jeans et veste en cuir), Patrick Quinet se scotche, à l'invitation de votre serviteur, à l'un de nos écrans pour examiner les dossiers de presse électroniques des récents longs métrages belges en cours de fabrication. Le média est le message. Bigre ! Le média du média est le média en réseau. La galaxie McLuhan est en expansion continue. Big Bang.

Né à Rocourt, Patrick y reste jusqu'à ses six ans et émigre à Huy. Son ambition est de devenir ingénieur en aéronautique. Las pour l'airbus, vers quatorze-quinze ans les mauvaises fréquentations d'un ciné-club hutois animé par André Joassin (l'un des collaborateurs de Cinergie, version imprimée) le détourne du chemin des cieux. Il se met à côtoyer des gens de théâtre. Pire encore pour ce scientifique pur jus, il fait de la figuration et passe le mur du son : préparer l'examen d'entrée à l'INSAS.
Pour ce faire, il entame une année à l'INRACI où il fait de multiples découvertes. Dans l'ordre : il n'est pas doué pour la photo, il arrive à réaliser deux courts métrages (en Super 8 et en 16mm) avec ses économies propres et à faire un stage sur Gros Coeur, un téléfilm réalisé par Pierre Joassin (le frère d'André).
A l'INSAS, dans la section réalisation, il est l'un des plus jeunes avec Rémy Belvaux et Michel Caulea. Il décide, vu les faibles moyens budgétaires de l'INSAS cette année-là, de prendre en charge lui-même son film de fin d'études, un documentaire sur son grand-père au Zaïre. Il réunit un budget de près de 7 millions (CBA/CNC/RTBF) et part en repérages. Hélas, les émeutes de Kinshasa, en janvier '91 (pendant lesquelles Thierry Michel est emprisonné et son matériel confisqué) bloquent le projet.
Il fonde Artémis Média, coproduit Confession d'une loge de Manu Kamanda et enchaîne avec Bob le déplorable de Frédéric Fonteyne, deux courts métrages. " À la suite de quoi je me suis dit que la réalisation n'était pas pour moi parce qu'un réalisateur de cinéma est un être exceptionnel, nous dit-il en avalant son café noir. Je ne suis pas un producteur frustré qui veut faire de la réalisation dans le futur. Absolument pas. En revanche, je me suis rendu compte avec Frédéric Fonteyne, lors des discussions que nous avons eu Philippe Blasband, lui et moi sur Bob le déplorable, que, peut-être par mon analyse des choses, mon regard, je pouvais arriver à pousser les réalisateurs au bout de ce qu'ils avaient envie de faire, leur donner les moyens et les mettre en confiance. Je n'envisage pas la production par l'aspect purement financier des choses mais comme une collaboration intime avec le réalisateur."
Ses amis Claude Waringo et Jani Thiltges fondent Samsa Films au Luxembourg, en surfant sur une belle opportunité : la création des tax-shelters. Il s'associe à eux et crée Artémis Productions. La ligne éditoriale d'Artémis est de " produire les réalisateurs belges, étape par étape, c'est-à-dire : en commençant par du court, en essayant d'aller vers le long. A partir de là, il y a eu Luc et Marie de Philippe Boon et Laurent Brandebourger, et John de Geneviève Mersch. " Artémis saisit l'opportunité de coproduire un épisode de la série des Maigret et Salut Cousin! de Merzak Allouache (il fallait apprendre à gérer un format plus long).
Il enchaîne avec Max & Bobo, un projet qui, retravaillé, lui paraît être une évidence. " On s'est dit : "on y va,"poursuit-il avec un sourire nonchalant, "malgré tous les handicaps : premier film d'un jeune réalisateur, jeune boîte de production, donc un peu casse-gueule, d'autant qu'à deux jours du tournage, Lazennec, notre coproducteur français, diminue sa participation dans le film" (un instant pensif). On s'est dit : "Qu'est-ce qu'on fait ? On arrête tout ?" Je me suis dit : "il faut qu'on prenne le risque." C'est ça être un producteur. Il faut à un moment donné voir à long terme et pas à court terme. Après, on verra dans trente ans qui a tort ou a raison. Me tourner exclusivement vers des coproductions pour des raisons de rentabilité ne m'intéressait pas. Je préférais prendre un énorme risque - ce qui était le cas pour Max & Bobo, puisque j'ai dû mettre la maison de mes parents en garantie. On avait déjà le scénario d' Une Liaison pornographique et j'ai pensé que c'était sur le deuxième film qu'on arriverait à récupérer les risques pris sur le premier. C'était une stratégie risquée, mais moi essentielle, qui est de ne pas voir le court terme. Donc ne pas raccourcir le temps de tournage. Très mauvaise idée. Parce que c'est d'abord le film d'un auteur. Si la qualité est là et qu'on a donné au réalisateur les moyens d'arriver à cette qualité-là, c'est ce qui fera la plus-value permettant de mieux gérer le film suivant et de trouver peut-être davantage de financement " (en hochant la tête, l'air absorbé).
Ensuite, il y a eu Pourquoi se marier le jour de la fin du monde?, produit avec des moyens limités, et Une Liaison pornographique qui - miracle - a bien marché en Belgique mais pas en France, malheureusement, mais s'est vendu dans le monde entier.
Aujourd'hui grâce au succès du film, des portes se sont ouvertes. Ce qui nous a permis d'entreprendre le tournage de Petites Misères de Philippe Boon et Laurent Brandebourger. C'est un premier film, tourné en scope et on se retrouve à nouveau sans frais généraux et sans salaire de producteur. J'ai pris le risque de faire le film en espérant soit un succès direct du film soit une reconnaissance de sa qualité qui permettra dans un futur proche de financer mieux un autre film et ainsi de récupérer les investissements.
En Belgique, il est difficile de produire des longs métrages de fiction. On est obligé de s'ouvrir à des coproducteurs qui prennent des parts, etc. De l'écriture à la finition, un long métrage demande trois ou quatre ans de préparation. Quels sont les producteurs qui ont fait, en cinq ans, quatre longs métrages ? Peut-être Dominique Janne ? Or, pour arriver à faire tourner une boîte de production, il faut en faire trois ou quatre par an, comme en France. Ça permet d'espérer un peu plus rapidement un succès que lorsqu'on fait des one shot à chaque coup. Ce qui signifie que chaque film devient essentiel. C'est un aspect positif des choses mais d'un autre côté on devrait pouvoir donner une chance à plus de gens, développer plusieurs projets en même temps, de laisser mûrir un projet un peu plus longtemps. On devrait pouvoir jouer sur plusieurs tableaux en même temps. Ce qui nous permettrait de mieux financer le développement des scénarios. "
Il parle à peine en bougeant les mains, le geste et la parole mesurée. Un sourire et un regard oblique vers l'enregistreur. Soudain inquiet : " tu as assez ? " Il faut le relancer comme au whist. " Et Wallimage ? ", encourage votre serviteur. " C'est une très belle initiative qui va servir à financer des boîtes de production et de services. Mais si au bout de trois ans il n'y a pas soit un tax-shelter au niveau national soit un réinvestissement dans une aide à la production, le tissu industriel créé durant ce temps risque de devenir sans intérêt. Il est donc important de poursuivre l'effort consenti. Ce que je peux dire, c'est que le fonds wallon est l'amorce d'un futur tax-shelter et que ça va sûrement dynamiser les choses.
Si aujourd'hui, avec le système du fonds wallon, on peut arriver à financer avec la Communauté française et éventuellement une chaîne de télévision dans de bonnes proportions, on arrive à trouver en Belgique, grosso modo, 45 millions. Ça veut dire qu'on n'est plus obligé de vendre son âme et ses droits à différents coproducteurs. Ça va permettre aux producteurs d'être plus efficaces. Il est important que notre communauté puisse donner à ses producteurs les moyens de conserver une part plus accrue de leurs droits sur un projet belge. "

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