Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
30/11/1999
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Rideau de fumée sur Bruxelles de Bram Van Paesschen

Réjouissante fausse manip'.
Rideau de fumée sur Bruxelles de Bram Van PaesschenAvec l'incendie de L'Innovation, Bruxelles connaissait, en 1967, l'une des pages les plus tragiques de son histoire récente. Bien qu'il ait été officiellement classé "accidentel" par les pompiers, des histoires circulent encore des années après, attribuant au sinistre une origine criminelle.
Il s'agit là d'un phénomène courant de la rumeur, repérable dans toutes les grandes catastrophes qui marquent durablement l'imaginaire de ceux qui les ont vécues. Mais si c'était vrai, se demande malicieusement Bram Van Paesschen pour son travail de fin d'études. Inspiré par les téléreporters à sensation, utilisant avec jubilation toutes les techniques de manipulation médiatique, le jeune cinéaste flamand met en scène rigoureusement une histoire abracadabrante à laquelle il réussit à donner un faux air de vérité. Partant de faits précis historiquement établis, à l'aide de témoignages et d'images d'archives, il glisse pas à pas vers l'approximation, la suggestion, la mise en scène pour finir par conclure avec une étonnante force de conviction à un sombre complot mêlant la CIA, les manifestants anti-Vietnam, la guerre des six jours, le promoteur Charly De Pauw et même son ami et associé Paul Van Den Boeynants, le Premier Ministre de l'époque.
On rit évidemment de bon coeur, on applaudit la pochade, on salue le talent de son auteur. Mais notre hilarité se teinte vite de jaune. En réalité, Van Paescchen démontre de la manière la plus brillante qui soit qu'avec un discours télévisuel bien monté sur des images adroitement mises en situation, un propagandiste de talent peut nous faire avaler quasiment n'importe quoi. Ici, une connaissance élémentaire de notre histoire et de la vie publique dans notre capitale nous permettent de faire la part du vrai, mais quelle serait la réaction d'un toulousain (par exemple) à qui l'on montrerait ce film sans commentaires. Et nous, lorsqu'on nous projette des reportages nous assénant des vérités toutes faites sur l'Irak, l'Afghanistan, Cuba - tous pays dont nous ne connaissons objectivement pas grand chose - sommes-nous à mêmes de faire la part du vrai? Le faux docu de Van Paesschen tient debout, autant qu'un reportage de CNN ou d'Envoyé Spécial. Et pourtant: amalgames (on parle des grands travaux de De Pauw dans le quartier nord puis on revient à ses projets rue Neuve, comme si les deux étaient indissolublement liés) faux semblants (on présente des images d'archives où se retrouve soit disant l'un des protagonistes, pas inidentifiable parce que flou), hypothèses présentées comme faits avérés, ... Et si CNN ou France 2 se mettaient à utiliser les mêmes techniques? Si nous n'avons pas les moyens de démonter la manipulation du discours télévisuel, le film de Bram Van Paesschen constitue une étincelante démonstration de la façon d'y arriver. A l'heure où l'on en est encore à réclamer à corps et à cris dans les écoles une véritable éducation à l'image (aujourd'hui balbutiante), une projection commentée de ce réjouissant faux docu devrait être obligatoire dans tous les lieux d'enseignement de ce pays.

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