Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mai 2015
Mots-clés : tournage, luttes, Bruxelles,
 

Sur le tournage de "Les survivants" de Luc Jabon

Luc Jabon est en plein tournage de son premier film de fiction, les Survivants. Pour raconter l'histoire qui aurait pu être la sienne, celle d'un marxiste-léniniste qui s'est mouillé, « sali les mains » pour la cause révolutionnaire, il a osé faire le grand saut ; passer de l'écrit à l'image. Il a mis maintes fois son talent de scénariste au service du cinéma : Le Maître de musique de Gérard Corbiau, Marie de Marian Handwerker ou encore La chanteuse de tango de Diego Martinez Vignatti, mais pas question ici de laisser cette histoire à un autre regard, une autre sensibilité. Œuvre de maturité, ce film est le fruit de réflexions existentielles d'un homme qui n'a jamais cessé de se battre pour ses idées. Nous le retrouvons sur le plateau durant les derniers jours de tournage à Bruxelles, avant de se rendre au Luxembourg. Saint-Gilles, une bouquinerie politique, où Marx y côtoie Pierre Rabhi et Stéphane Hessel. Nicolas Roulet (Fabrizio Rongione), militant activiste qui sort de 15 ans de prison, retrouve des anciens camarades.

Cinergie : Qu'est-ce qui t'as poussé à faire ce film, à passer du scénario à la réalisation ? D'où vient cette nécessité ?
Luc Jabon : La nécessité est venue d'une image qui est gravée en moi. Une image très ancienne, lorsque j'étais encore militant d'organisations marxistes/léninistes/maoïstes et où, lors d'une réunion de cellule, un de nos chefs est venu avec une arme qu'il a déposée sur la table. Jusque-là, on avait passé notre temps à refaire le monde avec des mots, à lire, à étudier l'histoire et les révolutions : la Commune de Paris, la Révolution Russe, la Révolution Chinoise. Que, tout à coup, quelqu'un dépose une arme sur la table, changeait complétement la donne. « Fini de rigoler, fini de discourir, on passe à l'acte ! » Certains ont été un peu affolés par cette vision. Moi, j'ai plutôt vu cette arme comme un objet d’envoûtement, comme si elle allait m'ensorceler. Donc, j'ai coupé les ponts. Et la plupart d'entre nous ont décidé de sortir de ces organisations, parce qu'on pensait que la violence n'était pas la meilleure façon d'atteindre l'utopie. Cette image est restée longtemps gravée en moi, et j'ai voulu en faire un sujet. Et puis ce sujet, comme la bizarrerie de la création, est devenu effectivement une nécessité que je devais porter jusqu'au bout. Et c'est autour de ça que l'histoire s'est créée, s'est fondée.

C. : Cela veut-il dire que maintenant tu serais prêt à passer à l'acte ?
L.J. : Non ! Je pense toujours que la violence et la guerre ne sont pas des solutions à nos questionnements et aux injustices.

C. : Mais les questions de changement de sociétés, que tu t'es posées il y a vingt, trente ans, restent toujours aussi présentes aujourd'hui ?
L.J. : Exactement ! Elles sont toujours pertinentes, et c'est ça tout le sujet du film, faire le lien entre ce passé lointain et ce qui se passe aujourd'hui avec les indignés, les différentes révolutions dans le monde et la manière dont on peut, à l'intérieur de ce chaos, de cette confusion dans laquelle nous sommes plongés, tenir, survivre.

Luc Jabon, réalisateurD. : Ton film raconte l'histoire d'un survivant, rescapé d'un autre temps.
L.J. : C'est l'histoire d'un homme qui, il y a 15 ans, a été indirectement mêlé à un attentat qui a tué un policier. Mon héros s'est senti responsable de la mort de cet homme, bien que cette mort était accidentelle. Il a décidé de purger sa peine, et il est libéré au bout de 15 ans pour bonne conduite. Le film débute à sa sortie de prison. Contrairement aux militants qui ont effectué de longues peines, qui restent fidèles à eux-mêmes et reprennent les mêmes combats, lui, il pense avoir changé. Il veut se reconstruire, trouver un travail, fonder un foyer et tourner cette page. Un certain nombre d'événements vont le confronter à ce passé, notamment via des jeunes qui l'admirent et qui se posent aujourd'hui aussi la question de la violence, qui se demandent comment lui ferait s'il était amené à recommencer. Pourtant, il n'a vraiment aucune intention de recommencer, ce n'est absolument pas sa volonté. Une tension va, petit à petit, s'installer entre ce désir de reconstruction pour lequel il va rencontrer beaucoup d'obstacles et cette rébellion remontant en lui qui fait qu'il pourrait de nouveau être tenté par le passage à l'acte et à la violence. Tout le film repose sur cette tension et sur ce suspense.

C. : Le film se déroule de nos jours ?
L.J. : Oui, il se déroule dans les années 2000. Le passé est évoqué par les dialogues ou par les situations, mais jamais par des flashbacks. Je voulais que le film ait un lien avec ce passé que j'ai connu et qu'en même temps il se passe entièrement de nos jours.

C. :As-tu eu des confrontations avec des jeunes ?
J.L. : Oui ! J'ai mené une enquête chez des jeunes qui ont pris comme option de se dissocier de la société et de vivre dans les squats, de ne pas être assurés socialement. La société veut les surveiller et eux, comme ils le disent, ils disparaissent. Ils sont hors du champ social tel qu'il nous enferme en quelque sorte. Ils sont aussi altermondialistes, ils font partis des indignés, on les retrouve à des manifestations anti-nucléaires etc. Mais ils sont caractérisés par cette façon de se mettre en marge de la société telle qu'elle est aujourd'hui.

C. :Tu t'es revu étant jeune et tu t'interroges sur comment tu étais et comment eux sont maintenant ?
J.L. : Il y a une part de ça, mais la situation est très différente. Nous, on croyait à un certain nombre d'utopies dont certaines se sont révélées catastrophiques. Ils ont la connaissance de ces utopies qui ont sombré dans la terreur, mais ils sont aussi confrontés au fait qu'il n'y a pas d'issue, il n'y a pas aujourd'hui de réponses collectives évidentes. Aujourd'hui, on peut dire que toute vie doit avoir un projet. On ne peut pas vivre sans se projeter dans l'avenir. Mais les projets actuels sont souvent individuels, les projets collectifs manquent. Et si on enlève les projets utopiques tels qu'on a pu les connaître, alors, que reste t-il ? Ça, c'est la grande différence avec la période que j'ai connue. Leur utopie est beaucoup plus lucide. C'est intéressant, mais en même temps, l'inconvénient est que l'issue ne soit qu'individuelle. C'est dans cet esprit que je trouve que les personnages qui sont dans mon film deviennent des survivants d'où le titre Les Survivants.

Sur le tournage de C. : D'où la nécessité pour toi de faire un film plutôt que d'écrire ?
J.L. : Oui !

C. : Parce que le cinéma, c'est une équipe, c'est un travail collectif. Une revendication idéologique ?
L.J. : Oui, et puis le cinéma permet justement de mettre cette collectivité dans le cadre et de pouvoir l'inscrire dedans. Cela passe dans le film grâce à mon héros qui traverse tous les univers que nous évoquions, et au suspense entretenu sur son devenir. Va t-il, et comment, réussir sa reconstruction ?

C. :Est-ce que cela t’a fait peur de passer derrière la caméra ?
L.J. : Non curieusement, cela ne m'a pas fait peur. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’à travers ce film, je ne tiens pas à être un nouveau réalisateur sur le marché des réalisateurs belges. Je tenais simplement à réaliser ce film moi-même parce qu'il me tenait à cœur et donc il est l'aboutissement et l'accomplissement de tout ce processus créatif. Mais la réalisation, c'est un changement de train sur le même quai de gare. Il s'agit aussi de s'adapter à des questions qui ne se posent pas aux scénaristes. Là, j'ai eu la chance de travailler entouré d'une équipe formidable, celle des frères Dardenne, qui s'est vraiment associée à ce que je cherche à capter, à faire percevoir. Mon ambition est, dans chaque scène, de trouver l'intensité voulue pour que le spectateur soit capté et captivé. J’ai également envie que le film se tienne au premier degré dans une histoire avec laquelle il serait en empathie et dont il aurait envie de connaître à tout prix la fin. Et pas seulement voir les seconds ou les troisièmes degrés.

C. :Cela veut-il dire que tu réaliseras une seule fiction ?
L.J. : Je serais incapable de répondre à cette question. Je vais d'abord essayer de le réussir, ensuite on verra. Pour l'instant, mon ambition est refermée sur ce film et sur l'univers cinématographique que j'ai envie, par la fiction, de mettre en place et de construire. Ce sera un film réaliste, mais un film d'un réalisme un peu stylisé. Ce ne sera pas du réalisme naturaliste.

C. : En tant que scénariste, tu as à chaque fois pu constater les défauts ou les failles d'un scénario dans une réalisation. Est-ce pour cela que tu as fait appel à un coscénariste ?
L.J. : J'ai eu la chance d'avoir la participation de Matthieu Reynaert qui m'a beaucoup aidé dans la dernière ligne droite à voir clair sur les enrichissements et les simplifications possibles pour que le scénario puisse entrer dans le plan de travail du tournage qui m'était imparti. Quand tu es dans l'écriture et que tu es plongé dans ton propre travail, tu n'as pas du tout la distance que le scénariste possède quand il travaille sur le scénario d'un autre. Je peux faire des bêtises qu'un étudiant de l'IAD me reprocherait en disant : « Mais, enfin! C'est pas possible, c'est quand même pas Luc qui a fait une couillonnade pareille dans cette scène ! Ça ne tient pas la route ! » On se retrouve donc comme au premier jour, parce que, dans la création, pour pouvoir ne pas être paralysé par tout ce qui a déjà été fait et par la connaissance qu'on peut avoir, on doit redevenir innocent. Et dans cette innocence, il peut y avoir des fautes. C'est pour cela que je voulais avoir Mathieu comme interlocuteur.

C. : Parce qu'il est plus jeune ?
L.J. : Pas parce qu'il est plus jeune. Parce qu'il a déjà l'expérience qui permettait de le faire. Ce qui comptait pour moi, ce n'était pas tellement qu'il ait la distance, mais qu'il puisse bien comprendre l'univers dans lequel j'étais plongé.

Fabrizio Rongione sur le tournage de C. : Ce projet de film existe-t-il depuis longtemps ?

L.J. : Cela fait quelques années... Un projet, c'est toujours la même chose. Il est un peu chaotique dans la tête, il circule, on ne sait pas où il va, il erre, vient, disparaît et à un moment donné ça se fixe et alors il devient une nécessité. Il y a cinq, six ans c'est devenu une nécessité et à ce moment-là, j'ai suivi tout le processus habituel pour pouvoir le financer et le tourner. Mais il faut aussi avoir un peu de chance et beaucoup d'obstination comme toujours ! Il faut tenir le coup et passer à travers les obstacles. L'aventure de la préparation d'un film est un scénario à elle seule.

C. : Ce sera pour un autre film !
L.J. : Oui, tout à fait ! Avec tous les obstacles, les traversées du désert, les « tout à coup, tout est perdu et puis tout repart ». Il faut surtout conserver une détermination sans faille et y croire indéfiniment.

C. : Est-ce par nécessité idéologique que tu t'es accroché à ce projet ? Est-ce un message idéologique que tu voulais faire passer ?
L.J. : Non ! L'idéologie a déjà été beaucoup exploitée pour ce genre de film dit « politique ». Moi, ce que je voulais, c'est que le film ait une dimension existentielle d'où cette intensité que je recherche à chaque plan, à chaque séquence, à chaque scène.

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