Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
16/06/2015
 

Zeki de Karine Birgé

Le beau documentaire de Karine Birgé nous touche par l’intelligence de son dispositif cinématographique, la qualité du regard que porte la cinéaste sur l’émigration, l’émotion distanciée qui naît du récit de l’homme dont elle trace le portrait. Il nous fait pénétrer dans l’imaginaire de l’apatride, sans aucun discours idéologique, par un récit, un monologue, où celui-ci retrace, sur la scène nue d’un théâtre, l’essentiel de son histoire, de l’enfance à aujourd’hui.

Zeki de Karine BirgéZeki possède un corps d’athlète, ses gestes sont précis, lorsqu’il mime la maison d’enfance, l’espace de la prison. Sa parole expressive est celle d’un conteur. Il occupe toute la scène et incarne, au-delà de son histoire personnelle, la condition universelle de l’émigré, en Europe, aujourd’hui. Son histoire est exemplaire, traversée d’épreuves, de deuils, elle met en exergue la résistance de l’homme, son intégrité et sa dignité.

Le film nous convainc du fait que pour comprendre la tragédie des sans-papiers, des travailleurs clandestins, il ne sert à rien d’accumuler les images – chocs des naufrages, des expulsions, mais bien plutôt de créer les conditions d’une écoute attentive du récit de leurs vies. C’est la seule manière de briser l’indifférence qui entoure leur destin, aveugle nos regards. Si l’on devine que Zeki appartient à la communauté kurde, la cinéaste ne le dit pas explicitement, car elle connaît les difficultés vécues par les ressortissants de celle-ci en Turquie. C’est également ce qui confère au documentaire son universalité. Il en va de même de la chronologie dans le dispositif cinématographique, le recours au théâtre, à la parole et à l’émotion qu’elle suscite.

Zeki vit à Bruxelles, aux côtés de sa femme Eylem. Il travaille comme manutentionnaire dans un grand dépôt en Flandre. Après un long parcours semé de dangers, il a été régularisé à l’âge de 43 ans. Il est aujourd’hui serein, son seul regret est de n’avoir pu, au cours de ces années d’exil, assister aux enterrements de son père et de son frère au pays.

Zeki de Karine BirgéLes séquences théâtralisées sont les plus nombreuses. Elles évoquent les épreuves traversées par Zeki : le passage d’une rivière profonde, les demandes d’asile refusées en Allemagne puis en Belgique, l’enfermement en centres fermés, les grèves de la faim. Au désespoir de ne pas obtenir le droit d’asile, il s’immole par le feu dans le hall de l’Office des étrangers. Après plusieurs semaines de coma, il échappe à la mort. Scène insupportable à regarder, elle apparaît dans le récit comme une victoire vitale et non comme un suicide. Il en est de même pour une très longue grève de la faim menée avec détermination « jusqu’à la mort ».

Le mariage de Zeki et de Eylem a été célébré dans un village pauvre de montagne, par des danses traditionnelles, les larmes des parents. Ce film d’amateur légèrement colorisé nous demeure en mémoire comme le récit d’origine d’un bonheur, répété par la visite au studio d’un photographe traditionnel pour envoyer au pays une image heureuse de leur amour. Séquence qui nous touche par la délicatesse un peu conventionnelle du couple lorsqu’il choisit la mise en scène de la photographie.

La force de ce court métrage de Karine Birgé naît de l’humanité du personnage qu’elle met en

scène, de l’universalité de son récit. La cinéaste a accompagné les luttes des sans-papiers et des réfugiés depuis plusieurs années. Le film est le fruit de cette expérience, il est exemplaire dans son approche de l’émigration et de l’exil. 

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