Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2003
Mots-clés : rencontre,
 

Benoît Mariage autour de son film « L'Autre »

La part manquante 

L'Autre, le dernier film de Benoît Mariage est une oeuvre qui pose davantage de questions qu'elle n'apporte de certitudes. En (apparente) rupture radicale de ton avec ses précédentes oeuvres de fiction (le court  le Signaleur et le long  les Convoyeurs attendent) le film détaille la crise profonde d'un couple après sa décision de « réduire » la grossesse de Claire (Dominique Baeyens), l'épouse. Enceinte de jumeaux elle décide d'éliminer l'un des deux embryons. Ce geste provoque la dérive de Pierre, le mari (Philippe Grand'Henry) incapable d'exprimer la complexité des sentiments qu'il éprouve.
Le film suit, « de l'intérieur » le parcours de personnages repliés dans la non communication. Une démarche cinématographique basée sur la gravité, le silence, la lenteur, servie par de remarquables comédiens mais quelque peu à contre courant de l'air du temps. Une histoire à lectures multiples qui, chez le spectateur, ouvre grand la porte à la confrontation des idées et des émotions. On ne s'est donc pas privé, par ce bel après-midi d'automne, en face du théâtre de Namur, de demander quelques clés au réalisateur.

 Cinergie : On est surpris en voyant ce film qui est à l'opposé de ce que le public connaît de vous.
Benoît Mariage : Ce n'est pas délibéré, même s'il est vrai que dans ce métier, qui reste un artisanat, on a souvent envie d'aller vers autre chose que ce qu'on a déjà fait. Je n'ai absolument pas spéculé sur le fait d'être là ou on ne m'attend pas. Je vais là où mon intuition me guide. J'avais envie de faire un film naturaliste, en dehors de tout effet, de tout côté spectaculaire. Quelque chose de simple et qui me touche. J'avais en point de mire le cinéma de Kaurismaki, comme dans Au loin s'en vont les nuages, avec des personnages entièrement dans la retenue et la non communication. Mon troisième long-métrage sera peut-être tout à fait différent.

C. : Vous n'avez pas craint, justement, que ce ton naturaliste allié au côté taiseux des personnages et le fait qu'ils soient saisis dans l'instant, sans passé ni futur sensible, ne nuisent à la lisibilité de votre film ?
B.M.. : Mon principe est d'être fidèle à moi-même. Et j'espère ainsi être fidèle aux gens qui aimeront ma démarche. En m'aventurant dans ce genre, je me doutais que j'allais me priver d'un certain public, mais en même temps j'avais envie de faire un film que j'aurais personnellement aimé voir. C'est vrai qu'il est plus poétique, avec une narration plus éclatée, plus impressionniste, mais je suis allé au bout d'une expérience. Je n'aurai sans doute pas l'audience des convoyeurs, mais je vais peut-être trouver une alchimie avec un public plus rare que le film bouleversera.

 C. : Parlez-nous un peu de cette expérience justement?
B.M.
 : Il y a plusieurs choses qui m'attiraient. D'abord, je souhaitais faire un film qui donne sa place au silence, et aller jusqu'au bout de cette démarche. C'est-à-dire construire, de façon quasi stylistique, le film sur l'économie de mots. J'avais en tête la phrase de Bresson  « Es-tu sûr d'avoir épuisé le silence? ». J'avais envie de cette cohérence du non dit, de la tension permanente, d'être au coeur des choses d'emblée, sans incarnation. J'ai choisi Dominique Baeyens et Philippe Grand'Henry pour leurs qualités d'expression dans le silence.
Le spectateur me dira si cela fonctionne, s'il se retrouve dans cette ambiance délibérément oppressive, mais c'était dans la conception du projet.
Une autre chose qui m'intéressait était d'avoir une narration qui n'épuise pas le sens. D'avoir un film avec différents paliers mais sans lecture claire. Ne vous méprenez pas, je n'ai pas voulu jouer l'obscurité mais plutôt concevoir le film comme un acte poétique, un poème qu'on peut lire et relire sans en épuiser le sens. On peut aller au bout de l'explication rationnelle d'un poème, mais n'est-ce pas un peu fausser le jeu ? Ce qui me plairait ici, c'est que les gens en discutent après et que le film continue à vivre par cette lecture qui n'est pas univoque.
Par ailleurs, L'Autre est aussi un film sur le sens de la rencontre. Je suis convaincu qu'on ne rencontre jamais les gens par hasard. Qu'est-ce qui fait qu'on va, souvent inconsciemment, accrocher à une personne et entrer en relation avec elle ? Généralement, ces gens participent de notre évolution au sens large. Ils nous révèlent nos points d'ombre et nous aident à avancer dans la vie. Ici, le jeune Laurent qui, par son style de vie et son milieu social, est aux antipodes de ce couple bourgeois de province va faire ressortir ce qu'ils méconnaissent d'eux-mêmes et les faire évoluer dans leur cheminement.

C. : D'où vient cette thématique de la gémellité avortée ?

B.M. : C'est une anecdote qui m'a été racontée par un de mes amis alors que son enfant avait 4 ans. Cette histoire m'a bouleversé. C'était un bon point de départ pour un film qui me permettait également de travailler avec Laurent. que j'avais connu lors d'un travail précédent. L'idée était de confronter le mode de fonctionnement un peu crispé de ce couple, qui est dans la retenue, avec Laurent qui , avec son léger retard mental, est une nature entière et tout-à-fait pleine. Avec l'idée presque fantasmagorique que Laurent soit comme une réincarnation de cet embryon qui a été supprimé. Laurent, c'est la vie non maîtrisée, débridée face à ce couple qui est dans une obsession du contrôle.

 C. : Il y a Laurent, mais aussi l'institution de handicapés où Claire va aller travailler quelques temps, ce qui l'aidera à se ressourcer. Pourquoi l'avoir introduit dans le film ?
B.M. : Pour confronter cette femme, qui a beaucoup d'angoisses sur sa maternité, avec ces personnages qui sont directement dans le lien, dans le contact, sans pudeur et sans artifices. Lorsque j'avais travaillé avec Laurent dans cet institut, j'avais été frappé par la façon d'être des pensionnaires, d'une humanité très profonde. J'avais l'intuition que quelque chose de cette humanité pouvait jaillir et révéler Claire à sa propre maternité, qui était larvée. Je me suis dit qu'une femme qui avait développé un rapport à ce point crispé avec la naissance, dans cet univers là, pouvait développer des choses ou dissoudre certaines angoisses.


C. : Le thème du handicap mental a déjà été traité par le cinéma belge. Vous n'avez pas eu peur que, surtout à l'étranger, on ne fasse le rapport avec un autre cinéaste belge bien connu ?
B.M. : Il ne s'agit pas de trisomiques mais d'un handicap mental très différent. Et ma démarche est autre. Je pense que Jaco a écrit pour un personnage, et ce personnage a dû rentrer dans son écriture qui était en forme de fable. J'ai personnellement essayé d'orienter mon écriture par rapport à leur vie à eux. C'est un travail beaucoup plus naturaliste. Je ne voulais pas en faire l'instrument d'un mélodrame. Je voulais les montrer tels que je les avais rencontrés, dans une appréhension très documentaire par rapport à leur vie. Par exemple, ils font une crèche chaque année. C'est dans le film mais c'est aussi leur vie réelle. A aucun moment, je n'ai été au-delà de ce qu'ils vivent réellement.

C. : Vous parliez de cette crispation de Claire par rapport à la naissance. C'est cette peur obsessive qui provoque sa décision?
B.M. : J'ai envie de laisser la question ouverte. Je dirais simplement que, d'après les informations que j'ai recueillies au moment d'écrire le film, il est fréquent que les femmes qui attendent des jumeaux éprouvent l'angoisse de ne pas pouvoir aimer autant les deux enfants. Ces angoisses peuvent aller jusqu'à la névrose. Je n'en parle pas dans le film parce que je ne voulais pas faire une oeuvre psychologique mais, de là, vous pouvez tout imaginer. Peut-être cette crainte trouve-t-elle sa source dans le passé de Claire, son enfance ou son adolescence ?

C. : Même si son caractère tragique éclipse un peu tout le reste, le film va au-delà de la simple anecdote de la grossesse gémellaire avortée. C'est aussi, et surtout, la chronique d'un couple en crise? 
 B.M. : Il y a une névrose que le manque de communication aggrave. L'acte culpabilise énormément Pierre, le mari, qui va faire une sorte de transfert de paternité un peu inconsciente sur Laurent. Pierre est d'autant plus traumatisé qu'il ne porte pas la grossesse. Il participe à la « réduction » mais il n'a rien pour se rattraper et il part dans une forme de culpabilité dont il ne peut pas parler, jusqu'à ne plus pouvoir la supporter. Sa seule échappatoire, c'est la fuite et sa reconstruction, que je représente de manière très symbolique par un épuisement à vélo.

C. : Vous situez vos personnages essentiellement dans l'instant, sans leur donner de passé, et en ne vous intéressant que très peu à leur avenir. Cela laisse la part belle à l'imagination mais en même temps cela les rend encore plus difficiles à saisir. On en vient presque à se demander comment il est possible qu'un homme et une femme ayant aussi peu à se dire sur des questions essentielles de leur existence aient pu un jour former un couple, se rencontrer, s'aimer, imaginer une vie ensemble ?
B. M.: Mais mes personnages sont des archétypes. Je n'avais pas envie de davantage d'incarnation. J'aurais pu faire un film psychologisant autour de la réduction de grossesse mais ce n'était pas mon but. Le film est une sorte de déclinaison poétique sur le manque et sur la part manquante qu'on a en chacun de nous (il a d'ailleurs failli s'appeler La part manquante). Ce n'est donc pas conçu comme une narration classique. Avec tous les risques que cela comporte.

C.: Avec malgré tout une fin porteuse de vie, d'apaisement, d'espoir pour le futur.
B.M.: Tout-à-fait, et cela par contre j'y tiens. Dans ma démarche de cinéaste, l'acte (de supprimer l'un des embryons Ndlr), d'un point de vue moral, n'est pas l'important. Je ne veux porter aucun jugement et cela ne m'intéresse pas de donner mon point de vue là dessus. Ce qui m'intéresse, c'est le cheminement que ce couple est amené à faire. Au bout du film, tous les protagonistes ont progressé, ils sont allés plus loin et c'est cela qui compte. L'acte est une hypothèse de travail.

Propos recueillis par Marceau Verhaeghe

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