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01/05/2008
 

BIFFF 2008 : Entretiens croisés avec Thomas Gunzig et Bong Joon-ho

Le cinéma fantastique par Thomas Gunzig et Bong Joon-ho

Malgré les efforts des passionnés et la popularité d’un festival comme le BIFFF, le cinéma fantastique, et d’horreur en particulier, reste considéré comme un sous-genre, qui serait signé par des faiseurs et non des auteurs, par une large tranche de la communauté cinéphile et particulièrement de la critique. Cinergie a rencontré deux membres du jury international de cette édition du festival pour en débattre. D’un côté, l’écrivain et chroniqueur belge Thomas Gunzig, lauréat du Prix Rossel et qui a rendu hommage au cinéma gore dans son dernier roman, 10.000 litres d’horreur pure. De l’autre, un véritable génie venu de Corée du Sud, une des cinématographies les plus innovantes actuellement, Bong Joon-ho, réalisateur des remarqués Memories of Murders et The Host.

Le plus simple est peut-être de laisser Thomas Gunzig introduire celui qui fut son collègue pendant onze jours :
“C’est pour moi un des  grands cinéastes contemporains. Je l’ai découvert à travers Memories of Murders, un fantastique renouvellement des codes du film de tueur en série, porté par des personnages puissants et qui offre une passionnante vision de la Corée moderne”.
Des propos qui raviraient sans doute le réalisateur, qui explique de son côté :
Je pense d’abord au public coréen, mes films sont très ancrés dans cette culture, et il y a des éléments qu’à mon avis seuls les Coréens peuvent comprendre. Mais j’espère qu’en montrant mes films à l’étranger, les gens auront accès à la culture et à la mentalité coréenne”.
Quant à The Host, Gunzig le synthétise ainsi :
Bong Joon-ho magnifie le film de monstre avec un propos important et de splendides idées de mise en scène. ll parvient à combiner les deux axes les plus intéressants de la fiction : le rire et la peur, les seuls qui agissent physiquement sur le lecteur / spectateur”.
C’est en effet une des caractéristiques du réalisateur coréen qui confirme :
Les films fantastiques provoquent des réactions physiques sur le public, il en reste quelque chose lorsque l’on sort de la salle, on découvre, grâce à ces films, des sensations que nous ignorions dans notre corps. Ce n’est pas un cinéma cérébral, qui peut lui aussi apporter beaucoup, mais ne peut pas nous remuer et nous exciter autant”.
Pour Gunzig, le cinéma fantastique doit “se servir de cet outil merveilleux qu’est l’imaginaire pour aller vers l’inattendu, éviter le cliché, qui est la plaie du genre, et ne s’embarrasser d’aucune convention du beau, du bon, du joli, du bienséant… L’idéal étant qu’il dise quelque chose sur la société, sur la politique, mais s’il n’y arrive pas, qu’il provoque au moins l’émotion”.

Face à la médiocrité globale de la sélection belge, on se dit qu’en effet, on a de la graine à prendre dans la vitalité des cinématographies asiatiques, dont les meilleurs auteurs arrivent justement à se défier de toutes les conventions pour libérer leur expression et leur propos.
En cinéma”, poursuit Gunzig “il est évident qu’un vent de fraîcheur narrative et créative nous arrive d’Asie. Le même phénomène a eu lieu en littérature, il y a dix ou quinze ans. Umberto Lenzi (réalisateur italien de Cannibal Ferox et président du jury) disait hier soir que le cinéma asiatique est dans la même position que le cinéma italien des années septante, celui qui a vu naître un Dario Argento, avant que la télé privée ne phagocyte la production”.
Bong Joon-ho : “ Briser les règles ? Honnêtement cela me vient très naturellement, c’est comme ça que je me sens bien. Je ne pense jamais à comment m’y prendre, je le fais ou pas durant l’écriture et la réalisation et je suis souvent moi-même surpris de voir à quel point le résultat peut être étrange. Ça n’est pas calculé”.

Cette vague venue d’Orient, qui inspire toute une nouvelle génération de cinéastes européens, Bong s’en étonnerait presque.
“Très franchement, en Corée en tout cas, nous voyons très peu de films européens actuels. Mes références sont plutôt dans le passé, vers les maîtres des années soixante et septante. Ils ont beaucoup d’influence sur ma génération. Personnellement, j’aime beaucoup les vieux films de Claude Chabrol; Park Chan-wook (Old Boy) adore Ingmar Bergman et Luchino Visconti, même si ça peut surprendre ! Kim Jee-woon (Bittersweet Life), lui, est un grand fan de Jean-Pierre Melville.” Il y a donc bien passage de témoin, mais le frémissement constaté ces dernières années (y compris lors de ce festival avec un film comme Frontière(s)) en France et surtout en Espagne (Guillermo Del Toro en tête) doit encore faire ses preuves pour s’imposer sur l’échiquier mondial du film de genre moderne.

Et la tâche est ardue. Pour Thomas Gunzig, “dans le monde franco-belge, le simple fait de raconter une histoire est mal vu ! On instille un sentiment de culpabilité chez ceux qui consomment cette culture pourtant si riche. À un dîner, personne ne va vous demander d’expliquer pourquoi vous aimez Marion Hänsel, mais par contre pour Stephen King ou Mario Bava, il faut se justifier”. Ceci étant, Bong Joon-ho nous explique que, “s’il est vrai que, récemment, les thrillers et les films d’horreur sont devenus très populaires en Corée, jusque dans les années quatre-vingt, sous le joug du régime militaire, les films de genre, cette “sous-culture”, était très durement réprimée, et cela a laissé des marques dans l’industrie du cinéma où on nous regarde de haut. Dans mon cas, lorsque j’ai voulu tourner The Host, mon entourage me suppliait de ne pas faire un film de monstre, ils trouvaient cela enfantin, gratuit”.

Mais d’où vient donc cet a priori dirigé contre un mode d’expression qui touche pourtant à ce qu’il y a de plus profondément ancré dans l’humain ? Et d’abord, existe-t-il aussi en littérature ? “C’est pire !” s’exclame Thomas Gunzig. “C’est une littérature de niche, qui reste périphérique. La critique cinématographique commence à comprendre qu’un film de genre est d’abord un film, mais en littérature, ça reste mal vu et mal connu. Pourtant, les bases de la littérature (Homère) et de la littérature moderne (Bram Stoker et son "Dracula", Mary Shelley et son “Frankenstein”) viennent du fantastique. C’est le genre qui a fait avancer le concept même de roman.
Alors complot ? À entendre l’écrivain, ce serait presque le cas ! “Provoquer la peur demande beaucoup de travail. Il est beaucoup plus simple de produire du généraliste, donc les auteurs généralistes sont plus nombreux et bloquent le passage, inconsciemment... ou consciemment”.

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