Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2004
 

Christian Mesnil

Christian Mesnil, l'amoureux
L'architecture. Le ciné-club. La chanson française. Le documentaire. La fiction. Le projet du bio pic sur Victor Horta... Ce gros plan est un voyage inachevé sur l'art en permanente rénovation de Christian Mesnil. Henri Storck avait bien raison en considérant l'oeuvre du réalisateur «d'une variété déconcertante». Ce qu'il aurait pu ajouter c'est que Christian Mesnil, à 64 ans, est toujours fier et amoureux de cette variété.

Christian Mesnil Chrisitian Mesnil

L'amour pour le cinéma remonte à son enfance. «J'allais voir beaucoup de films avec ma mère au Cineac Nord, une salle qu'on a oublié aujourd'hui mais qui ne passait que des documentaires. Le premier déclic, c'était un peu plus tard quand je suis allé voir le film Mourir à Madrid de Frédéric Rossif. Je me suis dit à ce moment: c'est extraordinaire ! On peut faire revivre l'histoire et le faire avec les gens qui vivaient à l'époque.»
Toujours adolescent, la formation cinéphilique de Christian dépasse le domaine du simple spectateur. En 1958, il crée un ciné-club, La Manivelle : «Le ciné-club a été très important et pas seulement pour moi. Pour moi, évidemment puisque je devais choisir les films. Les distributeurs de la rue Royale me laissaient voir leurs films. J'ai beaucoup appris sur ce qui était bon, pas bon, moins bon. Et puis, après chaque film il y avait des débats. C'était aussi très utile pour ceux qui ont participé à ce ciné-club. Au début on a commencé avec les enfants, puis on a fait une deuxième section avec les adolescents, et puis une troisième section 16-20. » En 1972, après que «La Manivelle» s'était transformée en une asbl, Christian et son équipe vont organiser pendant dix ans les Rencontres internationales du Jeune Cinéma, qui se sont terminées par une rétrospective sur le cinéma belge.
Christian entre à l'I.A.D., où, malgré sa fascination pour le documentaire, c'est la fiction qui règne. «Dans les années qui ont suivi j'ai fait surtout des courts métrages de fiction, notamment Vivent les Pénitences (1965), qui est un film à la Jean Vigo. C'est la revue «Jeune Cinéma» qui l'a écrit. Les adolescents du quartier des Marolles jouent leurs propres rôles qui ont été scénarisés. Ce film a dépassé de très loin le film pédagogique. Il est passé à la télévision, il a fait les festivals, un peu partout dans le monde, sauf à Moscou parce que le régime trouvait que ces gosses n'avaient pas de bonnes manières.
Preuve de son esprit éclectique, à cette époque Christian s'intéressait aussi au genre fantastique. «Il y avait un revivalisme autour de Jean Ray et de l'école de fantastique belge. Jean Ray emballe les choses de telle sorte que j'ai toujours trouvé ça extrêmement intéressant.» Il réalise alors un autre court métrage de fiction Les Gardians (1966), adapté d'une nouvelle de Jean Ray. Le film est un succès. Deux ans plus tard, le réalisateur rencontre un producteur français qui avait adoré ce film et qui lui demande s'il n'avait pas le projet d'un long métrage. Christian suggère de faire un film sur les rapports entre un artiste et la drogue. Malgré le tabou de l'époque, Psychedélissimo se tourne. Il est devenu une sorte de film maudit dans son parcours. Christian considère, d'ailleurs, L'Amoureuse comme son premier vrai long métrage, Psychedélissimo étant décrit comme «une aventure aberrante».
En mai 1968, Christian se retrouve à Paris sur les barricades pendant que l'on montait le négatif du film. «Les monteuses ont convaincu leurs camarades de faire tirer au moins une copie. Je suis parti avec cette copie à Cannes et là je n'ai pas eu le temps de faire la projection de ce film. J'étais très content d'y être, mais je n'ai pas vendu le film.» Sur les pavés de la croisette, il y avait deux mille personnes qui manifestaient (ouvriers, employés, étudiants) pour un autre cinéma. Ensuite, «la droite a emporté les élections en France, ce qui fait que le film a été censuré. Il est toujours interdit en France. Il a été considéré comme une attaque aux bonnes moeurs, on a dit que c'était un appel à la drogue.» Le film est quand même sorti en Belgique, à Londres et à Amsterdam. «C'est en réalisant le film qu'on a forgé la base de l'équipe qui a fait L'Amoureuse.
L'Amoureuse (1972) est évidemment son coup de coeur. Le film, tourné avec un budget de 3 millions de francs belges, subventionné par le Ministère de la Culture, était un projet à contre-courant. A une époque où on parlait de la libéralisation sexuelle, Christian a fait un film sur une femme qui étouffait ses pulsions et qui plongeait progressivement dans la folie. Le film nous permet aussi de découvrir une lecture très particulière de la solitude et une attaque subtile contre la bourgeoisie, à la Buñuel. «J'étais très influencé par Buñuel. D'ailleurs, Je lui ai dédié ce film, qui est sorti au même moment que Le charme discret de la bourgeoisie. La tension entre rêve et réalité vient certainement d'une influence de Buñuel.»
Coincée dans une vie sociale sclérosée, Anne (Adriana Bogdan, l'actrice d'origine roumaine découverte par Delvaux dans Un Soir, Un Train) voit son univers exclusivement féminin envahi par le Docteur Jonquet. Si l'influence de Buñuel est assumée, disons que le personnage interprété par Marcel Berteau est son obscur objet de désir à elle. Petit point de détail : Anne n'arrive pas à l'accepter. En plus, elle imagine une liaison entre le docteur et sa soeur, qui entre temps était revenue à la maison. «J'ai eu l'occasion, en quelque sorte, de sublimer les éléments fantastiques, en les intégrant au vécu. Le film passe du rêve à la réalité et vice-versa. Quand on a un oeil un peu acéré on le voit, mais il y a des gens qui attendent jusqu'à la fin du film pour se rendre compte de ce mélange rêve-réalité. Chacun peut entrer dans le film à sa mesure. C'est ce que je voulais: considérer le spectateur dans sa diversité.»
Si dans les documentaires, Christian voulait représenter la réalité la plus proche possible de la vérité ; dans la fiction, il ne refuse pas l'ambiguïté. La fin ouverte était moderne, ce qui lui a valu des fortes critiques de la commission de sélection. «À l'époque la commission de sélection était très scolaire. Je n'ai pas lâché... La fin est restée telle quelle. Je coupe et on peut imaginer ce qu'on veut! C'était tellement peu utilisé que la commission disait que personne n'allait le comprendre.»
L'Amoureuse vient d'être restauré avec le soutien du CGRI. Le but est de présenter le film aux rétrospectives du cinéma belge à l'étranger. «On va faire aussi un DVD vers la fin de l'année, avec pas mal de bonus - depuis la présentation du film par Selim Sasson jusqu'au making off réalisé par la RTBF au moment du tournage du film. »
L'Amoureuse
a été son dernier film de fiction. «J'avais d'autres projets; mais ils étaient très chers, dès qu'on touche à la fiction, on touche au problème du coût des films. En fait, si j'ai bifurqué du théâtre vers le cinéma, c'est parce que je me suis rendu compte au moment de mon entrée à l'IAD, que le cinéma était plein de possibilités. Théoriquement on peut tout faire en cinéma, mais je ne me rendais pas compte que ça coûtait très cher aussi. » Depuis 30 ans la carrière de Christian s'est réorientée vers le documentaire. La Question Royale (1975) a été un de ses plus grands succès. «En 1950, ma famille était divisée. Il y avait ceux qui étaient pour le retour du roi Léopold III et ceux qui étaient contre. Ça m'est toujours resté en mémoire. Je trouvais qu'il fallait faire la vérité sur cette question.» Aidé par des historiens de l'U.L.B., Christian a fait le point sur la question. «Ce n'est pas toujours facile d'être impartial et je voulais être impartial. C'est comme ça qu'on comprend les choses. La télévision flamande a passé un film sur Léopold III avec rien que les archives du Palais. Tout d'un coup on voit 200.000 wallons descendre dans la rue à Bruxelles... Pour le flamand moyen, les wallons et les bruxellois étaient fous. On voit Léopold III comme un saint et puis il y a 200.000 Belges qui descendent dans la rue! » «J'ai du distribuer ce film moi-même dans des conditions assez difficiles et puis j'étais au bout du rouleau du point de vue financier. Finalement le film a tenu 15 semaines dans le cinéma des Galeries, qui est aujourd'hui l'Arenberg. Ça m'a permis d'envisager un autre film encore plus difficile sur l'histoire du Congo.»
Questions politiques à part, Christian a passé une partie des années 80 et 90 en travaillant dans des projets sur les grands noms de la chanson française. Coproduit par la RTBF et la Fondation Jacques Brel, «Brel, un cri» a remporté le 7 d'or de la télévision française en 1986. C'était le prélude à la série La Saga de la chanson française. «Comme je suis amoureux de la chanson française, j'ai dit aux chaînes françaises, notamment à France 3, qu'il fallait continuer, il fallait parler des autres grands noms de la chanson française: Trenet, Piaf, Gainsbourg, Greco... Au début ça n'a pas été facile, mais j'ai fait connaissance avec le journaliste Pascale Breugnot, qui a convaincu la direction de TF1 de co-produire le film avec la RTBF. On a fait cette série de films avec une toute petite équipe. Ça nous a donné beaucoup de satisfaction. On voulait trouver les racines des artistes, savoir d'où ils viennent, ce qu'ils ont fait pour s'intéresser à la musique et à la poésie. On a pu le faire car les compagnons de route de ses artistes existaient toujours - des frères, des soeurs... J'ai remarqué que les soeurs parlaient très bien de leurs frères et elles racontaient des anecdotes très révélatrices, que seules les femmes peuvent voir.»
De retour en Belgique, avant d'embarquer dans un nouveau projet sur un autre nom incontournable de la chanson française (Les Chemins de Barbara dont on parle par ailleurs dans ce webzine) Christian s'est plongé dans le monde de l'Art Nouveau et de son plus grand architecte: Victor Horta. L'Art Nouveau aujourd'hui à Bruxelles a été co-produit par la Cocof en 1999. «J'ai compris l'importance de l'Art Nouveau en faisant mes films sur Bruxelles, notamment Bruxelles, ville à sauver, en 1974. Je me suis rendu compte de ce qu'on appelle le modern style - expression parisienne pour l'Art Nouveau. À ce moment, Horta n'était pas du tout connu et l'Art Nouveau était totalement déconsidéré. J'ai fait un premier court métrage L'Art Nouveau aujourd'hui à Bruxelles et je me suis rendu compte du génie d'Horta. » Cette constatation l'a poussé à écrire un nouveau projet : un film biographique sur la vie de l'architecte. «Sur le plan politique, Horta était critiqué par les éléments de droite. Il était traité comme un pervers à cause de toutes ses courbes ; on y voyait un appel exagéré à la sensualité. Il a eu la vie dure...» La vie d'Horta sera donc son retour à la fiction. «Le scénario reste à tourner. On ne peut pas faire un film bon marché sur Horta, qui est un génie de l'architecture. Le problème c'est que Horta n'était pas Français et j'ai besoin de la France pour faire un film en langue française qui a un certain coût. » On fait l'appel: Producteurs et passionnés de l'Art Nouveau, unissez-vous!

Vitor Pinto
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