Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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octobre 2006
06/10/2006
Mots-clés : rencontre
 

Claude Semal (La Raison du plus faible)

Né à Bruxelles, Claude Semal se présente comme « artiste citoyen, chanteur, poète et bouffon ». Il est surprenant dans le rôle de Jean-Pierre dans La Raison du plus faible, le beau film de Lucas Belvaux. Entretien.

Cinergie : Tu es connu pour tes nombreux spectacles théâtraux et chantés. Le cinéma n’a pas l’air de t’avoir beaucoup intéressé ?
Claude Semal :
J’ai d’abord fait mes productions moi-même, que ce soit en chanson ou au théâtre. Il est plus facile de produire son propre spectacle de cabaret qu’un film. J’ai donc fait du cinéma quand on est venu me chercher. D’abord avec Jan Bucquoy dans Camping Cosmos. Ensuite j’ai fait quelques castings pour faire l’imbécile dans des téléfilms comme c’est souvent le cas. La Belgique, à ce niveau-là est un peu l’Albanie de l’Europe dans la mesure où les techniciens de l’image sont payés deux fois moins qu’en France et sont moins bien organisés syndicalement. Le résultat est que pas mal de téléfilms se tournent ici. Ce qui fait que, de temps en temps, un boucher sur une place soi-disant provençale parle avec un petit accent de Rebecq absolument charmant. Dans ce cadre-là, j’ai interprété l’un ou l’autre rôle : gendarme, boucher, avocat. Ma chance a été que Lucas Belvaux me voie au théâtre dans un personnage de vieux militant aigri et plus âgé que je ne suis dans la réalité et qu'il pense à moi pour interpréter ce sidérurgiste pensionné. Ce qui n’était pas évident pour moi. C’est un rôle important, c’est un cadeau.

Portrait de Claude Sémal dans La Raison du plus faible de Lucas BelvauxC. :  Lucas Belvaux t’a donné beaucoup d’indications ou t’a laissé nourrir le personnage de toute une épaisseur humaine qui est forte ?
C. S. :  Lucas a vécu le cinéma comme acteur puis a  réalisé une trilogie comme cinéaste. Par rapport au personnage, je crois qu’il a choisi des personnages dont il avait le sentiment, l’intuition qu’ils avaient une certaine épaisseur. Par rapport à ça, mon parcours social ou politique a pu compter autant que « mes talents d’acteur ». Par ailleurs, il a été assez respectueux de notre travail. Chacun a travaillé à sa sauce. Personnellement, j’ai parlé avec pas mal d’anciens sidérurgistes. Le travail dans ces entreprises est très particulier. Les feux continus fonctionnent tout le temps, c’est la machine qui est maître de tout. Les gens que j’ai interviewés travaillaient pendant sept ans aux mêmes pauses. Ce qui signifie que pendant sept ans on travaille la nuit, sept ans le matin ou l’après-midi. Cela tous les jours de l’année, y compris les week-ends et des jours symboliques comme la Noël ou le nouvel an. Evidemment cela crée des univers particuliers de camaraderies, de solidarité et, surtout quand ils perdent ce boulot, des univers de solitude terrible. Comme ce sont des métiers très exigeants, socialement, cela vous isole du rythme et de la vie des autres. Lorsqu'on perd son travail, on perd aussi sa vie, ses copains, tout... Le film raconte l’histoire de ces gens qui ont perdu leur travail et qui cherchent. En même temps, le personnage que joue Lucas est un ouvrier, un ancien taulard et lui, tout comme le personnage joué par Natacha Regnier, est cassé par le travail parce qu’il doit se lever tôt et aller travailler loin dans le bruit, dans la crasse. Tous les personnages, qu’ils aient du travail ou pas, sont cassés par le travail.

C. : Dans le film, il y a une grande complicité entre ton personnage et celui que joue Patrick Descamps. Vous formez presque un couple ?
C.S. : C’est une drôle d’aventure pour nous parce que l’on s’est connu il y a sept ans comme comédiens. On faisait partie l’un et l’autre des jeunes comédiens du jeune théâtre, le volet le plus contestataire de la profession. On était président et vice-président de l’association. Paradoxalement, on s’est découvert dans le film. La presse française a été assez dithyrambique par rapport à notre travail en nous citant toujours ensemble, ce qui nous ouvre de grandes perspectives parce que l’on pourra jouer Dupont et Dupond, Astérix et Obélix (rires)! Je blague, mais il y a une rencontre qui s’est opérée et qui, je pense figurait déjà dans l’écriture de Lucas. On n’était pas du tout dans l’improvisation. Il avait tenu à marquer la solidarité ouvrière, un petit peu l’aveugle et le paralytique se soutenant l’un l’autre. La façon dont ces deux hommes-là se tiennent malgré tout prouve que ces rôles ont été bien écrits et qu’ils ont été sans doute bien interprétés. Lucas avait déjà joué avec Patrick Descamps dans la trilogie. Celui-ci interprétait un personnage important – le truand du film – et il n’apparaissait que dans quelques plans. Je l’avais trouvé extraordinaire de présence. Quand vous avez dix secondes silencieuses dans un plan pour marquer que vous êtes un truand, que vous avez le pouvoir de tuer les autres, et que, dans le plan suivant, c’est vous qui allez être tué et que vous parvenez à exprimer tout cela sans texte, rien qu’en montrant votre tête je trouve ça très fort. Mais Patrick est très très fort.

C. : Jean-Pierre, Robert et Marc revendiquent le fait qu’il ne faut pas renoncer, qu’il faut continuer à lutter et essayer de maintenir un lien avec une société qui les rejette.
C.S. : C’est un peu trop idéologique par rapport aux personnages. Bien entendu, il y a un vieux reste de solidarité qui vient de leur passé d’ouvriers. On voit chez Robert un casque de métallo avec des autocollants de la FGTB. Sinon, c’est plutôt la solidarité des voisins qui se donnent un coup de main, qui vont faire les courses et vont jouer ensemble aux cartes. C’est presque une solidarité de joueurs de cartes, mais qui, à un certain moment, va les amener à faire ce projet un peu fou, comme les gens qui aiment le spectacle, le cinéma. Vous savez bien qu’il y a des films ou des pièces de théâtre qui démarrent comme ça, simplement parce qu’il y a des copains dans un café qui boivent des coups et se mettent à délirer sur une idée de film. J’aimerais savoir comment C’est arrivé près de chez vous est né ? Sans doute que cela ne devait pas être très loin d’un plan comme ça. Cette espèce d’énergie de déconnade mélangée à cette souffrance du travail qu’on a perdu. Le fait de voir parallèlement que leur propre usine est découpée en morceaux par des marchands de ferrailles, qu’il y a de l’argent (qu’ils avaient contribué à créer) dans un coffre fort a servi d’appât pour leur permettre de commettre ce hold-up. C’est d’abord l’histoire d’un hold-up même si c’est le portrait d’une micro société wallonne.

C. : On se demandait s’il restait encore de l’espoir pour eux ? Ils disent à un moment : « Qu’est-ce qu’il nous reste à vivre. Je ne parle pas là du temps qui reste à vivre mais de quelque chose à vivre. De quelque chose qui fait que le matin on est content de se réveiller. »
C.S. : Je ne crois pas que cela soit pour rien que Lucas ait choisi la forme d’un thriller ou d’un film noir. Le film est terriblement pessimiste sur la dissolution des liens sociaux aujourd’hui, sur la place un peu perverse qu’a prise le travail ou le non travail dans la vie des gens. Je suis un peu moins pessimiste sur l’état du monde parce que je viens d’une histoire où l’on considère que tant qu’on est pas mort, il faut se battre... bien que Lucas le pense aussi. De toute façon, il n’y a rien d’autre à faire que se battre.

Portrait de Claude Sémal dans La Raison du plus faible de Lucas BelvauxC. : Ils disent aussi : que cela fait cinq générations qu’ils se font exploiter mais qu’il faut continuer tant qu’on peut ?
C.S. : C’est une espèce de rage qui habite les personnages. Je pense que l’énergie, l’émotion qui est à l’origine du film est une certaine forme de colère qui vient du fait que les grands parents de Lucas étaient des sidérurgistes qui ont connu cette forme de souffrance et de révolte. Il a voulu rendre hommage à cette génération-là. En Belgique, grâce aux frères Dardenne, le milieu ouvrier et son tissu social est mis en évidence... quoiqu’il ne s’agit pas vraiment des ouvriers d’usine. Mais la classe ouvrière en tant que sujet historique des films est très peu présente dans le cinéma européen, en général, (hormis Ken Loach).
Je pense que Lucas a eu envie de faire un film où ces personnages-là qui étaient pris par le travail (pas seulement des bobos ou des zonards qui n’ont rien d’autre à faire de leur journée que dealer de la came comme dans beaucoup de films français) s'intègrent dans une forme qui est celle d’un film de genre. C’est ce type de défi-là qu’il a eu envie de réaliser. Raconter une histoire mais dans une forme qui est aussi un défi pour lui. Dans ce cas-ci, ça a été le film noir, le thriller.

C. : Le film de Lucas Belvaux a cette particularité (que l’on retrouve par rapport à la trilogie) de ne pas permettre au spectateur de s’identifier à un personnage mais de proposer plusieurs personnages sur le même plan.
C.S. : Dans une certaine mesure, on peut le qualifier de film choral. Ce sont des personnages que l’on suit au départ et puis que la magie du scénario et du cinéma va rassembler pour leur forger un destin commun plus ou moins radical.
C’est quelque chose de très courant dans le roman, mais au cinéma c’est plus difficile à construire que les films construits autour d’un seul personnage. Il avait envie de faire un portrait de groupe, car son propos était de parler de cette solidarité entre le gens et pas uniquement de ce parcours du bandit solitaire qui va aller faire un casse ou le type qui est un peu le personnage noir de sa trilogie. Ici, il avait envie de filmer une aventure collective. Je voudrais ajouter deux choses, d’abord que c’est une belle expérience de production entre Entre Chien et Loup qui est le partenaire belge et Agat Films, qui amène un petit courant d’air frais dans la production française. Il s’agit de producteurs français qui se sont assemblés pour faire un cinéma indépendant qui financièrement a les reins suffisamment solide mais qui fonctionne sur l’idée d’une coopérative de réalisateurs. Je trouve ça chouette que des gens aient pu se donner les moyens de porter des projets industriels et commerciaux avec des moyens humains et une idéologie qui tourne le dos à cela. Je pense que c’est important.
Ensuite, puisque nous sommes ici en Belgique, je trouve ça miraculeux, en ce qui nous concerne, qu’un film qui a eu une aussi large diffusion sur la France, une assez grosse production, puisse comme ça jouer avec des comédiens belges en leur proposant des premiers rôles et non pas comme c’est souvent le cas des deuxièmes ou des troisièmes rôles. Ce qui est une généralité dans les co-productions françaises. Il faut une vedette qui soit sur les affiches et après ça, il reste les garçons de café et les liftiers d’ascenseur. Je tiens à remercier Lucas de nous avoir proposé des rôles qui sont plus consistants.

C. : Tu présentes Enfant de solo au théâtre en ce moment ?
C.S. : Enfant de solo est un spectacle un peu culotté  (j'en ai fait qui étaient plutôt déculottés). C’est une autobiographie imaginaire qui commence par une bande vidéo, par du cinéma. Sur l'écran, je dis au public que lorsqu’il verra cette bande vidéo, je serai mort. Comme on raconte beaucoup de conneries dans les nécrologies et que puisque raconter des conneries c’est un peu mon métier, je vais raconter moi-même mon histoire. Evidemment, cela peut paraître le summum du narcissisme, mais je parle de mes grands-parents, je parle de mon parcours qui est aussi un parcours professionnel particulier. J’ai commencé à chanter à 18 ans dans le dernier cabaret bruxellois qui s’appelait le « Grenier aux chansons » avec encore des magiciens, des prestidigitateurs, vraiment le Music hall à l’ancienne. Et, puis j’ai eu une période militante à l’hebdomadaire « Pour » où j’ai été journaliste pendant sept ans. Un parcours, une histoire, des choses dont on ne parle plus beaucoup ni sur les scènes ni sur les écrans, c’est-à-dire nos familles, nos grands parents, cet héritage, cette transmission qui se fait de générations en générations comme dans le film de Lucas d'ailleurs. Je pense qu’on a vraiment besoin de cela parceque c’est à travers la filiation que l’on s’humanise. J’aimerais bien entendre les jeunes rappeurs parler de leurs grands-parents, de leur famille et pas uniquement de ce qu'il se passe dans leur quartier. Cela m’intéresse aussi. On a besoin de cette histoire commune.
L’autre spectacle qu’on prépare s’appellera S(e)mall belgian cabaretje (petit cabaret belge). C’est une espèce de best of sur un cabaret consacré à la Belgique. C’est un sujet auquel j’ai consacré une dizaine de chansons et un livre. Et, l’année du 175ème anniversaire de la Belgique, j’ai cru que quelqu’un allait me demander mon avis sur un sujet sur lequel j’avais pas mal investi en tant qu’artiste. Aux environs du 26 décembre je me suis rendu compte que ce n’était pas le cas. Et donc, j‘ai décidé de fêter en 2006, le 176ème anniversaire de la Belgique.

Katia Bayer et Jean-Michel Vlaeminckx
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