Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2006
Mots-clés : sortie en DVD
 

Een Ander Zijn Geluk de Fien Troch

Violences des échanges en milieu tempéré

Een ander zijn gelukEen Ander Zijn Geluk (Le Bonheur de l'autre) est le premier long métrage de Fien Troch, une jeune réalisatrice belge de 27 ans diplômée de la Sint Lukas Film University. Après quatre courts métrages qui ont remporté de nombreux prix, Een Ander Zijn Geluk a lui aussi fait le tour de bien des festivals avant de revenir de Thessalonique avec le prix du meilleur film, du meilleur scénario et de la meilleure actrice pour Ina Geerts. Entouré d'une extraordinaire troupe de comédiens, Le Bonheur de l'autre est un film choral et silencieux, l'histoire d'une petite communauté bouleversée par la mort d'un enfant, qu'une voiture a renversé et laissé mourir sur le bas côté. Cet événement dramatique va soulever enfin chez les personnages, des émotions qui vont s´exprimer comme elles peuvent, violemment. Dans cet univers ordonné à l'extrême, propre et aseptisé, où il ne se passe rien parce que rien ne passe plus, la parole vole en éclat. Les enfants en sont les premières victimes, et les idiots, les boucs émissaires. Fien Troch était au festival Premiers Plan Angers où son film concourrait avec sept autres longs métrages en compétition officielle.

Cinergie : Tu as étudié le cinéma à Bruxelles. Qu'est-ce qui t'a conduit vers ces études?
Fien Troch : Mon père, Ludo Troch, est monteur. Depuis que je suis petite, je baigne dans le cinéma. Quand tu grandis dans une atmosphère comme celle la, tu as le temps de découvrir si c'est ce que tu veux faire. Enfant, je voulais être comédienne. Les petites filles rêvent d'être chanteuse, comédienne ou princesse (rires). A dix-huit ans, j'ai passé l'examen d'une école d'art dramatique mais je ne l'ai pas réussi. Mes parents m'ont conseillé de faire une école de cinéma pour découvrir ce que j'avais envie de faire. La deuxième année, j'ai découvert que j'aimais réaliser des films. Ce n'était pas quelque chose auquel j'avais pensé. Mais la passion pour le cinéma était déjà là quand j'étais enfant. Il y a peut être beaucoup de gens qui peuvent réaliser des films mais qui n'ont peut être pas l'occasion de le découvrir, ni même de penser que c'est une option dans leur vie.

C. : Ton père a-t-il beaucoup de place dans ton travail ?
F.T. :
Il m'aide, oui, il lit mes scénarios. Je lui téléphone pour lui demander des conseils, il vient voir le montage. Mais il y a une certaine règle entre lui et moi : qu'il en reste là. Il ne vient jamais sur les tournages. Il était déjà mon professeur de montage à l'école et on me disait "ce n'est pas difficile de faire des bons courts métrages avec un père qui s'appelle Ludo Troch". En fait, il ne participait en rien à mes films ! Oui, c'est vrai, j'avais 18 ans et cela m'aidait qu'il passe un coup de fil. Je dois être honnête. Mais il ne m'a pas aidée à écrire mon scénario, à réaliser, à monter…

C. : Est-ce que la réalisation est tout de suite allée de pair avec l'écriture pour toi ?
F.T. : Je veux bien avoir un scénario de quelqu'un d'autre à tourner, mais mes idées sont les miennes ! Et c'est idéal pour moi, car quand j'écris, j'ai déjà une image des comédiens, des décors. Un scénario n'est pas quelque chose de différent du film, c'est vraiment un premier temps de travail.

C. : Il y a évidemment quelque chose de très nordique dans ton film, dont le thème principal est le silence entre les individus, leur incapacité à communiquer. Et l'on pense un peu à quelqu'un comme Bergman.
F.T. :On m'a parlé de Bergman, et d'Atom Egoyan. J'ai vu ces films et je les ai aimés, mais ce n'est pas une influence directe. Je crois que je prends des éléments dans les films, que je les mets dans ma tête sans le savoir vraiment. Ensuite j´écris, et tout ce que j´ai lu, vu, senti ressort. Cela ne peut pas venir de nulle part ! Et puis j'habite en Belgique, pas en Espagne ! Quand j'étais à San Sebastian, on me demandait "Pourquoi personne ne touche personne dans votre film ?". Nous, on ne fait pas ça. Je viens d'un petit village de Flandres et ce que je raconte vient de là.

C. : Avec la mort initiale de cet enfant, et les autres enfants du film, Le Bonheur de l'autre raconte finalement des histoires d'enfances meurtries, d'innocence piétinée. Le film est peut être raconté de ce point de vu ?
F.T. : Je crois que c'est Ina qui m'a dit en revoyant le film qu'il racontait surtout des histoires d'enfants victimes de la société. Enfant, je trouvais frappant qu'à la télé, par exemple, tout le monde dise toujours tout et que personne n'ait de problème à exprimer ses sentiments. Je croyais que la vie était comme ça, mais la vie n'est pas du tout comme ça ! (rires) Tu sais quoi dire, quoi faire, mais tu ne dis pas, tu ne fais pas parce qu'il y a une telle inhibition. Je voulais raconter ça. Au début, je voulais raconter des histoires de solitudes et de non communications avec déjà l'idée d'un film choral. Au début, on m'a beaucoup demandé si c'était là mon regard sur l'environnement, et je répondais que non, je ne vois pas les choses de manière aussi extrême. Et puis j'ai fini par me dire "Ecoute, tu as fais ce scénario, tu as fais ce film, donc cela doit être ton regard sur la vie ". Je ne pensais pas à tout cet aspect social quand j'écrivais. C'était juste une histoire que j'avais inventée. Et puis cela m'a dépassée.

C. : Tes décors sont très travaillés. Ils sont à la fois très vides, très nus, très similaires les uns aux autres. Et en même temps, ils sont tous un peu décalés. Comme si le film était tourné dans les années 70. Cela me donne un sentiment de décrochage par rapport à la réalité.
F.T. : Je voulais des décors très impersonnels, oui, mais j'ai triché. Le supermarché par exemple est bien plus rectiligne que dans la réalité. Il fallait remettre toutes les boîtes bien en place à chaque plan pour que cela ait l'air aussi net. J'ai mis deux ans à trouver ces deux maisons, parce qu'il n'y a pas de maisons comme ça en Flandres ! Ce décor-là, tu le trouves beaucoup dans les banlieues américaines mais pas du tout en Flandres. Ce que j´aime dans ce film, c´est son côté très réaliste avec un côté un peu décalé. Le supermarché est trop, l'opticien un peu space, les maisons ne sont pas flamandes… Ce n'est pas conscient, mais a posteriori, j'aime bien le fait que ce soit un peu décalé. C'est la liberté que j'ai comme réalisatrice de choisir ou d'exagérer des décors. Comme l'histoire, d'ailleurs, où tout est un peu exagéré par rapport à la vie. J'aime la fiction, cela sera toujours comme ça dans mes films, des situations un peu bizarres…

C. : Tout le film se construit autour de temps morts, de temps où il ne se passe rien.
F.T. : Oui, moi, j'appelle cela des "nonmoments". Pour moi, cela raconte plus que les moments où il se passe quelque chose. J'ai essayé de commencer un peu trop tard ou de finir un peu trop tôt dans les séquences, pour donner le sentiment d'avoir raté le début ou le moment le plus important. Quand j'écrivais, cela me semblait tout naturel et c'est seulement après que j'ai réalisé que ça ne l´était pas. Et puis, pour situer une famille, je préfère montrer une femme qui tombe de sa chaise et son mari qui ne s'en rend pas compte plutôt que de longues disputes ou de longues explications.

C. : Est-ce que tu as des projets ?
F.T. : J'ai reçu de l'argent pour écrire. C'est l'histoire de deux personnes dont la fille a fugué et qui revient après quatre ou cinq ans d'absence et de silence total. C'est l'histoire de ce couple qui n'arrive pas à accepter l'idée que leur fille puisse partir comme ça. Je sens que c'est la même mélancolie ou la même tristesse que dans le film. Ce sera plus directement triste parce que tu comprends pourquoi ils sont bouleversés. Le Bonheur de l'autre est plus abstrait. Celui-là sera plus simple. Il n'y a que trois personnages. C'est déjà dur de trouver trois ou quatre comédiens pour ton histoire, alors quand tu dois en trouver 10, ça prend vraiment beaucoup de temps (rires) !


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