Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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décembre 2009

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01/12/2009
Mots-clés : rencontre,
 

Eric-Emmanuel Schmitt à propos d'Oscar et la Dame Rose

Quand on cite le nom d'Eric-Emmanuel Schmitt, on pense généralement à l'écrivain, ou au dramaturge, parfois au philosophe. À présent, il faudra ajouter une qualité aux côtés de ce nom, celle de cinéaste. Après une première tentative avec Odette Toulemonde, franc succès public, le philosophe, bien décidé à se lancer dans la littérature accessible à tous plutôt que d'ergoter dans les auditoires fermés des universités, s'approprie le 7ème art, le plus populaire, comme moyen d'expression. Toucher le grand public semble être sa préoccupation principale. 
Après cette première expérience, E.-E. S. s'est senti de taille pour affronter LE titre qui, semble-t-il, lui tient le plus fort à cœur : Oscar et la Dame Rose. Le récit éponyme, publié en novembre 2002 et traduit dans toutes les langues du monde (ou presque), a reçu la reconnaissance publique. Adapté au théâtre, il y a connu le même succès. Régulièrement à l'affiche des grandes scènes européennes, cette histoire touchante, qui donne foi en l'humanité plus qu'en Dieu, est autant appréciée par le jeune public que par les adultes.

Cinergie : Lorsqu'on s'est rencontré au moment du tournage de ce film, vous n'osiez pas vous considérer comme un réalisateur. Maintenant que vous avez terminé Oscar et la Dame Rose, comment vous sentez-vous ?
Eric-Emmanuel Schmitt : Je dois avouer qu'avec Oscar, je suis tombé amoureux du cinéma. J'ai raconté une histoire qui me tenait à cœur, et j'ai eu la chance d'avoir une chef opératrice formidable, Virginie Saint Martin. Elle a fait une lumière en clair obscur qui laisse de la place à l'imagination. J'ai beaucoup insisté sur la décoration, les costumes. Et puis, il y a la musique de Michel Legrand. Michel m'a aussi beaucoup apporté au niveau du montage. C'est lui qui me conseillait parfois d'allonger, de prendre plus de temps pour l'émotion, d'être moins rapide pour laisser le temps au spectateur de s'imprégner, pour que la musique investisse les images. « Faites confiance à vos images, et pas seulement à vos répliques » me disait-il. 
J'aime les dialogues, et j'ai fait toute ma carrière là-dessus, mais au cinéma, un regard, c'est plus important qu'un mot. Un visage qui se tait me permet d'imaginer plus de choses que je ne pourrais en dire, c'est comme si c'était la vie qui entrait dans mon écriture, la richesse du monde qui me forçait à me taire et à regarder.
J'ai beaucoup travaillé, et j'ai adoré ce travail. Ah maintenant, il ne faut pas me confisquer le cinéma ! Laissez-moi tourner un troisième film !

C. : Aviez-vous reçu des demandes d'adaptation de ce récit ?
E.-E. S.: Oh Oui ! Oscar  est paru en 2002. Il a été mis en scène en 2003. C'est peut-être mon livre le plus traduit dans le monde, dans une quarantaine de langues et une cinquantaine de pays. La pièce a été énormément jouée. J'ai eu des demandes venant du monde entier pour l'adapter au cinéma, mais je refusais, je prétendais toujours que ce n'était pas une histoire pour un film. « On ne peut pas voir cet enfant, il faut qu'on l'imagine... » En fait, je me suis rendu compte que je me le réservais pour le moment où je me sentirais prêt.
On me demande souvent d'adapter mes livres à l'écran, mais tant que je n'ai pas besoin d'argent, je préfère décliner l'offre. Et si j'accepte, ce ne sera qu'à un artiste, pas à un producteur ! 
Quand j'ai cédé les droits de Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, c'est à François Dupeyron, réalisateur, que je les ai confiés, pas au producteur.

Extrait du film Oscar et la dame rose de Eric-Emmanuel Schmitt.

C. : Pourquoi avoir apporté des changements dans le scénario du film par rapport au récit ? Pourquoi ne pas avoir réalisé une simple adaptation cinématographique ?
E.-E. S. : Dans le livre, l'histoire est racontée du point de vue d'Oscar. On ne se souciait pas vraiment de savoir comment la Dame Rose était devenue une femme aussi bien. 
Je pense que le personnage de Rose est plus fort si on voit comment la rencontre avec un enfant malade la bouleverse, la change et fait naître en elle le don de dire la vérité aux enfants et de dire les choses difficiles.
Cela la rend plus généreuse. Je trouvais plus intéressant qu'il y ait deux trajets : celui d'Oscar, et celui de la Dame Rose, qui nous ressemble un peu, nous qui avons peur de certaines choses, de certaines rencontres, de certaines situations. Il faut se guérir de cette peur.

C. : Diriger un enfant ne doit pas être facile. Comment avez-vous travaillé avec Amir ?
E.-E. S. : Sincèrement, je n'ai pas eu l'impression de diriger un enfant. J'avais l'impression de diriger Amir. Je ne pense pas que je le traitais différemment des adultes, à part une fois, mais j'ai vite compris qu'il fallait que j'arrête ça ! Je parlais à Amir comme je parlais à Michèle Laroque. Il comprenait très bien ce que je lui demandais, les sentiments à exprimer, les situations à jouer. Parfois, il fallait que je lui explique certains mots, mais c'est tout.
J'avais très peur de tourner avec des enfants, et au final, j'ai tourné avec des artistes qui avaient 10 ans, des artistes qui avaient l'âge de Michèle et puis des artistes qui avaient 80 ans comme Max Von Sydow.

C. : Comment avez-vous préparé le film tous les deux ? Vous avez beaucoup travaillé ensemble ?Extrait du film Oscar et la dame rose de Eric-Emmanuel Schmitt.
Amir
 : On n'a pas beaucoup répété, 2-3 jours, peut être 4.
E.-E. S. : Oui, mais on s'est vu pendant l'été, on s'est rencontré plusieurs fois.
A. : Ah oui, avec les castings et tout ça...
E.-E. S. : Pendant l'été, on a improvisé plusieurs fois sur les scènes d'Oscar pour faire connaissance et m'assurer de mon choix. D'emblée, il a eu ma préférence et il m'a séduit. Il a rencontré Michèle Laroque aussi...
A. : Oui, pour voir si cela allait.
E.-E. S. : Avant le tournage, on a lu la pièce tous ensemble.
A.: Ah oui autour d'une table...
E.-E. S. : Après, on a travaillé pendant 2 jours avec Amir et Michèle.
A.: Pour faire quelques scènes.
E.-E. S. : On a fait toute la continuité de son rôle et de sa relation avec Michèle pour voir comment cela s'organisait, et aussi pour régler la force d'Amir. Quand il était un enfant qui pouvait passer pour normal et puis quand il n'était plus un enfant en forme. Voir aussi comment Michèle Laroque pouvait régler son attitude par rapport à cela. Le premier jour du tournage, on avait déjà quand même une bonne idée du jeu.
A.: Oui, on était déjà préparé. C'était très chouette de travailler avec Michèle Laroque, elle est très rigolote. Elle est sympa. Elle ne se la pète pas. Elle ne se prend pas pour le centre du monde comme certains autres acteurs. On s'entendait bien.
E.-E. S. : Oui, c'est un beau tempérament, Michèle. C'est quelqu'un de rieur. Elle s'intéresse aux autres. Elle a adoré Amir, et elle l'adore toujours. Ils passaient des heures à discuter ensemble. Ils sont allés voir un concert. Il y avait vraiment une très belle relation.
C'est quelqu'un que j'avais en tête avant même d'avoir écrit l'adaptation. Elle savait qu'elle était le premier choix, et elle a tout de suite accepté. Quand elle a rencontré Amir, elle a vraiment cru au film; face à lui, elle était obligée de retenir ses émotions tellement elle était émue.

C. : Quelles qualités recherchiez-vous chez Michèle Laroque pour jouer la Dame Rose ?
E.-E. S. : Il fallait une femme complète avec toutes les couleurs d'une femme; la tendresse, l'aigreur, la colère, l'aspect pète sec et puis soudain, une douceur extrême. Mais surtout une retenue, c'est cela que j'aimais chez elle. Elle a la pudeur des actrices comiques. Quand elle aborde les sentiments, elle n'en fait jamais trop. Elle ressent très fort les choses, à l'anglaise, et joue ses scènes avec énormément de retenue et d'élégance. Parfois, elle s'effondrait entre les scènes, parce qu'elle était trop émue ! Quand elle revenait sur le plateau, c'était fini. C'était ce dont je rêvais pour la Dame Rose, quelqu'un d'hyper sensible, mais qui sait se retenir. Pour faire une vraie Rose, il faut les pétales et les épines, et Michèle Laroque possède les deux.

C. : Quelle a été la scène la plus agréable à jouer ?

Extrait du film Oscar et la dame rose de Eric-Emmanuel Schmitt. Extrait du film Oscar et la dame rose de Eric-Emmanuel Schmitt.

 

A. : J'ai bien aimé la rencontre avec Madame Rose et moi, quand on est dans ma chambre. Quand elle et moi, on se bouscule. J'ai bien aimé quand les enfants me portent et m'habillent.

C. : Et pour vous, quelle a été la scène la plus belle à tourner ? La plus forte ?
E.-E. S.: Moi aussi, j'adore cette première scène où elle va dans sa chambre et elle n'a pas envie d’y aller. Il enlève son bonnet, et on voit qu'il n'a plus de cheveux. Il la frôle, il la défie. Du genre, « aime-moi comme je suis et ne me mens pas ». Il lui demande pourquoi personne ne lui dit qu'il va mourir. C'est une des premières scènes, et on découvre la relation entre Amir et Michèle. C'est une scène qui est très emblématique du film : l’enfant dit tout, et elle, comme tous les adultes, essaie de se protéger de ses émotions. Elle essaie de ne pas voir ce qui arrive à cet enfant, ni à tous ceux qui se trouvent à l'hôpital. C'est une scène où il la séduit, et même si elle ne veut pas, cela se passe quand même.

C. : Quelle a été la scène la plus difficile à jouer ?
A. : La scène où je suis dans mon lit, et où je devais tout faire au ralenti.
E.-E. S. : C'est la journée où il a cent ans. C'est un plan-séquence où on voit le jour qui passe à toute vitesse. Les acteurs apparaissent en vitesse normale, donc ils ont dû jouer au ralenti, et nous on tournait en accéléré. Il fallait tout contrôler, jusqu'au moindre détail.
A. : On a dû la refaire plusieurs fois !
E.-E. S. : 9 fois. C'était un vrai plan-séquence avec beaucoup d'acteurs. J'ai choisi le plan-séquence parce que les acteurs ont le temps de développer leurs émotions. Il y avait donc une réelle tension sur le plateau. C'était tellement fort, qu'on évitait de se parler entre les prises par crainte de craquer, ou on était pris de fous rires pour n'importe quoi. Quand on est trop ému, le rire est un défoulement.
Ce qui a été difficile aussi, c'était de tourner la danse avec les enfants, parce qu'il fallait qu'ils soient comme des flocons. Mathilde, qui jouait Peggy Blue, la fiancée d'Amir, s'envole. Il a fallu installer un système assez compliqué sur fond vert avec des tournettes, des fils, des contrepoids, la musique et la nécessité d'être en mesure. Trois caméras ont été nécessaires pour éviter aux enfants de devoir trop souvent refaire l'exercice. Et tout cela devait être synchronisé.

Extrait du film Oscar et la dame rose de Eric-Emmanuel Schmitt. Extrait du film Oscar et la dame rose de Eric-Emmanuel Schmitt.

 
A. : Il y avait aussi une scène où je suis mort, et mes parents sont là. Ce n'est pas facile de rester immobile quand il y a des gens qui pleurent.
Ce qui était aussi difficile de jouer, c'était les scènes avec des effets spéciaux, parce qu'il faut jouer “pour rien”. Parfois, il fallait marcher un peu bizarrement.
E.-E. S. : Il fait référence à la scène dans laquelle il rêve qu'il marche parce qu'il ne peut plus marcher en réalité. Il devait avoir une démarche “fausse”, et, comme il la rêve, à la fois aisée. Les séquences à effets spéciaux sont difficiles à tourner parce qu'elles sollicitent beaucoup d'imagination. L'acteur est devant un fond vert, des projecteurs et toute l’équipe. Il est censé voir autre chose que ce qu'il voit.
 
C. : Avec la version cinéma d'Oscar et la Dame Rose vous espérez toucher un public plus jeune ?
E.-E. S.: J'ai été surpris de savoir que le livre était aussi lu par des enfants, et qu'il fait partie des lectures scolaires. Le film sera peut-être plus accessible aux enfants. À vrai dire, je ne sais pas. Moi, je suis un adulte incertain, vous savez. Je suis un adulte qui a encore une grande part d'enfance, autrement, je n'écrirai pas ces histoires-là. Je dirai même qu'être philosophe, c'est être proche de l'enfance, parce que c'est s'étonner, questionner, s'interroger.
Je suis un adulte métissé d'enfant, j'ai gardé l'enfance en moi… enfin j'espère. Les contes sont souvent horribles et racontent des histoires abominables. Pour moi, Oscar est aussi un terrible conte. Je l'ai écrit du point de vue romanesque comme un conte, et j'ai essayé de faire un film qui ressemble à un conte, avec des décors qui sont dans cet univers. Je voulais ramener le spectateur à son enfance et à cet esprit. Les personnages sont représentés comme dans les contes; Max Von Sydow en Docteur Dusseldorf, l'espèce de grand géant sage et douloureux, Amira Casar en matrone avec un visage de madone mais en même temps dur et fonctionnel comme ces surveillantes que l'on a connues dans notre enfance. On ne sait jamais si elles sont gentilles ou méchantes, on sait juste qu'elles sont fonctionnelles. J'ai essayé de ramener chacun à son enfance en créant une certaine intemporalité. Je voudrais que chacun reparte avec l'émerveillement du conte dans le regard.

 

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