Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2000
 

Eric Pauwels

Plan-séquence sur une silhouette en ombre chinoise qui se découpe sur l'écran des gros plans de notre webzine. Un jeune homme alerte d'allure, tout de noir vêtu des jeans à la veste zippée accompagné de Puff, un chien blanc mange un Léééééo au chocolat (non ce n'est pas une pub, c'est un coup d'œil, pas un clin d'œil) et se désaltère d'une tasse de thé, of course. C'est l'un des réalisateurs les plus singuliers du cinéma belge. Peu de gens (trop peu à notre goût) ont vu ses films. Chacun d'entre eux est un combat pour imposer son regard et le faire partager. Celui du conteur contre les comptables. Mais depuis ses débuts en 1976 (dix documentaires sur les danses de possession), Eric Pauwels développe une œuvre d'une rare cohérence.

Eric Pauwels copyright JMV

Né à Anvers, il a été très tôt fasciné par le cirque, le théâtre, le spectacle de strip-tease, tous les métiers de la scène où quelqu'un prend le risque de se perdre. A l'INSAS, il entreprend des études de théâtre, s'intéresse à ses origines : un rite sacré. Il part donc en Asie du Sud-Est pour filmer en long plan-séquence les danses sacrées. Tout naturellement cette chorégraphie des corps en transes l'amène à saisir le travail des danseurs de la génération Mudra : Michèle-Anne Demey, Marie-Thérèse de Keesmaker, etc .
"C'est le pont entre le sacré et le profane, entre l'Asie et l'Europe, nous confie-t-il, je retrouvais cet état de transe que j'avais rencontré chez certaines danseuses en Asie."
Pour lui, chaque film est une expérience : l'un où la danse préexistait au film, l'autre où la danse était totalement improvisée. Hamlet ou les métamorphoses du jeu (1986), est un film sur le jeu où l'acteur se saoule pendant sept heures en lisant Hamlet. Encore et toujours des problèmes de mémoire, de conscience, de jeu, d'interprétation.
De là ses pas le dirigent vers le documentaire d'auteur. "Pour faire un film, il faut plus qu'un bon sujet, il faut une nécessité profonde, un désir à quoi doit correspondre une disponibilité profonde des gens avec qui on travaille. Ce sont souvent les mêmes personnes. Je travaille souvent de manière un peu tribale".
Ce disciple de Renoir et de Jean Rouch a-t-il des règles du jeu ? "Dans tous mes films il y a une règle extrêmement précise, même si le scénario a une page ou deux, pour que tout le monde sache à quoi on joue et qu'on joue bien le même jeu. Et ensuite, on se lance dans l'improvisation. C'est aussi la leçon de l'ethnographie : un regard posé sur les sociétés de tradition orale. Lettre à ma fille en est très imprégné. Lorsqu'on raconte une histoire à un enfant, on en connaît le début et la fin et entre les deux on improvise. On peut improviser parce que en gros on sait pourquoi. Tout comédien ne peut improviser que sur une structure forte, on improvise jamais dans le vide." Il reprend son souffle : "J'ai une profonde fascination pour quelqu'un qui prend des risques, un clown, un acteur, un mime, une strip-teaseuse. Une danseuse prend toujours tous les risques. Lorsqu'elle danse c'est toujours la première et l'unique fois. J'essaie de respecter ce pari, de l'éphémère qui ne s'inscrit que dans ta mémoire - cette chose un peu folle dans le monde virtuel de la reproduction - que je ne filme qu'une fois. La leçon du cinéma qui n'est pas que mémoire mais qui est aussi écriture c'est qu'on prend un plan a) et un plan b) et que ça raconte quelque chose. Ce sont les deux plus beaux moments du cinéma : la prise de vues - une jouissance que connaissent tous les caméramen du monde -qui consiste à regarder, à être le premier spectateur de l'image. On s'en rappelle 15 ou 20 ans après. L'émotion première du cinéma est celle du regard. Puis il y a l'autre jouissance, qui n'est plus à la source mais qui est à l'estuaire, c'est le montage et c'est l'émotion du langage."
Il s'éclaircit la gorge d'un air gamin. Ses yeux clairs pétillent . Pour lui, l'essentiel n'est pas de se disputer sur l'importance de la fiction dans le documentaire mais d'avoir une éthique, "d'ouvrir simplement toutes les règles du jeu, de dire si le film a été tourné en deux semaines ou en deux ans, dans quelles conditions de production il a été fait, que le maximum de règles du jeu soient inscrites dans la mise en scène, dans la démarche."

 

 

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