Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/1996
 

Flux et reflux, d'Ursula Meier

Petits arrangements avec la vie

Thomas et Anne n'ont pas le même regard sur le passé. Frère et soeur , ils ne se sont pas vus depuis longtemps. L'enterrement du père leur offre l'occasion de régler son compte à une enfance pleine de malentendus, de noeuds affectifs pour l'un, de torrents d'amour pour l'autre. Anna embellit ses souvenirs (" Papa m'aimait "), Thomas les enlaidit (" Papa ne m'aimait pas ").
Dans l'obscurité de la salle de montage de l'AJC, sur l'écran de la Steenbeeck (les Moviola actuelles), l'image des marches d'un escalier, " un plan bressonien ", me souffle ironiquement Ursula Meier, jeune réalisatrice, sortie il y a deux ans de l'IAD, qui connaît Bresson par coeur et adore Au hasard Balthazar : les pieds nus de Thomas se posent délicatement sur une marche, l'essaie à reculons pour tester sa résistance, et elle craque.

Quand je rentrais tard la nuit, je montais les escaliers à reculons pour ne pas faire de bruit ", jette-t-il, à sa soeur qui l'observe assise au bas des escaliers, les mains sur les genoux. Cut. On revient en arrière. On recale, ça redémarre. Attentive, Karine Pourtaud, la monteuse, lance : " C'est bon l'insert des pieds? - Pas mal ", rétorque Ursula qui me montre des extraits de Flux et reflux, son second film.
Dans son premier film, Le Songe d'Isaac, Ursula Meier filmait les derniers moments d'Isaac (interprété par Michel Vitold, dont ce fut le dernier film, hélas) qui, au seuil de la mort se revoyait enfant près de sa mère malade. C'était le retour foetal, le rêve fusionnel, la chaleur de la tendresse maternelle contre le froid de la mort. Pas un mot : la musique des gestes et des regards. Comme tout premier film qui se respecte, ce film rare avouait ses références (le premier plan est un hommage à Tarkovski).Flux_et_reflux
Ursula Meier est attentive à l'écriture cinématographique. " Le cinéma c'est d'abord et avant tout des sons et des images, pas des dialogues ", lance-t-elle, m'avouant ensuite avoir récemment découvert les films de Jane Campion et Pascale Ferran ainsi que la richesse que les comédiens peuvent apporter à un film en incarnant les personnages écrits pour eux. De fait, Fred Gorny et Laurence Vielle sont étonnants de vérité dans Flux et reflux un film qui explore les écorchures , les plaies, les brûlures de l'enfance commune de leurs personnages. Anne et Thomas se chuchotent leurs souvenirs dans l'insomnie d'une nuit. Tout est sombre. Par contre tout est lumineux dans le passé. Les plans subjectifs ( souvenirs vus par Anne ou par Thomas) sont très fragmentés et faits soit de très gros plans, soit de plans larges. Urusula Meier me montre, un peu en vrac, des séquences de son work in progress. Thomas crie, Anne hurle. La tension monte. Thomas rompt, s'en va renouvelle la fugue de ses 14 ans mais cette fois poursuivi par Anne qui le rattrape, l'invective (" Qui s'occupait de papa? "), et le touche. Silencele contact. Souvenirs tactiles. La chaleur de la peau contre le froid de la séparation. Ils se sont retrouvés.

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