Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2005
01/03/2005
 

Harry Cleven

Ex-futur peintre, acteur timide ou encore cinéaste attiré par les situations troubles, Harry Cleven est avant tout un créateur aussi exigeant qu'insatisfait. Au moment où sort en salle son dernier film, Trouble, il parle de son parcours à cœur ouvert. Enfant, il est touché par Bambi, puis par l'humour des films de Laurel et Hardy. Il bascule ensuite vers une fascination plus sombre : "Adolescent, le comble de l'art pour moi, c'était des vampires dont le sang gicle, filmé au ralenti. Et en particulier, La Fiancée du Vampire".
Malgré cette attirance pour le cinéma de genre, il envisage son avenir dans les beaux-arts. Il cherche à s'inscrire dans une école de peinture à Liège, mais le hasard lui indique une autre voie :

"J'ai appelé le Ministère de l'Education Nationale pour savoir quelles études étaient possibles sans le BAC. Ils m'ont parlé du Conservatoire de Liège. Entre la musique et l'art dramatique, j'ai choisi l'art dramatique". Un choix étonnant pour lui qui n'avait jamais eu cet objectif: "J'étais trop timide. Je ne suis jamais à l'aise sur une scène."
On sent que ces années au théâtre furent douces-amères. "La pièce qui m'a le plus marqué était En attendant Godot de Beckett  où je jouais le rôle d'Estragon. Une expérience passionnante mais j'ai eu le sentiment d'une trahison des répétitions au moment des représentations. J'étais très déçu par cette manière de faire du théâtre. Comme si un peintre sur une scène peint une toile avec du rouge, et quand les gens applaudissent, il se demande ce qu'il doit faire : mettre plus de rouge pour plaire au spectateur ? Ou en mettre  moins pour être intègre ? Le fait de jouer devant le public me pose vraiment d'énormes problèmes." Un problème que je ne ressent  pas devant une caméra.  "C'est très différent. Le rapport à la création est indépendant du moment de la rencontre avec le public. Même si on se trompe, au moins c'est  d'une manière très sincère". Dans son parcours d'acteur, Cleven a croisé quelques grands noms : son ami Jaco Van Dormael, André Delvaux (L'Oeuvre au noir), Jean-Luc Godard (Hélas pour moi et For ever Mozart)… Des cinéastes aux regards très différents qui auraient pu l'influencer. Mais non: "Ils m'ont surtout appris qu'il faut ressembler à soi-même."
En 1990, le désir de passer derrière la camera devient plus fort et il réalise un Sirènes, avec Philippe Volter, qu'il dirigera de nouveau dans Abracadabra, son premier long métrage, sorti deux ans plus tard. "C'était beaucoup plus naturel d'être derrière la caméra. Le premier jour du tournage de Sirènes j'étais un peu anxieux. Je n'étais pas sûr d'y arriver parce que je n'avais pas fait d'école de cinéma. Le deuxième jour, je suis arrivé sur le plateau avec la sensation d'être enceinte ! Je me suis dit : c'est là que je dois être".
Abracadabra
, l'histoire d'un homme en congé pénitentiaire, s'inspire des récits qu'on lui a raconté pendant les trois années où il a animé des stages d'acteurs à la prison de Namur. Pour lui, ce fut aussi un apprentissage : "Quand on dirige des gens qui sont en prison, tout est important, surtout le langage du corps. Si je dis à un acteur en lui mettant la main sur l'épaule: "ce que tu viens de faire n'est pas très bien, on va recommencer", ça change tout. Mon geste lui montre de l'amitié et de la confiance. Si je ne mets pas la main sur son épaule il peut terriblement se vexer et sans me le dire. En prison, les gens ne trichent pas, ils n'en ont rien à foutre, ils n'espèrent pas de rôle. Tout est très immédiat et très rugueux. Cela m'a vraiment appris à parler, à diriger les acteurs".
En 1999, pendant le tournage de son second long métrage, Pourquoi se marier le jour de la fin du monde, "les trois premières semaines du tournage se sont très mal passées. Pascal Grégory et moi avons failli arrêter tout, d'un commun accord." Cleven montre alors ses rushes à Jaco Van Dormael, et, sous ses conseils,  tourne des prises en boucle sans plus arrêter la caméra. "C'était le déclic. Et à partir de ce moment-là, tout s'est bien passé. J'adore Pascal Grégory dans mon film. Il est extraordinaire. C'est un problème nouveau, travailler avec des stars. En Belgique, les acteurs restent de vrais acteurs, même lorsqu’ils sont  connus. Un acteur est ouvert à toutes propositions, une "star" non. En France, la réalité est tellement dure qu'ils sont prêt à tout et puis, si le rapport de force s'inverse, ils prennent le pouvoir de décision. Comme une revanche inconsciente. Ce n'est pas un refus, c'est inhérent à leur position. C'est assez troublant."

 

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