Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Janvier 2004
01/01/2004
 

Henry Ingberg : Perspectives 2004 pour le Cinéma belge

A l'aube de l'année 2004, quelles sont les perspectives du cinéma belge ? Où en est-on du coté de sa promotion qui détermine en grande partie le nombre d'entrées en salles d'un film ? Quelle est la situation du numérique au moment où Kinépolis équipe dix salles, dans le pays, de projecteurs au format numérique ? Quelle est la situation du réseau de salles " art & essais ? " Ne serait-il pas opportun de coproduire davantage avec le cinéma asiatique, un cinéma qui, outre la qualité de ses films d'auteurs, à l'avantage, comme nous, de bricoler ses films, d'être encore un artisanat (hormis la Corée qui produit quelques 200 films par an à partir d'un système de quotas que les Etats-Unis essayent de faire sauter) ? Nous avons décidé de faire le point, sur toutes ces questions avec Henry Ingberg, le Secrétaire général du Ministère de la Communauté française qui est aussi le Directeur du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel.

Cinergie : Quelles sont les perspectives du cinéma belge à l'horizon 2004 qui verra le refinancement de la Communauté française ?
Henry Ingberg
: Ces accords sont d'autant plus intéressants qu'ils ont été conclus dans une période de conjoncture favorable. Ils ont été chiffrés. Ce qui donne des garanties même dans la période défavorable que nous connaissons maintenant. Par ailleurs, le Ministre avait indiqué une stabilisation du budget jusqu'en 2004, une certaine progression à partir de 2005 et ensuite, de manière très sensible, à partir de 2007.
C'est difficile à entendre mais cela a été dit et c'est la réalité chiffrée. Il reste une marge d'accroissement possible mais qui reste globalement limitée.
Pour plus de précisions, en ce qui concerne 2004, je ne peux que renvoyer aux décisions que prendra le Ministre de l'Audiovisuel, Daniel Ducarme. En matière d'aide à la diffusion celui-ci a pris l'initiative d'aider le réseau de salles d'art et d'essais.
Il a prévu une inscription budgétaire nettement majorée pour ce secteur. C'est donc une très bonne nouvelle par rapport aux difficultés rencontrées par différentes salles comme l'Arenberg-Galeries, par exemple, également par rapport à la carte d'abonnement lancée par le complexe UGC et aussi pour nos distributeurs confrontés à la difficulté de diffuser des films qui sortent des normes habituelles. On a demandé que cet effort budgétaire s'assortisse d'une mise en réseau de la part des salles concernées. On espère ainsi stabiliser ce secteur et lui permettre de passer à une vitesse supérieure. Par contre du coté production, je n'ai pas encore d'informations permettant de dire que le budget de la Commission de sélection va augmenter. Ce qui signifie que ce que l'on avait évoqué lors de la présentation publique du bilan de la Commission, l'an passé se vérifie : on commence à avoir dans chaque session de la Commission de sélection davantage de projets sélectionnés à la quasi-unanimité de ses membres. Ce qui n'est pas une garantie absolue de qualité mais est significatif d'un effort professionnel appréciable.
Heureusement, que depuis lors s'est ajouté le " Tax Schelter " lequel est devenu effectif (nous avons plus de 15 films ayant demandé l'agrément de la Communauté qui l'a accordé pour que ces films puissent passer des conventions avec des institutions privées). Il semble que cela démarre bien alors qu'au début nous avions des doutes (puisque tout n'est pas encore clarifié) de la part des investisseurs. Mais plusieurs indices montrent qu'il y a un intérêt pour le dispositif tel qu'il peut fonctionner aujourd'hui.
Et puis il y a l'initiative complémentaire à Wallimage - mais là je vous renvoie au Ministre-Président de la Région bruxelloise (qui est aussi le Ministre de l'audiovisuel de la Communauté française) - qui serait Bruxellimages. Ce sont de nouveaux créneaux économiques de soutien au cinéma. Mais il n'en demeure pas moins que pour nous, la Commission, c'est-à-dire l'Avance sur recettes avec ses critères culturels reste le noyau dur du soutien au cinéma.
Enfin, il y a un grand projet, en matière de diffusion qui se pointe : la réaffectation de la salle du Palace, ex -Kladaradasch, ex salle Pathé. Le gouvernement a mis en place un groupe d'experts représentants le secteur professionnel. Ce groupe - dont on m'a confié la présidence - rédigé un cahier des charges, qui correspondra à un appel public aux projets. La vocation première de la salle du Palace sera l'image-cinéma. On partirait de ce cœur sans déborder sur l'ensemble trop vaste de l'audiovisuel. Une autre préoccupation a été que cela intervienne de manière complémentaire avec ce qui existe. Donc une complémentarité misant sur la promotion du cinéma belge francophone dans un contexte européen puisque nos films sont généralement des coproductions. Le " Palace " pourrait relayer les salles d'art et d'essais ce qui, sur la durée, donnerait aux films une meilleure chance d'être vus que le système d'exploitation - même dans le réseau " art et essais " - ne permet pas toujours. 

C. : Ne pensez-vous pas que la promotion des films a du retard dans notre Communauté? En France - ne parlons pas des Etats-Unis où il s'agit de marketing -un film est suivi par une ou plusieurs attachées de presse qui interviennent auprès de celle-ci en diffusant des communiqués sur l'avancement du film pour donner une visibilité à celui-ci de telle sorte que lorsqu'il arrive en salle il excite la curiosité du public. Qu'il ne tombe pas comme un météorite !
H. I : Je suis d'accord sur le fond. L'arbitrage est à faire par les producteurs. Et l'on sait que la priorité va presque toujours au bouclage du tournage. Une de vos comparaisons s'appuie sur l'exemple du cinéma américain. Lors des dernières rencontres Eurovisioni que nous avons eues, à Rome, en confrontant systèmes européen et américain, nous avons constaté qu'il y avait des aides à l'exportation aux Etats-Unis. Des aides généralisées et pas seulement des séquelles du plan Marshall. A cette occasion, on a acté que l'Union Européenne a obtenu à l'Organisation Mondiale du Commerce, une condamnation des Etats-Unis pour ces pratiques y compris pour le cinéma, et pas seulement pour l'acier.
Cela signifie que les européens ont le droit d'exiger une indemnisation et de prendre également des mesures de rétorsion sur lesquelles ils devraient se mettre d'accord. Donc ça permet de confirmer que l'on est dans des systèmes qui ne sont pas si opposés qu'on ne l'imagine puisqu'on prétendait qu'il n'y avait aucune aide publique aux Etats-Unis. Il n'y a sans doute pas d'aide à la phase productive d'un film mais bien à son exportation (celle-ci représente plus de 50% des recettes d'un film américain). Sur ce plan l'Europe est très loin en-dessous de l'effort que font les Etats-Unis et ça rejoint la question de la promotion.
En tout cas de la promotion au-delà dans l'U E. La plupart des films ne sortent pas de leurs frontières nationales. Les films espagnols restent en Espagne, etc. Heureusement qu'il y a quelques exceptions comme Almodovar, Benigni ou Good-Bye Lenin de Wolfgang Becker qui est un succès remarquable par rapport aux schémas commerciaux. Et heureusement ça montre que des gens qui réalisent un film original peuvent sortir en salles et être reconnus à l'extérieur.
Mais lorsqu'on mesure la faiblesse de nos soutiens à l'exportation et à la promotion dans l'Union Européenne et à l'extérieur de celle-ci on est vraiment dans la préhistoire et on interpelle les Etats et L'Union européenne pour leur dire qu'il faudrait qu'ensemble ils donnent un sérieux coup d'accélérateur. Il faudrait que nous puissions développer davantage WBI déjà présent sur les principaux festivals et marchés européens. Promotion dans notre pays et à l'étranger est ce binôme logique. Parce que si l'on fait un travail de promotion vers l'exportation, il est évident qu'on aura les outils pour le faire en interne. C'est le même matériel de promotion, c'est la même méthode - et, comme vous le dites très justement, - on a indiqué que la question de la promotion se pose le plus tôt possible dans l'élaboration d'un film. Dès qu'on a une vision du type de rapport que le film peut établir avec le public, on doit avoir le réflexe d'éveiller la curiosité déjà pendant la gestation du film de façon à ce que ce soit un fruit mûr qui aboutisse à l'écran et qu'on ne plante pas les dents dans une sorte de fruit vert.
Quels moyens a-t-on concrètement pour faire ça, dans nos limites budgétaires ? Le Palace va jouer un rôle dans, le réseau salles " art et essais " parce que leur programmation doit s'accompagner d'un travail de valorisation, de promotion, comme le fait déjà le Cinéma Le Parc à Liège ou l'Arenberg-Galeries à Bruxelles. Par ailleurs, on a essayé, avec Eric Frère, de prendre des initiatives de communication avec la presse pendant un tournage. Cela permet aux journalistes qui n'auraient pas été sollicités par les attachés de presse du film d'aller sur place, de voir les lieux, de découvrir l'histoire que le réalisateur est en train de réaliser. Ce n'est pas LA solution mais c'est une première étape qui a démontré que la presse était intéressée. Puisque les journalistes viennent et ne se contentent pas d'attendre que le film soit en salles. Donc, vous avez raison il faudrait une politique plus systématique.
Autre mesure pratique que nous avons prise : on a convenu que l'aide à la diffusion pouvait être modulée dans son application. Par exemple certains souhaitent mettre davantage d'efforts sur le DVD - et c'est vrai que c'est intéressant - en se disant que la sortie DVD risque d'être meilleure que la sortie en salles. Là, on laisse le producteur et le distributeur choisir le système qui est le plus intéressant pour eux. Par contre, pour le travail de promotion, en lui-même, en Belgique, je ne peux que confirmer votre diagnostic, il n'y a pas à ce stade de politique systématique partagée. Le point est à l'ordre du jour du Comité de concertation du Centre du Cinéma parce que c'est un travail qu'il faut entreprendre de commun accord avec la profession. On ne va pas mettre en place d'autorité un système qui relève davantage des professionnels eux-mêmes. Ceci étant, si l'on fait une comparaison sur les dix dernières années de l'évolution du retentissement du cinéma belge dans la presse on constate qu'il y a davantage d'informations sur le cinéma belge qui circulent, y compris en télévision.
On pourrait faire davantage qu'inviter Gourmet que lorsqu'il a reçu sa Palme d'Or à Cannes Il y a un travail de dialogues qu'il faut entreprendre avec les télévisions. C'est un autre point qu'on a évoqué à Eurovisioni. Une proposition pratique a été envisagée par L'Union Internationale des distributeurs de films demandant plus d'émissions télés d'informations et de magazines sur les films. Un représentant de l'UER s'est engagé à fournir des matériaux aux télévisions publiques européennes. Ce qui est intéressant puisqu'à partir d'un matériau de base chaque télévision pourrait le formater en fonction de sa conception éditoriale. Les distributeurs de leur côté, seraient d'accord pour encourager la fourniture de matériaux déjà préparés par les producteurs. L'idée pour le financement serait que les chaînes fassent un effort d'information et de promotion important pour le cinéma en permettant aux télévisions qui le font, dépasser le plafond fixé à la publicité commerciale par la directive européenne télévision sans frontières. Viviane Reding, la Commissaire Européenne à l'éducation et à la culture a promis de rédiger un document sur la mise en oeuvre de la directive européenne. C'est positif puisque les acteurs professionnels avaient le souci de travailler ensemble, évitant de revendiquer pour leur seul secteur (les distributeurs par exemple proposent une collaboration positive avec les télévisions). Ils ont fait en sorte que chacun trouve des avantages dans une opération commune. Par ailleurs se dégagent aussi des hypothèses de financement qui ne puisent pas automatiquement dans les budgets actuels. Ce que j'ai senti, à cette occasion est que l'hypothèse de la promotion, de l'intensification de la diffusion est devenue une question centrale. Que celle-ci qui, était à la traîne par rapport à la production, doit faire d'un élan collectif concerté.

C. : Pensez-vous que le numérique puisse être bénéfique tant au niveau de la prise de vues que ce soit en DVCam ou en HDCam, que de sa diffusion en format numérique ?
H.I. : Incontestablement. Encore une fois on en a parlé à Eurovisioni et avec l'aide des statistiques de l'Observatoire de l'Audiovisuel on a pu avoir des données sur la diffusion des films européens en Europe. Nous avons constaté que lors de la sortie d'un film, lorsque nous sortons une copie les Américains en sortent six.
Si cinquante salles sortent un film avec assez peu de public dans chacune, cela fait plus de public que si deux salles le sortent avec peu de public. C'est là notamment que les crédits américains à l'exportation jouent un rôle direct dans la multiplication des copies dont le coût freine nos distributeurs. Il est évident qu'avec l'arrivée du numérique il y a une chute radicale du coût des copies. Et si on entre dans la diffusion numérique par satellite, tous les éléments qui constituent un frein par rapport à la diffusion d'un film disparaissent. On a donc déjà une économie de coûts considérables pour ce qui est de la diffusion. Second élément on a une économie potentielle pour tout ce qui est doublage et sous-titrage. Il y a aussi un frein - et c'est vous qui le dites - lié à la crainte du piratage. Mais ce n'est pas insoluble. On avance sur des moyens techniques de contrôle en musique. De nouveau à Eurovisioni, les professionnels ont dit : faisons attention de ne pas subir dans le secteur cinématographique la crise qu'on est en train de vivre dans le domaine du disque et du CD. Utilisons cette expérience de diffusion en ligne, puisque le numérique permet également la diffusion en ligne (grand débit, adsl, etc.) même si dans ce domaine on en est encore au stade des essais n'ayant pas encore atteint un effet de masse. Mais cette question-là devra trouver une solution technique avant. Parce que ce serait absurde de mettre tout un secteur en crise - même s'il doit se restructurer - alors qu'on peut obtenir un résultat par une progression qualitative et quantitative. Ca signifie qu'il ne faut pas appuyer sur les freins partout. Ca signifie qu'il faut trouver des systèmes permettant d'éviter le piratage.
Quant au travail de production, sur lequel il y a encore des réticences par rapport à la qualité de l'image surtout lorsqu'on la compare à celle qu'offre la pellicule argentique. Il y a des initiatives qui sont prises en production numérique avec report ultérieur sur du 35mm. Je pense que si on a un budget qui augmente la question mérite d'être posée en Comité de Concertation parce qu'il y là aussi des facilités de tournage qui permettent de retrouver ce qu'on avait connu avec le Super8 (Cf. Je suis un autarcique de Nanni Moretti découvert au Festival du Super 8) la vidéo avec la miniaturisation. Et là on franchirait une nouvelle étape avec un nouvel outil d'écriture. Ouvrir ce créneau permettrait à des jeunes sortant des écoles de faire plus facilement des films et de favoriser comme l'ont fait le Super 8 et la vidéo- qui ont connu a un moment donné un usage familial -l'intégration de la grammaire audiovisuelle par une pratique personnelle en amateur. Quelqu'un qui pratique de la musique en amateur devient un auditeur de concert beaucoup plus intéressé et intéressant. La démarche serait la même ici.

C. : Récemment, Le Viet-Nâm et la Belgique ont coproduit un long métrage tourné dans le sud du delta du Mékong. Ne pensez-vous pas que nous avons tout à gagner à nous associer au cinéma asiatique d'auteur (fidèles à ne certaine marginalité économique comme Truffaut et la Nouvelle Vague des années 60) dont la production ne cesse d'augmenter au point qu'on puisse parler - les Festivals européens le prouvent - d'explosion de ce cinéma alors que le cinéma Européen semble faire du surplace ?
H. I. : Cela fait dix ans que Robert Malengreau dit cela lors du Festival Indépendant. C'est le premier qui a mis l'accent sur cet aspect du cinéma d'Asie. Chaque année il réserve une place importante aux cinémas asiatiques qui témoignent de cet essor et de cette créativité. Oui vous avez raison. La difficulté n'est pas du tout conceptuelle elle se pose en terme de moyens. Vous savez que nous produisons ou coproduisons environ quinze longs métrages par an. Coproductions avec le Québec, le Canada, l'Italie, etc. -les coproductions pouvant associer plus de deux pays - qui restent une initiative des producteurs. Nous pouvons soutenir des projets, nous avons des accords avec le CGRI, mais c'est pour soutenir des complicités qui s'établissent au niveau des personnes par rapport aux projets. Si demain, un producteur vient chez nous en disant : on a un partenaire asiatique - pour reprendre l'exemple que vous citiez - ce sera très facilement et très volontiers qu'on entrerait pour notre part dans la coproduction. Donc on n'a pratiquement pas d'obstacles préalables à vaincre même si on n'a pas un accord de coproduction formel qui est établi. L'ouverture au cinéma asiatique relève aussi du principe de la diversité culturelle que l'on soutient. On est contre un modèle culturel dominant, qu'il soit Américain ou Européen. C'est contre l'effet de domination que l'on se bat. A partir de ce moment-là on doit prendre en compte l'essor du cinéma asiatique ou africain - vous avez remarqué qu'on consacre beaucoup de temps à l'Afrique qui, elle, est dans une situation de stagnation épouvantable du point de vue de son développement, contrairement à ce qui se passe dans certains pays d'Asie. On appuie d'autant plus les initiatives lorsque celles-ci ouvrent le champ de la diversité culturelle. C'est aussi très important pour nous afin que nous ne devenions pas des autistes culturels dans notre propre univers.

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