Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/1998
 

Hubert Toint - métier : producteur

La solitude du producteur de fond
Administrateur délégué de Saga Film qu'il a créé en 1987, Hubert Toint est le producteur de deux longs métrages de fiction (Le fils du requin et Marie) et d'une poignée de documentaires dont Le rêve de Gabriel. Partenaire financier de séries télévisées françaises (un épisode de Novacek pour France 2, un épisode de Regards d'enfance), il a couvert en tous sens, le champ (étroit ?) de la production belge Réalisateur-Producteur.

Hubert Toint à Cannes 1989 © JMVCinergie : Vous dites qu'au-delà du rôle traditionnellement imparti au producteur, celui de réaliser le montage financier du film et d'en assurer le bon déroulement, le travail englobe bien plus largement des interventions multiples, du scénario jusqu'aux relations humaines.
Hubert Toint :
Ce métier n'en est pas un. Il n'existe nulle part d'école de producteur. On devient producteur par la force des choses. La filière classique voudrait que l'on passe du poste d'assistant-régisseur à celui de régisseur, puis de chef régisseur à celui de directeur de production et enfin de producteur. Mais la réalité est plus complexe. Je suis devenu producteur par hasard. J'étais réalisateur quand en 1987 le producteur sur lequel je m'appuyais pour un projet est tombé malade. Je me suis retrouvé "orphelin" en quelque sorte et j'ai donc pris en charge la production, qui ne m'était pas vraiment inconnue puisque j'avais été président pendant trois années de l'AJC, l'Atelier des Jeunes Cinéastes, en 84, 85 et 87, pendant lesquelles une vingtaine de courts métrages ont vu le jour.

C. : La double fonction de réalisateur-producteur est assez courante en Belgique.
H.T. :
Simplement parce que les moyens d'un film influencent directement la réalisation et que le cinéaste en est parfaitement conscient. Cette double casquette existe dans le monde entier. Elle a été fort défendue en Belgique mais elle existe ailleurs, aux États-Unis, comme l'illustre le double statut de Spielberg, pour prendre un exemple parlant.
Cela dit, assumer les deux fonctions est une lourde responsabilité et souvent, à mon sens, une erreur. Parce que ce sont deux regards profondément différents et parfois antinomiques. Ce face-à-face producteur et réalisateur crée des frictions mais aussi des idées qui ne sont pas forcément mauvaises. Car entre la vision du réalisateur et les moyens mis en oeuvre pour la concrétiser, il y a parfois un gouffre. De cet écart naît une tension mais une tension créatrice. La liberté totale comme la contrainte totale est une bêtise, il faut trouver un équilibre. Or, dans le cas du producteur-réalisateur, l'interlocuteur est absent. Le réalisateur est confronté à lui-même, et l'autocensure n'est pas loin. Depuis que je suis producteur, je n'ai d'ailleurs plus réalisé de films (rires) !

Montage financierMarie de Marian Handwerker

C. : Produire, c'est avoir le goût de l'entreprise, dites-vous. Où vous tournez-vous pour le montage financier ?
H.T. : Les sources ne sont pas infinies. Pour résumer, il y a la distribution, que ce soit en salles ou en télévision. Jadis, les distributeurs de salles proposaient des à-valoir en échange d'une exclusivité. Aujourd'hui ce rôle est dévolu aux télévisions. Il y a ensuite les interventions d'État, d'ordre culturel, c'est-à-dire les gouvernements, seuls ou à plusieurs qui estiment que l'expression de leurs artistes est une garantie de pérennité d'une culture, et décident d'investir un peu d'argent. Et, contrairement à l'idée reçue, ce sont des avances sur recettes et non des subsides, comme le public le croit trop souvent.

C. : L'idée du cinéma belge assisté...
H.T. :
Ce cliché de la production belge sous perfusion est complètement faux. Du côté francophone, l'État alloue un budget pour l'audiovisuel d'environ 250 millions par an via la Communauté française. Il faut savoir que la communauté ne finance jamais un projet à 100%. Ce sont des avances attribuées par une commission de sélection mise en place par les autorités politiques et via le financement d'un certain nombre de petites structures de production, comme le WIP (Wallonie Images Production) ou le CBA (Centre Bruxellois de l'Audiovisuel), qui jouent le rôle de relais en quelque sorte. Parallèlement à cela il y a les interventions d'État de type économique, puisque c'est un secteur à fort potentiel économique. Telle est la vocation du tout récent Fonds régional wallon pour le cinéma qui sera opérationnel au printemps 1999, dont le rôle devrait être proche de celui des Lands en Allemagne, ou des Régions en France. Le principe tient en une phrase: "Vous venez dépenser de l'argent en venant filmer dans notre province ou notre région, en échange nous intervenons dans le financement à hauteur de x %. " C'est un mécanisme à succès. En général, le retour est positif, en fiscalité directe et indirecte, en dépenses, que ce soit des équipes extérieures ou des gens employés sur place, en horeca... Tout cela crée des flux économiques. En Belgique, la difficulté réside dans le fait que les institutions qui investissent dans ce cadre ne seront pas forcément celle qui récupèrent "la mise", vu les différences de niveaux de compétences entre régional, communautaire et fédéral.
En Belgique donc, il n'y a pas beaucoup de guichets possibles : il y a la Communauté française pour les films francophones, les télévisions privées et publiques, les distributeurs n'interviennent quasiment pas et puis il y a les coproductions internationales que nous connaissons bien car justement notre territoire est trop exigu pour l'autofinancement. Le partenaire dans ce cas est souvent la France.

CoproductionLe Fils du requin d'Agnès Merle

C. : Ce phénomène de coproduction s'est amplifié?
H.T. : La coproduction a toujours existé chez nous. Le phénomène s'est accru pour les pays voisins. C'est surtout vrai pour la France qui se tourne bien plus aujourd'hui vers les partenaires étrangers qu'auparavant. Ce qui est exceptionnel en revanche en Belgique, c'est que, du côté francophone, sur les cinq longs métrages produits par an, il y a aujourd'hui au moins chaque année l'un d'entre eux qui est un succès public ou critique, voire les deux. Ce ratio n'existe nul part ailleurs au monde. Il faut le dire.

C. : En tant que producteur belge, comment vous situez-vous dans le réseau complexe de coproductions ?
H.T. :
Tout dépend comment et où est né le projet. Si c'est un projet télé, initié en France, développé avec de l'argent d'une télévision française, il est clair qu'elle aura tout à dire. S'il s'agit d'un film de cinéma initié en Belgique et que d'aventure une chaîne française s'y intéresse, notre liberté, en tant que producteur belge, sera plus grande. Il ne faut pas se leurrer quant à la catégorie : il y a des poids plume, des poids coq, ce sont des poids plume tous les deux.

C. : Est-ce une aventure qui se joue parfois sans filet ?
H.T. :
Il peut y avoir des prises de risques importantes. Travailler avec des crédits que l'on n'a pas, par exemple. Personnellement je ne l'ai jamais fait. Il faut croire que je suis assez raisonnable... Entrer dans des dépenses qui ne sont pas couvertes par des financements, c'est un risque que je veux pas courir. Nous n'avons pas de fonds propre, c'est une caractéristique de toutes les sociétés de productions en Belgique ou en Europe, à l'exception de quelques-unes comme Gaumont. Nous sommes sous-capitalisés par rapport à l'activité menée. Que pèse une sprl ou une sa de cinq millions de capital par rapport à des productions qui en coûtent cent ? J'ai eu des expériences limites. Bleu Marine, mon premier long métrage, par exemple.

C. : Producteur exécutif ou producteur délégué, qui fait quoi ?
H.T. :
Le producteur exécutif est chargé de gérer concrètement la fabrication du film. Le producteur délégué est celui qui rassemble les fonds, qui organise la conception. Il a la "responsabilité" de la bonne fin du film mais son travail est plus immatériel.
Si je prépare un film qui se tourne quasi exclusivement en Uruguay, un pays qui m'est inconnu, en tant que producteur délégué je vais engager sur place un producteur exécutif qui va engager sur le terrain une équipe et suivre le déroulement du tournage. Comme je pourrais très bien être producteur exécutif d'un film français qui se tourne en Belgique. La particularité est qu'en tant que producteur exécutif, j'effectue une prestation technique. Je ne suis pas copropriétaire du négatif et je ne participe pas aux recettes, à la différence du producteur délégué, en général l'initiateur du projet, qui, comme son nom l'indique, est délégué par les partenaires, c'est-à-dire les coproducteurs étant donné qu'il y a toujours un pool de partenaires.

Tournage

C. : Quelle est la phase la plus délicate pour un producteur ?
H.T. :
Le tournage est toujours un moment particulièrement déterminant et risqué. Beaucoup plus que le scénario ou la post-production. Au moment de l'écriture du scénario, on peut s'engueuler, on ne sera jamais que deux ou trois et ce n'est que du papier. Quand on tourne avec une équipe de cinquante personnes qu'il faut payer, défrayer, on ne peut pas perdre de temps. Toute hésitation, tout conflit, tout problème peut coûter très cher. Je passe en général tous les jours sur le plateau. On s'investit physiquement. Nous avons des relations privilégiées avec le noyau réalisateur-réalisateur-directeur photo. Je sais tout ce qui se passe sur un tournage, c'est normal. Le tournage est une période où la vie se déroule en accéléré, c'est un moment de concentration coupé du monde, et la comédie humaine est amplifiée. Cela dit, sur un tournage, c'est à mon sens le réalisateur qui est le vrai chef d'équipe, c'est lui qui va entraîner son équipe ou non. Après, en post-production, on revient à une phase moins onéreuse, donc moins stressante.

C. : Si le tournage ne se déroule pas dans le temps imparti, comment le dépassement, phase critique et mythique de bien des tournages célèbres, est-il vécu ?
H.T. :
Dans notre situation, c'est-à-dire en Belgique, nous finançons le coût d'un film. Si le coût réel dépasse celui qui était prévu, il faut bien que quelqu'un paie. En général, ce sera le producteur délégué. Nous avons bien entendu rarement les moyens d'assumer les "extras". Il est donc impératif que la réalisation se déroule en temps voulu, ce qui implique, avant le tournage, une définition la plus rigoureuse du cadre de travail, en chiffrant les estimations et pas seulement les estimations financières. Le résultat financier dépend prioritairement de la qualité des rapports humains. Au moment du tournage, il faut tenir son équipe. Tout ce qui se passe sur un plateau se voit sur la pellicule. Si un acteur est mauvais, on sait en général ce qui se cache derrière : parce qu'il a bu jusque cinq heures du mat ou que le réalisateur lui a tiré la tête.

Producteur actif

C. : En amont, quelle est votre degré d'intervention sur un projet ?
H.T. : Je suis partisan de l'attitude du producteur actif qui peut et doit intervenir à tout niveau et ce dès l'écriture. Tous les réalisateurs ne sont pas forcément scénaristes, malgré ce qu'en pensent certains, donc il y a des alchimies à trouver, des partenaires à solliciter. Le seul but est d'aboutir à ce que tout le monde ait le même projet en tête. Pour ce faire, il faut se confronter à du concret, dès le synopsis. Il arrive aussi que des scénaristes viennent nous trouver et nous les acheminons vers des réalisateurs. Il y a encore des idées qui naissent au sein de Saga et que nous tentons d'encourager en faisant appel à un scénariste et à un réalisateur. C'est un métier qui, de par son aspect humain, est forcément fondé sur des relations interpersonnelles. Il est impossible d'imaginer l' aboutissement d'un film en négligeant cet aspect-là.

C. : Ces relations sont aussi des engagements avec des clauses bien précises...
H.T. :
Toutes les relations, qu'elles impliquent les auteurs, les réalisateurs, les techniciens ou les partenaires financiers, sont régies par des conventions de travail, des contrats d'emplois. Et c'est une partie importante de notre travail. J'ai une armoire dans ce bureau remplie de contrats. Nous intervenons aussi sur la composition de l'équipe. Il ne faut pas espérer que les gens qui ne s'entendent pas vont faire du bon boulot. Un réalisateur laissera plus facilement le producteur choisir le directeur de production et préférera avoir plus à dire sur le choix de l'assistant. On impose parfois des techniciens.

C. : Le producteur est-il le protecteur du réalisateur ?
H.T. :
Bien sûr.

C. : Et le producteur vers qui se tourne-t-il ?
H.T. :
Personne.

C. : C'est la solitude du producteur de fond ?
H.T. :
Tout à fait. C'est le côté coureur de fond, comme vous dites, qui est éprouvant. Quatre ans de travail pour un film, la moitié pour un téléfilm en raison du nombre plus restreint d'interlocuteurs. Un long métrage est plus compliqué car il nécessite plus de partenaires et ne répond pas aux besoins immédiats et au public définis et ciblés par la télévision.
Le producteur travaille pendant des très longues périodes dans l'abstrait, sur des films virtuels. Il faut tenir le coup pendant des mois, des années, sans rien voir de concret se passer. C'est le plus compliqué.

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