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06/11/2011
 

In Purgatorio de Giovanni Cioni

Des vivants et des morts

In Purgatorio déambule dans Naples, dans ses lieux sacrés, et se construit autour du culte populaire du purgatoire. Dans la crypte de l'Eglise de Purgatorio ad Arco, le cimetière des Fontanelle, une grotte dans le tuf où des milliers de crânes s’amoncellent ( les morts de la peste de 1652 qui furent ensevelis dans des fosses communes, pêle-mêle), mais encore le cimetière des enfants non baptisés, ou morts nés, « Les Limbes », le cimetière de Poggioreale, véritable ville dans la ville, Giovanni Cioni part à la rencontre des morts, de leur place dans la réalité quotidienne et, surtout, de leur commerce avec les vivants. Le film alterne ses regards sur les morts avec les témoignages de ceux qui les regardent et part déambuler dans la ville, où il capte, à la sauvette, les inconnus, les passants, les gestes.

Longs plans sur les crânes dans la pénombre des caveaux, sur les photographies des morts, sur les offrandes et les gestes qui les entourent. Recueils de paroles de tous ordres, jeunes, vieux, hommes, femmes. Chacun a une histoire à raconter, des rêves qui se sont réalisés, des faveurs adressées au mort et miraculeusement exaucées, un crâne anonyme pris sous sa protection - les morts ne veulent pas qu’on les oublie, pas plus que les vivants. Chacun est immergé dans son monde tissé de croyances, de rêves, de peurs, et les croyances s’héritent, se passent, se donnent et cousent peu à peu un réel impalpable un peu plus loin derrière les visages. Un monde ancien, mais bien vivant pourtant, qui palpite ici encore. Peu à peu, la mort s’inscrit dans ce quotidien de croyances. Elle est partout, omniprésente à travers les dons, les prières, les offrandes. Elle est aussi un véritable commerce, qui s’entretient à coup de trafics de tombeaux ou de fleurs qui viendront décorer les tombes. Elle est surtout l’espace pour chacun d’interroger son rapport au réel, à sa propre vie, à l’au-delà. Mais parler de la mort, à propos de ce documentaire, c’est déjà aller un peu trop loin. Car In Purgatorio filme surtout les morts, nos morts, ceux de chacun, ceux que chacun se choisit de protéger et d’aimer et de prier dans ce cimetière des anonymes.

Finalement, ce qui se questionne ici, et que la caméra revient filmer dans la ville, à travers les corps et les mots des vivants – et les mots que les vivants prêtent aux morts -, c’est cette mémoire en nous des autres, de cet Autre que le mort incarne pour le vivant, cet Autre qu’il est lui-même en devenir. Ce qui reste et que l’on tire du néant. En ce sens, Dieu n’est en aucun moment la question d’In Purgatorio, pas plus que la croyance dans ses esprits, ses rêves, ses revenants comme enjeu d’une réalité ou d’une véracité quelconque. Ou alors ces questions se posent de manière éthique, en termes de bien et de mal, de damnés ici-bas. Peu à peu, ce qui émerge dans In Purgatorio, c’est l’extrême fragilité de chacun d’entre nous face à la question de son existence, cette seule et unique vérité, nue et poignante, avec laquelle le film ne nous laisse pas seuls, puisque c’est elle qu’il met en partage. Et elle semble se résumer dans l’un des derniers plans du film, lorsque plusieurs hommes, autour d’une table où ils jouent aux cartes, s’arrêtent pour écouter l’un des leurs, qui ne parle pas mais chante, simplement. Rares sont les documentaires qui prennent de front ces questions existentielles sans les inscrire dans des perspectives sociétales, mais les rendent aux tourments et aux fragilités d’un individu, de sa solitude et de son errance, et les mettent en partage.

In Purgatorio se tient sur cette ligne fragile et évanescente entre morts et vivants, se construit dans ces allers et retours et ces errances. Giovanni Cioni filme les uns et les autres avec la même attention, le même respect, scrute les crânes et les visages avec le même désir de les questionner et de les comprendre. Il arpente cimetière et ville de la même manière, foule au sortir du métro et amoncellement d’ossements. Si les vivants s’en trouvent plus fantomatiques, les morts sont bien vivants, parmi nous. Le super 8 et son grain nostalgique, le travail sur les cadres ombragés et les contrastes des couleurs avivent l’irréalité des images. Mais tout cela ne serait qu’une simple mise en scène si ce parallèle n’émergeait pas de lui-même de tous ceux qu’il interroge. Et plus encore, s’il n’était pas lui-même pris à partie par ceux qu’il filme dans ses croyances, dans son geste cinématographique, renvoyé à ses propres questions, à sa propre présence ici, à Naples à filmer tout cela, et plus vastement, à sa présence en « ce bas monde ». Parce qu’il reste dans l’ombre de la caméra, qu’il n’est l’auteur qu’à travers les cartons qui scandent la progression narrative du film, qu’il intervient rarement mais sans pour autant escamoter sa présence, le réalisateur devient lui aussi cet Autre advenu pour tous ceux qu’il filme, celui par qui un regard advient, et par ce regard, le témoignage d’une existence. Ce regard, c’est aussi le nôtre, celui du spectateur, derrière cette caméra, scrutant les fantômes de la toile, qui pourra attester de l’existence de ceux qu’il aura vu. De ce documentaire évanescent et prégnant, on ne sort pas tout à fait indemne donc, d’avoir un peu existé en attestant de ces adresses. Les morts et les vivants, donc

Anne Feuillère
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