Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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mars 2008
07/03/2008
 

L'envers de l'écran - Les Enfants d'Henri Storck

Henri Storck, considéré à juste titre, comme le père du cinéma belge expliquait à Dominique Païni que le mot « cinéaste » ne lui plaisait pas et d’ajouter : « J’aime beaucoup l’expression « cinéma du réel ». Vous pouvez presque m’en avouer la paternité » (1).

brochette de documentaristesL’envers de l’écran, l’excellente émission de Philippe Reynaert sur la deux/RTBF, nous propose le 22 mars à 22h45, « Les enfants d’Henri Storck » un programme de 66’ consacré au centenaire d’Henri Stock et au cinéma documentaire, un genre ou la Belgique a longtemps été considérée comme incontournable grâce au films de Storck filmant avec une caméra Debrie. C’est avec le « documentaire social », une expression de Jean Vigo dont Storck fut l’assistant pour Zéro de Conduite en 1932, que l’émission démarre.On y voit des extraits de Misère au Borinage, tourné en 1933 avec Joris Ivens qui dénonce la précarité, la brutalité, dans une région, à travers une stupéfiante plongée dans un quart-monde laminé par la grande dépression des années trente. Le docteur Paul Hennebert écrit un texte fracassant publié sous forme de bochure : On crève au levant de Mons (2).

Le film que Storck, auquel il demande à Joris Ivens de le co-réaliser, nous montre les conséquences sociales de la grande grève révolutionnaire des mineurs du Borinage ayant eu lieu en 1932. Il s’agit d’un cri de 28 minutes muettes (sans ce son synchone que le cinéma vérité va imposer à la fin des années cinquante) mais avec un commentaire et tourné avec deux caméras Kinamo.
« Nous éprouvions, écrit Henri Storck, un sentiment de participation intime avec la vie de ces gens, sachant que le document par lui-même suffirait, qu’il communiquerait sa signification horrifiée à la plupart des publics qui n’ont aucune idée d’une vie semblable » (3).

Philippe Reynaert a eu la bonne idée de faire suivre les extraits du film Storck/Ivens d’extraits de Lettre à Henri Storck, les enfants du borinage, un film de Patric Jean qui, 63 ans plus tard, filme les héritiers de Misère au Borinage. L’on y découvre une maison insalubre dans lequel vit une mère de 4 enfants dont l’aîné à 11 ans, dans une misère noire. On ne la verra jamais. Elle refuse d’être filmée. Le réalisateur : « Personne ne veut me parler…Celui qui vous méprise se méprise lui-même. C’est ce silence que je veux comprendre ». D’où la question : le silence des pauvres doit-il être brisé ou faut-il le respecter ? Et du coup, un documentariste doit-il payer (pratique courante de la BBC) pour obtenir le témoignage dans un film docu ? Seul Richard Olivier, autre enfant d’Henri Storck, précise l’avoir fait uniquement pour obtenir le témoignage d’une voisine de Marc Dutroux qui refusait, harcelée par la presse écrite et les télévisions, de parler aux consommateurs de mass media. Il s’agissait de parachever Le fond du trou, nous explique-t-il.

Autre question préoccupant nos trois réalisateurs, Manu Bonmariage, Richard Olivier et Patric Jean, dans la filiation d’Henri Storck : la caméra modifie-t-elle la réalité ? Bien sur que oui, le réel est impossible à dire, on arrive peut-être, souligne Manu Bonmariage, « à un petit degré de vérité, à des morceaux, des pépites de la vérité ». Mais le problème est-il là ? Et s’il était surtout et avant tout dans un point de vue sous tendu d’un film documentaire. Patric Jean insiste, très justement, sur ceci : Quel est ma vision du monde et au service de quoi voire de qui ? On est loin du reportage anodin destiné aux consommateurs de divertissement et à des années lumière d’une mise en scène affligeante du genre télé-réalité.

Enfin qu’en est-il depuis l’explosion des caméras vidéo voire des images via le GSM, d’une réalité que tout le monde filme fusse-t-elle abracadabra.
Patric Jean : « pour nous cela change les choses par rapport à la vision de documentaristes que Storck/Ivens ont développée dans Misère au Borinage et Les Maisons de la misère. Même si c’était plus difficile au niveau de la lumière c’était néanmoins plus simple car les gens, à cette époque, ignoraient ce que faisait une caméra. Maintenant les gens ont une conscience aigue de leur image ». Ce coté post-moderne marque-t-il l’esprit des réalisateurs de documentaire ? Pas vraiment. Le buzz post-moderne de filmer à tout crin la consommation du monde se dissous dans une mémoire surchargée. Les spectateurs sont épuisés par une réalité projetée jour après jour, sans fil conducteur, style « j’y pense et puis j’oublie ». Il faut une ou des idées pour réaliser un film qui s’impose dans le temps. Le problème n’est-il pas la trace et la mémoire ? Que restera-t-il de tous ces hype dans quelques années ? Et puis l’important est d’aimer un sujet et d’avoir un point de vue lorsqu’on passe des mois ou des années à le réaliser. Richard Olivier : « Si on n’a pas un regard amoureux, il est inutile de commencer à filmer ».

En fin d’émission, Hugues Lanneau parle de Modus Operandi (voir notre rencontre par écrit et en web-vidéo avec Hughes Lanneau sur le webzine 124). L’émission se termine avec des extraits de Le Centre Georges Pompidou, le dernier film de Roberto Rossellini, un inédit datant d’avril 1977 et projeté à la Cinémathèque Royale le 19 avril.

Inutile de vous dire ou plutôt si on vous le dit, on insiste, le film est plus riche que ce qu’on vous propose (ce ne sont que des extraits) et pas seulement parce qu’on y voit Caillou, la petite chienne qui ne se sépare jamais de Richard Olivier, jouer avec les invités mais parce que Philippe Reynaert et ses invités parlent de tout ce qui concerne le documentaire à travers des extraits de films passionnants qu’on vous laisse découvrir. Mettez votre enregistreur DVD en marche, voilà une émission télévisée qu’on a envie de revoir et c’est devenu plutôt rare.

L’envers de l’écran, les enfants d’Henri Storck, 66’, le 22 mars 2008


(1) Une encyclopédie des cinémas de Belgique, éditions Yellow Now

(2) Hommage à Henri Storck (films 1928-1985), édité par le CGRI

(3) Lire Le Borinage de Bert Hogenkamp et Henri Storck, édité par la Revue Belge du Cinéma.

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