Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/1996
 

Le Silence d'Alexandre de Jean-Jacques Andrien

Les Traces du rêve

Sept ans après Australia, Jean-Jacques Andrien met la dernière main au Silence d'Alexandre, un long métrage de fiction à cheval sur deux territoires et deux cultures. Le film, qui raconte la rencontre d'un anthropologue belge et d'un aborigène, sera tourné à Verviers, où prend place l'enfance du personnage, et, pour l'essentiel, dans le désert australien. Les prises de vues devraient débuter cet hiver.

C'est pendant les repérages d'Australia qu'Andrien a découvert la riche culture des Aborigènes, à l'intersection du mythe, du rêve et de la géographie. Ce que l'Aborigène nomme " rêve " n'a rien à voir avec nos songes nocturnes. Il s'agit d'un récit mythique étroitement associé à un itinéraire précis (une " ligne de rêve "), qui définit à la fois l'identité de l'individu et de la collectivité. Chaque parcelle du territoire se voit ainsi attribuer une explication poétique en relation avec l'histoire du groupe. Pour une communauté aborigène, perdre le territoire revient donc à perdre le mythe qui y est attaché, et donc à perdre son identité. Cette superposition de l'imaginaire et du territoire ne pouvait manquer de fasciner Jean-Jacques Andrien : elle est une constante de son cinéma, au même titre que l'ancrage documentaire, ce carburant de réel nécessaire à l'allumage et à la combustion de la fiction. Pour Le Silence d'Alexandre, le déclic fut d'assister à un événement surprenant, la session d'un tribunal itinérant dans le désert au nord d' Alice Springs. Afin d'appuyer leurs demandes de restitution de terres ancestrales, les Aborigènes se font assister de cartographes chargés d'établir précisément le tracé de leurs "lignes de rêve" , qui a désormais valeur de preuve aux yeux de la justice australienne.

La préparation du Silence d'Alexandre a nécessité quatre années d'imprégnation, de repérages, de rencontres avec les Aborigènes et d'écriture sur les lieux mêmes du tournage (méthode à laquelle Andrien est fidèle depuis son premier film). Cette lente maturation est sans doute un trait de tempérament du cinéaste (sept années séparent chacun de ses quatre longs métrages) ; la nature du projet l'impliquait aussi : dans un film conçu comme un long chemin vers la culture de l'autre et sa part d'incompréhensible, pas question de se servir de cet autre comme d'un figurant ! Accompagné de l'anthropologue Philip Jonis, conseiller et collaborateur au scénario, Andrien a fréquenté les Walpiri durant trois ans avant de se faire adopter d'eux. Non seulement ceux-ci ont approuvé le scénario, mais ils ont choisi eux-mêmes celui qui les représenterait à l'écran, Jakamara, décidant du même coup des lieux du tournage : la ligne de rêve de Napa, d'une longueur de 1.500 kilomètres.

La cartographie du rêve, le temps immémorial du mythe : l'espace et le temps, l'abscisse et l'ordonnée de l'art cinématographique. On comprend qu'il y ait là de quoi fasciner un cinéaste : n'est-il pas lui-même, à sa manière, le topographe de ses rêves ?

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