Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2011
10/10/2011
 

Les Géants, rencontre avec Bouli Lanners

Ogre débonnaire et boulimique d’expériences artistiques, peintre, comédien, musicien à ses heures perdues, et surtout cinéaste, Bouli Lanners pourrait lui aussi faire figure d’archétype dans un conte… Entre le nouvel Astérix de Laurent Tirard et le prochain film de Jacques Audiard, quelques projets parsemés de « peut-être » avec les frères Malandrin, Fabrice du Welz, Solveig Anspach et « peut-être » (encore) le premier film de Clovis Cornillac, le comédien Bouli Lanners a de nombreux projets dans sa besace. Et quand sort en salle son troisième long métrage Les Géants, il est déjà à l’écriture de son prochain film… Un artiste aux multiples talents, donc, inlassablement travaillé par quelques obsessions cinématographiques… l’Amérique, l’errance, l’enfance …

 

Cinergie : Par quel désir t’est venue l’histoire des Géants ?

Bouli Lanners : D’une rencontre fortuite. Lors d’une de mes pérégrinations, je suis tombé sur un ado qui poussait sa mobylette en panne. Il m’a arrêté. Il voulait m’acheter à boire. Il était crevé, en sueur. Je lui ai dit « Mais tu vas où ? » Il avait encore 15 kms à faire. Je lui dis « Laisse la là, on va aller boire un verre, tu ne peux pas continuer comme ça. » Mais il ne voulait pas, il n’avait pas de cadenas. Elle était pourrie sa mob, mais ce n’était pas la sienne. J’ai passé un moment avec lui. J’étais touché par la fragilité extrême de ce gamin. Et puis deux, trois jours après, pouf, je tombe sur deux autres ados qui descendent en ville, je les vois la nuit à un feu rouge. Ils étaient perdus. Je leur demande où ils vont, s’ils sont d’ici. Ils me disent que non… Il y avait tout un mystère comme ça autour d’eux, ils étaient super fragiles aussi. Je me suis dit que j’allais faire un film avec des ados, avec cette fragilité, avec ce truc de confrontation à un monde un peu dur… Je ne savais pas quoi, mais j’avais cette volonté dès le départ de faire un film avec des ados.

C. : Et tu as coécrit le film avec ta compagne (Elisabeth Ancion) ?
B.L. : Ma femme ! S’il te plait ! Ce n’est pas la bague de Saint-Nicolas, ça [Bouli montre son alliance] ! [À la caméra :] Tu peux faire un gros plan sur mon anneau, s’il te plait ? Ma femme a la même (rires). Mais elle a toujours collaboré à mon travail et puis ici, elle est passée à un rôle plus direct, l’écriture. On a toujours travaillé ensemble. Elle faisait déjà les costumes sur mes films, elle a été mon coach sur Eldorado, elle faisait aussi les retours de scénarios sur les autres films. Pour faire un long métrage, il faut partager avec ses proches, sinon, on rentre dans deux mondes différents et ensuite on ne se parle plus, on ne communique plus. Elle fait heureusement ce métier, elle est metteur en scène au théâtre, elle est costumière... Elle est donc la personne parfaite pour m’épauler et pour gérer aussi mes crises de peur, d’angoisses, qui accompagnent tout le processus d’un film, qui est long. Tu imagines si toute ma vie, j’angoisse d’un truc que je ne peux pas partager avec ma femme ? Ce n’est pas possible !

C. : Et comment avez-vous travaillé ensemble ? Coécrit cette histoire ?
B.L. : Concrètement, j’écris et elle me relit, elle me donne des retours, on en discute, et puis je réécris, elle me donne des retours, on en rediscute… C’est comme ça que ça avance. Je prends toujours mal les choses quand elle me critique. J’aimerais bien qu’elle me dise que c’est bien, que c’est merveilleux, mais ce n’est pas le cas. Donc, c’est un vrai travail de critiques, d’autocritiques et de remises en questions.

Portrait de Bouli Lanners, réalisateur de Les GéantsC. : Et sur ce film, est-ce que tu t’es tenu au scénario ?
B.L : Je m’étais dit qu’il fallait que le scénario soit plus précis que sur mes autres films parce que c’était avec des gamins. Mais au bout du compte, on est rentré dans le même processus qu’avec les autres. Il y a eu beaucoup de réécritures. Il n’y a pas vraiment de pans d’histoires qui sont tombés. Ils sont tombés juste avant le début du tournage. Par contre, il y a eu des reshoots, on a refait des scènes qui n’étaient pas écrites parce qu’il fallait ré-aiguiller un peu la narration en fonction de ce qui changeait au montage, de ce qui ne marchait pas. À chaque fois, j’essaie d’avoir un scénario parfait pour l’adapter à la lettre, mais il y a toujours de la réécriture.

C. : Quelles scènes, par exemple, as-tu retournées ?
B.L : Cette scène-clé où ils sont tous les trois assis à côté de la fille handicapée et qu’ils prennent la décision de repartir, elle a été complètement réécrite. Je ne savais pas comment cela allait se terminer exactement. Au départ, la mère devait revenir…

C. : Ce personnage incarne quelque chose pour toi, cette jeune femme ?
B.L. : Oui, je voulais que Marthe Keller soit la mère absolue, qu’elle soit tout ce qu’eux n’ont pas. Les deux frères ont une mère qui ne vient pas et la mère de Danny est vieille, on sent qu’il n’y a pas du tout d’amour entre eux. Il n’y a pas du tout d’amour maternel dans le film, il n’y a pas ce qui peut rassurer les gamins. Elle, il fallait qu’elle soit la mère absolue. Et en étant la mère de cette fille-là, elle est maman tout le temps. Sa fille, même à quarante ou cinquante ans, sera toujours une fille. Donc, elle doit s’en occuper tout le temps et elle le fait super bien, apparemment. Ce qu’ils voient là, c’est l’idéal total. Et pourtant, ils décident de ne pas rester là, pour protéger cette fille. Parce qu’ils ont trouvé plus faible qu’eux. Ils se disent : «Si jamais on reste et qu’Angel nous retrouve ici, il va faire du mal à cette fille. » Alors ils décident de se remettre en situation précaire. Et pour moi, là, ils deviennent des géants parce qu’ils ont dû prendre une décision vraiment courageuse, je trouve ça magnifique.

C. : J’ai beaucoup pensé à La Nuit du Chasseur en voyant ton film. D’ailleurs, l’as-tu revu ?
B.L : Non, toujours pas. Je voulais le montrer aux gamins la prochaine fois qu’ils viennent, parce que les gamins viennent parfois dormir chez moi, on va le regarder.
C. : Et tu y as pensé en écrivant ?
B.L : Non… Non, ce n’est pas spécialement un films qui m’a marqué au moment où mon cerveau était encore jeune et malléable… Je l’ai vu plus tard. Mais effectivement, je comprends très bien les références.

C. : Dans Les Géants, contrairement à La Nuit du Chasseur, l’enjeu ne semble pas être dans la lutte entre le Bien et le Mal. On a plutôt le sentiment que pour les gamins, il s’agit de choisir son chemin, ce que cette scène raconte, non ?
B.L. : Non, le Bien et le Mal ne sont pas présents dans le film, je l’ai cru à un moment donné, mais cela ne fonctionnait pas. Ils seront présents dans le prochain, où il y aura vraiment une référence religieuse et mystique. En tout cas, eux n’oscillent pas entre le bien et le mal… Ici, c’est plutôt l’histoire de la construction d’une famille, je ne crois pas qu’ils oscillent entre ces deux principes.

C. : Mais à partir du moment où ils décident de quitter cette famille, pour que du mal n’advienne pas par eux, ils perdent leur innocence. Et c’est à travers ce choix-là qu’ils grandissent...
B.L. : Oui, ils perdent leur innocence, ils perdent leur enfance. Et surtout le petit, qui coupe le cordon ombilical. Le grand l’avait déjà anticipé.

C. : Ton film s’achemine clairement vers le conte, le conte initiatique, mais c’est aussi un film noir, comme La Nuit du Chasseur. 
B.L. : Comme les contes. En fait, les contes sont violents et noirs. Les contes, ça fait peur, c’est toujours des enfants dans le noir, perdus dans les bois, ils sont mangés, le loup vient, le père veut les tuer… Barbe bleue… Le Petit Poucet est abandonné, la petite fille aux allumettes meurt… Les trois petits cochons, le loup les chasse d’une maison à l’autre… Ce n’est pas rose, les contes, c’est noir. Sauf qu’ici, c’est noir non pas pour des raisons narratives, mais pour des questions de thématiques sociales, ce qui est récurrent dans mes films. Dans chacun de mes films, il y a cette thématique récurrente, l’explosion de la structure familiale qui renvoie mes personnages à des formes d’errances différentes, et eux tentent de construire des choses qui pourraient palier à cette absence de structures familiales.

C. : Est-ce qu’il s’agit seulement de la structure familiale ? En tout cas, dans Ultranova, c’était aussi très clairement la structure sociale… 
B.L. : Mais la structure sociale dépend de la structure familiale. Si celle-ci s’effondre, il ne reste rien. La structure qui est la nôtre depuis le néolithique, pour moi, c’est la structure familiale, c’est le clan, la tribu. Depuis que l’homme n’est plus un chasseur-cueilleur, qu’il s’installe, qu’il plante des céréales, qu’il calcule les saisons, qu’il a des animaux domestiques, etc., on fonctionne sur cette structure. Et si elle s’effondre, forcément, c’est tout le tissu social qui va s’effondrer. J’ai l’impression que les gamins, en n’ayant plus cette structure qui peut les rassurer, les réconforter, leur donner des périmètres de sécurité, deviennent à nouveau des chasseurs, des pêcheurs, ils vont par les bois, ils vont au gré des événements...

C. : De quel film d’horreur t’es-tu inspiré pour ce personnage d’Angel ?
B.L : Il est bien, hein ?!

C. : Ah oui ! Angel est vraiment une figure typique du cinéma d’horreur. Mais tu sembles t’être beaucoup amusé dans Les Géants à reprendre des séquences typiques de films de genres, non ? Tu fais beaucoup de champ/contrechamp à la manière du duel, tes grands plans d’ensembles ont aussi des allures de western, ou bien tu filmes l’Amérique de Mark Twain, les champs de maïs et les gosses avec leurs casquettes à carreaux… Tu sèmes ton film de figures de méchants de polar, des mafieux, etc. On a vraiment le sentiment que tu t’es amusé à convoquer toute une Amérique mythique qui est pour beaucoup cinématographique.
B.L : À partir du moment où j’ai décidé d’échapper à ce premier décor périurbain qu’on avait choisi, je me suis senti les coudées plus franches pour faire ce que j’aime vraiment, et je me suis fait plaisir. C’est pour ça que je pense qu’effectivement, c’est bien pour moi d’échapper à une indentification géographique car alors, cela me coince, on est obligé de justifier des choses… Je récrée un univers qui m’est propre, avec toutes les influences qui sont les miennes, y compris celle du cinéma. Et comme je ne prends pas l’avion, je ne vais pas aller tourner en Amérique, donc je fais mes films américains ici en Belgique (rires). Et puis, j’ai l’impression que j’essaie de faire des films de genre, mais que je fais toujours mes films. J’ai fait un road movie, là j’ai fait un conte, le prochain, c’est un polar. Mais ce sera un polar à ma façon, dans un climat familial avec des thématiques qui restent les miennes… Je pense qu’on va de nouveau tourner à la campagne…. Ce ne sera pas un polar noir, en ville, avec des mecs en pardessus, avec des coups de feu à toute berzingue. Non, ça va être un truc très personnel. Je crois qu’il y a un coup de feu dans mon prochain film et c’est une balle à blanc… Oui, je crois que je vais faire un polar, mais à ma façon, je ne sais pas ce qui restera du polar, mais j’ai l’impression que je fais un film de genre.

C. : Tu peux me parler de ce projet ?
B.L. : Et bien, je suis actuellement en train d’écrire mon prochain film, qui devrait s’appeler Tenderville - mais c’est un titre provisoire – et qui va parler d’un type de 45 ans qui rentre dans son bled, loin, pour régler la succession de ses parents qui sont morts dans un accident de voiture juste avant. Il revient dans ce village pétri d’ennui, où il ne se passe rien, et il retrouve ses amis, ceux qui sont restés là et n’ont rien vécu. Et puis, suite aux démarches pour régler la succession de ses parents, il redéclenche un processus qui va ramener quelque chose du passé, de sa famille, qu’il ne soupçonnait absolument pas et qui va revenir avec beaucoup de violence perturber tout ça.

C. : Mais qu’est-ce qui te fascine tant dans les Etats-Unis ?
B.L. : Mais tu sais, j’ai de la famille qui vient d’un bled qui s’appelle Tendville, c’est entre Marche et Bastogne, c’est un peu Tenderville, du côté de la nationale 4, je crois, et ça a un côté super américain, avec des sapins, tout ça. Je suis un peu né en Amérique. Les Américains ont gagné la guerre, et l’on est forcément plus mâtiné de culture américaine que de culture ouzbèke ou chilienne ou inuit. Mon côté populaire a absorbé tout ça, mon éducation culturelle m’en a imprégné. Et cela me fascine.

C. : C’est une mythologie de trappeur ?
B.L. : Oui, je viens d’un milieu paysan. J’aurais bien aimé être un trappeur.

C. : Les Géants évolue du joyeux, potache, vers le plus en plus grinçant, noir…
B.L. : Attends, je réfléchis à la chronologie du tournage… Cela s’est fait assez naturellement. J’étais de nouveau en recherche de la fin tout le long du tournage, à essayer de comprendre tous les tenants, tous les aboutissants… Je remettais beaucoup de choses en questions. C’est un film où je me suis beaucoup remis en question. Autant le tournage a été super, autant d’un point de vue personnel, cela a été dur… Mais il y a certainement des choses qui, au montage, ont été éloignées pour que cela devienne de plus en plus noir.
Extrait de Les géants de Portrait de Bouli LannersC. : Pourquoi si dur personnellement ?
B.L. : Parce que je me suis beaucoup remis en question, j’ai beaucoup cherché, je me suis beaucoup cherché. Cela a été moins évident pour moi que sur mes précédents films. Parfois, j’avais l’impression de perdre le sens du film et justifier de la direction que je faisais prendre au film devenait compliqué. Comme je fais des films avec une narration pas très épaisse, je suis sur le fil tout le temps, je dois rester en équilibre, et, parfois, je perds un peu cet équilibre. Et là, à un moment, j’ai eu très peur, je me suis rattrapé, mais j’ai eu très peur qu’il m’échappe, oui. C’est le pire truc que tu puisses vivre en tant que metteur en scène, c’est le cauchemar absolu. Perdre la compréhension de pourquoi tu fais un film, c’est terrible. Cela n’a pas duré longtemps, mais j’ai eu peur. Ensuite, j’ai bataillé avec moi-même pour ne plus le perdre.

C. : Les Géants évolue aussi vers une sorte de basculement en dehors de la réalité, notamment dans cette scène, la nuit où ils vont chez Marthe, montent une route éclairée d’une ou deux petites lumières… Le film semble se décaler ainsi peu à peu d’une certaine sorte de réalisme, qui, sans être tout à fait onirique, s’en rapproche.
B.L. : Pour moi, cela commence à la rivière, quand Zack se promène seul, qu’on entend les bruits de la rivière… On commence là, pour moi, à échapper à la réalité. À la fin, on s’enfonce vraiment dans autre chose. C’était encore plus poussé au tournage, mais on partait trop dans un truc onirique qui nous emmenait déjà trop loin par rapport à une fin qui allait nous ramener à la réalité puis nous replonger dans quelque chose de plus onirique après. Parfois, on se laisse fasciner par ce que l’on tourne, et puis cela peut ne pas servir le montage.

C. : Tu joues actuellement dans le nouvel opus d’Astérix de Laurent Tirard. Pourquoi ?
B.L. : Parce que c’est bien de faire des films d’auteurs et des films grand public ! C’est bien de voyager dans ces différents cinémas. Cela me permet de gagner ma vie, et je dois pouvoir m’arrêter de travailler pour écrire. Et ça aussi c’est un luxe que je ne peux me permettre que si je tourne des Astérix. Mais ce n’est pas pour ça, même si c’est l’un des ingrédients. Cela me permet surtout de faire des films populaires, de me rendre populaire, ce qui me permet, éventuellement, d’amener plus de spectateurs en salle pour voir mes films, qui, a priori, ne sont pas populaires. Mais j’aimerais bien faire un cinéma d’auteur populaire, donc je dois me rendre un peu populaire. Et puis j’apprends plein de choses très différentes. Et puis c’est Laurent Tirard qui est vraiment adorable, le projet est vraiment bien, cela exorcise l’autre Astérix et le rôle me plaît. Je fais Olagrossebaffe, le chef des Normands, et j’aime bien faire les méchants, c’est rigolo à faire et je ne l’avais encore jamais fait.

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