Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2002
Mots-clés : tournage,
 

Mamaman de Iao Lethem

L'ange exterminateur

Le cinéma m'a donné le monde. Vidiadhar Surajprasad Naipaul 

Rue du mystère
Les feuilles d'automne flottent au vent ou se collent à la terre grasse des trottoirs - si, si, vous avez bien lu les trottoirs sont en terre -, dans une rue au nom étrange : la rue du Mystère. Bizarre ? Vous avez dit bizarre, mon cher cousin ? Comme c'est étrange ! Non.
Nous ne vous emmenons pas dans Drôle de drame ni chez Edgar Poe mais dans Mamaman, un court métrage que tourne Iao Lethem dans le bas de la rue du Mystère, la plus escarpée de Bruxelles, qui serpente de haut en vas et vice-versa dans le Parc Dudden.
Sac à dos en bandoulière, mains dans les poches, Julie (Circé Lethem) et une amie montent la rue en devisant, avec cette insouciance qui est l'un des rares avantages de l'adolescence. À leur droite, posée sur les rails d'un travelling qui courre sur plusieurs mètres, une Arriflex 16SR3 montée sur dolly suit leur mouvement. Une voiture rouge les dépasse. Julie, qui reconnaît sa mère, essaie de l'arrêter et se met en vain à courir derrière le véhicule en poussant de grands cris et en agitant les bras.
Casque sur les oreilles, Iao Lethem suit la scène de visu tandis que la scripte Leenda Marmosa a le regard scotché au moniteur de contrôle. Le plan est tourné plusieurs fois (une perche dans un coin du cadre lors du plan large de fin, un tempo mal réglé des deux actrices ou de la caméra qui les enregistre). Perfectionniste, Iao Lethem enchaîne malgré les passants qui dérangent, la sortie de l'école primaire et, surtout, le déclin de la lumière du jour qui réduit la profondeur de champ, obligeant le pointeur à une précision de métronome. " On la refait une dernière fois ", dit-il impassible, après une dizaine de prises de cette séquence complexe où la caméra saisit Julie de face, la suit de profil et la laisse courant de dos dans cette rue du Mystère qui porte bien son nom.  

La vie de famille
J'ai tout fait pour ne pas faire du cinéma, nous confie le réalisateur dont le père, la mère et la soeur sont dans le cinéma et qui doit en avoir marre d'être tombé, sans le vouloir, dans le chaudron de la pellicule. Malgré moi, je sentais que c'était ça que je devais faire.
J'ai travaillé comme assistant stagiaire et j'ai compris que c'était cela que je devais faire, c'était mon atmosphère. Parce que ce qui m'intéresse, c'est raconter des histoires. J'ai fait des études de journalisme et je n'ai pas trouvé dans ce médium trop neutre - et plat, osons-le dire - suffisamment de liberté pour m'exprimer. La fiction me permet vraiment d'aborder des choses sérieuses dans une certaine forme créative, avec style. L'écriture blanche, genre dépêche de l'agence Reuter, me gêne, son formatage sans point de vue, sans opinion. Très peu de journalistes ont du style - cela dit sans leur jeter la pierre, car je pense qu'il y a de très bons journalistes. Je trouve qu'il y a très peu d'espace pour ça. Le style plus une opinion, un point de vue, un regard. Ce qui m'intéresse c'est un regard personnel sur les choses. J'ai choisi l'image plutôt que l'écrit. Je suis parti à Londres où j'ai étudié à la London International Film School et, à mon retour, j'ai continué à travailler ici jusqu'au moment où je me suis dit qu'à côté de l'assistanat, il allait falloir que je réalise. "
Et c'est après son film de fin d'études, jalousement conservé dans les caves de la LIFS, qu'il réalise Pssst !, un court métrage avec Laura Sigona, Muriel Jacobs et Benoît Verhaert. L'histoire d'une famille ordinaire qu'on pourrait croire sans histoire, surtout quand tout le monde est censé dormir ! 

Dogma 95 or not Dogma
Lorsque nous lui demandons s'il se sent proche des plans chahutés de Dogma 95 et de leur utilisation de la DV-cam il nous répond fermement qu'il préfère la pellicule. " J'ai beaucoup de respect pour Lars von Triers, nous précise-t-il, car je trouve qu'il a fait de très bons films.
Les gens de Dogma 95 ont apporté quelque chose de nouveau et je crois qu'il est nécessaire de remettre en cause le média. Mais à partir du moment où cela devient un système, comme on le voit avec Jean-Marc Barr, on découvre tout de suite les limites du concept. Sans compter qu'ils remettent leurs images en pelloche après et que donc ils ne se sont pas tout à fait défaits de la pellicule. À ce niveau-là, je suis plutôt un traditionaliste. J'aime beaucoup les plans fixes, la pellicule, l'art de travailler la lumière et la correspondance entre la pellicule et la lumière. "

Le fantôme de la liberté
Mamaman est une fable : nos rêves traduisent-ils nos désirs ? Et si ce sont nos désirs, ne sont-ils pas suffisamment forts pour se traduire dans la réalité ? Qu'est-ce que la réalité : un reflet de notre inconscient ou de notre conscient ? Dévots du rationnel s'abstenir. On a compris que Buñuel n'est pas loin. Ce que nous confirme Iao. " C'est un univers qui me plaît, qui m'attire. J'ai une admiration folle pour Buñuel. Je ne dis pas que je fais du Buñuel, loin de là. Je n'ai pas cette prétention-là, mais c'est un univers qui m'est très proche et que j'aimerais atteindre moi aussi. Le rêve, la réalité, où est la limite ? Est-ce que nos rêves ne deviennent pas réalité ? Toutes ces actions et interactions, le hasard, les choses qu'on espère qui deviennent vraies, est-ce que c'est parce qu'on les a vraiment espérées ? ou est-ce bêtement le hasard ? On ne sait pas. C'est ce qui m'intéresse : l'entre deux. "
Nous ne pouvons éviter de lui demander comment on dirige sa propre soeur. " Ce n'est pas seulement ma soeur, c'est une grande comédienne. Non, c'est plutôt facile. C'est extraordinaire " nous rétorque-t-il avec un sourire genre les-chaussons-aux-pommes-sont-giga-aujourd'hui et il enchaîne : " J'ai besoin d'un cadre qui soit juste pour que mes acteurs puissent bouger. Ce qui est important pour moi, c'est que ce soit clair, qu'ils se sentent bien. C'est à la technique de s'adapter aux comédiens. Je choisis des cadres qui leur permettent de bouger. Je préfère ça que l'inverse. Cela étant, on essaye toujours de trouver un cadre qui exprime davantage que le canevas dans lequel les filles se déplacent. "

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