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juin 2014

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Mots-clés : documentaire, guerre, histoire
 

Michel Mees, Bernard Yerlès et Marianne Sluszny

Avec la diffusion télévisuelle des trois épisodes « 14-18, l'Histoire belge », nous avons rencontré certains protagonistes de ce documentaire historique. Le réalisateur Michel Mees et Bernard Yerlès, comédien, le conteur de cette trilogie. Ensuite, nous avons retrouvé Marianne Sluszny, scénariste du documentaire et romancière. Elle vient de publier, aux éditions de la Différence, un recueil de nouvelles sous le titre « Un bouquet de coquelicots ».

Michel Mees : Lorsque nous avons démarré les premières réunions, au printemps 2010 pour appréhender le 100e anniversaire de 14-18, nous avons essayé d'imaginer le concept. À partir de 2011, on a vraiment démarré à plein temps le projet; l'écriture, la recherche des archives, visionner les émissions de la RTBF faites pour le 50e anniversaire par Henri Mordant et son équipe, la cinémathèque et le musée de l'armée. Nous avons d'abord défini ce que nous voulions faire ; raconter la réalité de la guerre vécue par la population d'une Belgique occupée.

Marianne Sluszny, scénariste et romancièreMarianne Sluszny : Il est apparu que ce que l'on voulait faire c'est, comme le titre du documentaire l'indique, « l'histoire belge ». On s'est dit que toutes les chaînes, tous les documentaires qui allaient parler de la guerre seraient réalisés d'un point de vue français, anglais ou américain et que notre rôle au sein d'une télévision de service public était de jouer la carte de la spécificité belge, souvent méconnue, à part la bataille de l'Yser et d'autres événements militaires. Évidemment, nous n'étions pas les premiers sur ce travail de mémoire. Il y avait des historiens, et en particulier de jeunes historiens, qui avaient déjà fait un travail immense et qui sont devenus nos contacts privilégiés.

J'ai fait les premières moutures du projet, et puis on m'a encouragée à poursuivre. On a commencé alors à écrire les premières ébauches du scénario avec Bernard Balteau. On ne savait pas au début le nombre d'épisodes qu'on allait tourner, ni leur durée. Bernard Balteau a livré une mouture « brute » du scénario avec une espèce de colonne vertébrale de tout ce dont on devait parler, avec un enchaînement et beaucoup de renseignements. Je pense que de nous tous, à ce moment-là, c'était lui qui avait le plus de connaissances. Moi, j'ai énormément travaillé sur l'écriture, sur les textes dits ou lus par Bernard Yerlès, sur les carnets de guerre et carnets de campagne des quatre comédiens.

C. : J'imagine que le travail de comédien qui t'a été demandé pour ce film est très différent de ce que tu fais habituellement.
Bernard Yerlès : C'est plus un travail de conteur, de récitant que de comédien dans le sens de l'incarnation de personnages. Je suis celui qui emmène les gens en pèlerinage. C'est ce que j'aimais bien dans la proposition de Michel ; être présent sur les lieux de l'histoire, m'adresser à la caméra, parler aux gens pour leur proposer de nous accompagner dans l'histoire qu'on leur raconte.

C'est une véritable histoire avec des hommes et des femmes. On parle aussi de destinée, il n'y a pas que des faits d'histoire ou politiques. On a essayé, avec Michel, d'être au plus proche de cette envie d'incarner le récit et de le raconter avec une charge émotionnelle ou dramatique.

C. : Est-ce que vous aviez tout de suite opté de présenter la guerre sous l'angle humain ou est-ce que l'idée a surgi au long de vos discussions ?
M. S. : D'emblée, on a voulu à la fois poser des questions, des problématiques, mettre en évidence tout ce qui s'était passé en Belgique et qu'on ne savait pas. On a voulu établir des relations, poser des questions qui ont du sens aujourd'hui. Il y avait cette volonté de parler de chez nous parce qu'on trouvait que c'était notre rôle, mais en même temps pas de manière rétrécie ou purement identitaire. On a bien sûr touché aux problèmes belgo-belges, mais dans la mesure où ils pouvaient être éclairants, sans faire d'amalgame avec ce qui se passe encore aujourd'hui dans notre pays. On a également essayé de parler du vécu des gens, et c'est parce qu'on a voulu humaniser tout cela que Michel a eu cette idée de personnage de fiction qui pourrait donner un contrepoids plus humain et différent des images d'archives. Il y avait cette volonté de proximité et de grille de lecture qui n'est pas tout à fait innocente.

C. : Dans le premier épisode, on découvre une réalité qu'on n'a pas eu l'habitude de nous raconter aux cours d'histoire, celle de la Belgique occupée.
Bernard Yerlès, comédien et Michel Mees, réalisateurB. Y. : Je n'ai pas le souvenir d'avoir eu des cours d'histoire sur la guerre 14-18, ou alors de manière très générale, très diffuse. J'avais des récits de ma propre famille où on me racontait que mon arrière grand-père était revenu fou des tranchées, qu'il plantait son couteau sur la table pour demander le silence. C'était pour moi aussi très important d'être ce passeur d'histoire, pour l'amener à mes enfants pour qui cette période-là semble très lointaine.
M. M. : C'est un vrai travail de transmission, en fait. Moi aussi j'ai été nourri par mon grand-père qui nous a fait découvrir le « Boyau de la Mort » à Dixmude quand j'avais dix ans. Il nous emmenait là-bas, il nous racontait des histoires. Mais c'est vrai qu'en visionnant les films, en voyant les photos dans les différentes archives, en lisant les bouquins d'historiens, dont un qui est une véritable bible, La Belgique et la Première guerre mondiale de Sophie de Schaepdrijver, on a appris beaucoup de choses qu'on ne savait pas. Par exemple, on a appris qu'à partir de juillet 1918, l'armée belge a commencé à reconquérir la Belgique. Les Belges voulaient libérer le pays, pas seulement repousser l'envahisseur.

Quand on parlait de la Belgique pendant la Première Guerre mondiale, c'est en tant que champ de bataille, on mentionnait les faits militaires, les soldats, les morts, les blessés, Dixmude, etc.

Ce qui nous intéressait, c'était de parler de tout ce qui s'est passé à l'intérieur du pays pendant les quatre ans, le fait qu'il n'y avait pas de communication entre les militaires et leur famille, etc. Une grosse partie de l'équipe de base avait déjà participé aux émissions Jours de guerre, il y a vingt ans. On avait déjà exploré ces sujets. On avait une démarche en tête et une petite expérience sur la façon de procéder pour arriver à nos fins.

C. : Est-ce que ce n'est pas une analyse ou un point de vue qu'on peut avoir seulement cent ans après les événements ? Est-ce que les gens qui ont réellement vécu la guerre étaient capables d'en parler ?
B. Y. : Peut-être. Je me suis rendu compte en voyant le film et ces témoignages des Poilus que peut-être une des raisons inconscientes du fait qu'on n'ait pas beaucoup parlé de cette guerre, c'est qu'elle est une plaie ouverte, quelque chose qui est terrible pour ces gens. Je me suis dit qu'au fond, cette distance qu'on a maintenant permet de relire ce passé. On le remarque dans les écrits de la génération actuelle des jeunes historiens qui revisitent ces événements sous un autre angle. 
M. M. : C'est un autre regard que porte la nouvelle génération. En visionnant les 117 émissions que la RTBF avait produites en 64-68, on s'est rendu compte qu'il y avait extrêmement peu de témoignages de civils, par exemple. On a le témoignage d'un monsieur qui a vu les Allemands entrer dans Bruxelles, mais on n'a aucun témoignage sur les massacres de 14 par exemple, ni sur les difficultés de la vie quotidienne. Même cinquante ans plus tard, on se focalisait toujours sur les faits militaires et très peu sur le civil.

C'est ce regard contemporain qui a permis d'aborder la guerre en partant des civils, en parlant de la population de la Belgique occupée, des massacres de la population en août 14, du viol des femmes, etc. 
Bernard Yerlès, comédien et Michel Mees, réalisateurB. Y. : Ce qui m'a semblé intéressant à découvrir, c'est que la guerre 40-45 a effacé la mémoire de celle de 14-18, alors qu'on voit que tout est lié et que tout prend son ferment dans la guerre 14-18. On retrouve des personnages, d'ailleurs le documentaire le montre, qui ont vécu cette guerre et qui se retrouvent quelques années plus tard. C'est une histoire qui se répète et qui prend racine à cet endroit-là, de même que les problèmes linguistiques du pays.
M. M. : On s'en rend très bien compte dans le troisième numéro. Comme dit Bernard, tout démarre au début du siècle, et surtout pendant la guerre 14-18, et tout ce qu'on est en train de vivre maintenant découle de là. Un témoin, dans le troisième numéro, nous dit qu'il était très content qu'on déclare l'armistice, mais que pour lui, la guerre ne s'arrêterait que lorsqu'ils seraient aux portes de Berlin. Et d'ailleurs, la réalité l'a prouvé vingt ans plus tard quand on a dû continuer cette guerre qui a redémarré, mais qui ne s'était jamais arrêtée, en fait. Ce qu'on essaie aussi de mettre en perspective, c'est que tout (la médecine, les nouvelles technologies,...) a démarré de 14 et on est toujours en train de le vivre, petit à petit avec les améliorations positives ou négatives. On est toujours le fruit de ces événements qui se sont déroulés il y a 100 ans.

C. : Est-ce que tu aurais voulu pouvoir approfondir certains thèmes ?
M. M. : Les avancées de la médecine, par exemple, avec l'origine de la chirurgie réparatrice. 

C. : Parallèlement à ces documentaires, Marianne, tu as publié un recueil de nouvelles sur la même période. La recherche documentaire a-t-elle été tellement bouleversante que tu as voulu rendre humains ces personnages que tu as rencontrés à travers les archives ?
M.S. : En fait, je suis écrivain. J'ai écrit deux romans qui sont parus en France aux éditions La Différence. La première nouvelle de ce recueil a été écrite avant que ne commencent les documentaires. Quand j'ai publié mon deuxième roman en 2010, on m'a demandé d'écrire une nouvelle pour une campagne publique de promotion de la lecture, La Fureur de Lire. Je l'avais centrée sur le soldat inconnu, ensuite, je l'ai reprise dans le recueil. La première nouvelle est née indépendamment des documentaires, mais cela s'est fait très complémentairement. Comme romancière, j'ai eu envie de donner de la chair à des personnages, à des émotions, à des choses que j'ai apprises tout au long de ce trajet. Les personnages des nouvelles auraient pu exister, mais je n'en sais rien. Je ne me suis pas inspirée d'un journal. Je sais que des femmes se sont prostituées pour survivre et qu'après la guerre, la vindicte a été terrible. Certes, ces femmes avaient couché avec des Allemands et peut-être même avaient aimé des Allemands, mais pour la plupart, c'était de la survie. À côté de cela, des gens ont dénoncé leurs voisins pour des paquets de beurre. Finalement, est-ce que c'est plus grave d'avoir couché avec un Allemand pour pouvoir nourrir ses enfants ? Or, ces femmes ont payé le prix fort : on les a rasées, on les a humiliées, etc.

C. : Il y a aussi une histoire très imagée et imaginaire, c'est celle du pigeon voyageur.
Marianne Sluszny, scénariste du documentaire et romancièreM. S. : Dans les documentaires, on cite l'affaire des pigeons messagers qui pouvaient informer plus vite que les messages envoyés par train. J'ai su qu'il y a eu un camp de concentration pour pigeons au Cinquantenaire. Les bêtes étaient là, les propriétaires devaient les nourrir, puis elles finissaient par mourir dans les cages. Pour la nouvelle, j'ai donné une subjectivité à un de ces pigeons, qui est heureux parce qu'il vit le grand rôle de sa vie en devenant résistant.

C. : La richesse particulière de ce recueil réside dans le fait que les nouvelles approchent la guerre de manière accessible aux jeunes lecteurs.
M.S. : Effectivement ! D'ailleurs, j'ai eu une aventure tout à fait extraordinaire quand j'ai publié la première nouvelle en 2010 pour La Fureur de Lire. Un professeur de français d'une école de la région de Mouscron s'est amusé à retravailler le texte d'une façon plus simple et quand ses étudiants de première humanité sont rentrés en janvier à l'école, elle leur a dit qu'une lettre de la part du soldat inconnu les attendait. Ça a très bien fonctionné auprès des élèves, et elle m'a envoyé des lettres que ses étudiants avaient écrites qui me remerciaient pour ce que j'avais pu leur apprendre. Alors, je leur ai répondu comme le soldat inconnu. Je crois en effet que ce livre peut peut-être faire quelque chose pour les jeunes. Historiquement, il est irréprochable.

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