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Mitra, projet pour un ciné-opéra-documentaire.

« Les femmes naissent et meurent dans un soprano qui paraît indestructible… Leur voix est un règne. Leur voix est un soleil qui ne meurt pas. »

Pascal Quignard, La leçon de musique


En novembre 2014, lors du dernier Festival du Film sur l’Art de Bruxelles, Jorge León était venu faire ce qu’il est convenu d’appeler une « master class » et avait commenté son dernier documentaire, un film qui a fait grand bruit, Before we go.
Dans le cadre du séminaire annuel de l’ERG, (Ecole de recherche graphique) joliment intitulé cette année Quand fondra la neige, où ira le blanc(1), Jorge León est une fois encore venu présenter « une master class », mot que nous pourrions aussi bien traduire en français par « leçon de maître ». Si le mot était déjà fort mal choisi lors du Festival, il le reste ici, car de leçon, Jorge n’en donne jamais, et ne compte d’ailleurs pas le faire. En revanche, partager son expérience, ses doutes, son travail, ses recherches… Mettre en commun cette énergie si belle qui l’anime, et créer, des liens, des ponts avec des artistes qu’il admire, tout cela est dans ses cordes.
Vous l’aurez compris, Jorge León n’a pas de réponses, mais beaucoup de questions, et c’est bien cette qualité qui fait peut-être toute la profondeur de son travail. 
Dans la salle M de Bozar, ce mardi de février, l’Erg et l’asbl Le P’tit Ciné accueillaient trois invités autour de la table : le cinéaste Jorge León, le compositeur George van Dam et la dramaturge et comédienne, Isabelle Dumont. Ce qui a réuni ces trois personnalités du monde du cinéma, de la musique et du théâtre, c’est un projet commun, ou plutôt un double projet autour d’une femme, d’une révolte, d’un cri dans l’obscurité : Mitra Kadivar.
Mitra Kadivar n’est ni chanteuse, ni actrice, pour tout dire Mitra n’est pas une artiste, mais une psychanalyste iranienne. Plus exactement, Mitra est la seule et unique psychanalyste de son pays – (c’est du moins ce qu’elle souligne avec force). Exercer un tel métier lorsqu’on est une femme dans un pays dont il est permis de douter, outre de l’égalité des sexes (cents coups de fouet pour des mèches de cheveux trop libres ?) mais également de la possibilité même d’exister en tant qu’individu, n’a pas dû être, pour elle, une sinécure. Rappelons si besoin que l’on est à Téhéran, capitale de l’empire théocratique de la République islamique, avec, à sa tête, l’Ayatollah Khaménéi et Ahmadinéjad, président « réélu » en 2009.
Comment cette femme a t-elle réussi à exercer une profession jugée forcément sulfureuse sans en être bel et bien empêchée ? L’histoire ne le dit pas, mais c’est un fait, la psychanalyste a réussi cette prouesse pendant plus de 20 ans. Pourtant, en décembre 2012, tout bascule avec une plainte non de l’état islamique, mais de ses propres voisins. Il semblerait en effet que cette femme soit irascible, qu’elle s’enferme seule chez elle avec des hommes, les uns après les autres ! Sans blague ? En Occident, cela s’appelle des patients, mais en Iran... ? La police enquête. Un juge décide. Mitra est enfermée dans un hôpital psychiatrique pour « troubles à l’ordre public sur plainte du voisinage », elle est déclarée schizophrène.

Le 12 décembre 2012, elle envoie donc un premier email à Jacques-Alain Miller, psychanalyste français, cofondateur de l'École de la cause freudienne et éditeur des séminaires de Jacques Lacan : « Cher M. Miller. Je suis dans un pétrin, ils sont en train de m’envoyer à l’hôpital psychiatrique. Faites quelque chose SVP. Mitra Kadivar. » Ainsi commence la correspondance entre eux, une correspondance interrompue par l’isolement de Mitra et qui va se poursuivre jusqu’à sa libération orchestrée depuis Paris par le médecin français. À la lecture de cette centaine d’emails mis en ligne sur le Lacan Quotidien (2), Jorge León est bouleversé. Très vite, cette correspondance électronique factuelle, sans valeur littéraire particulière, lui évoque une œuvre possible. Mitra se dessine dans l’imaginaire du cinéaste comme une figure mythique de la résistance, une Antigone contemporaine, une Médée des temps modernes. Il voit déjà se dessiner un opéra dont le départ pour le livret serait cet échange d’emails. Isabelle Dumont le rappelle très justement, la femme et la folie font rapidement leur entrée lorsqu’on étudie l’histoire de l’opéra. Le destin de la femme y est presque toujours tragique : déchue, blessée, tuée, acculée à la folie ou au suicide… D’ailleurs l’opéra intéresse aussi de près la psychanalyse : la voix comme pulsion invoquante qui peut offrir une face diabolique, ouvrant sur la violence, voire le crime et la folie, est un versant que Lacan a largement exploré.
Car finalement, toute l’histoire de Mitra elle-même repose sur la voix : en tant que psychanalyste, c’est la parole qui l’occupe chaque jour. Menacée d’enfermement, on veut la faire taire, briser sa voix. C’est avec des mots qu’elle appelle au-secours. Réduite au silence, ces appels seront relayés ensuite par ses étudiants, puis amplifiés par cette pétition signée pour sa libération. Une illustration parfaite de l’analyse d’Hannah Arendt, « les mots justes, trouvés au bon moment sont déjà de l’action. »
Sur cette idée de mise en voix d’une parole menacée va donc naître un projet ambitieux qui propose de faire se rencontrer des univers que rien ne permettait de nouer. Dans Before we go, déjà, c’est bien ce que proposait Jorge León, initier une rencontre entre des artistes et des patients en fin de vie qui jamais, sans le film, n’auraient croisé leurs destins.  Ici, le cinéaste va plus loin, comme si le cinéma lui permettait non de saisir un réel mais de le transformer, de faire émerger des sens cachés, d’être un révélateur.

Il part donc filmer, en Iran, les personnages qui ont vécu cette histoire (Mitra bien sûr, mais aussi l’avocat chargé de la défendre). Il y insère les scènes de répétitions de l’opéra mettant en scène la même histoire, proposant ainsi pour chacun des personnages des sortes de doubles opératiques. Puis il propose une rencontre entre les artistes qui interprètent les personnages et les personnages eux-mêmes. Enfin, l’histoire elle aussi se dédouble et trouve un nouvel écho dans la réalité du centre psychiatrique Montperrin à Aix-en-Provence où musiciens et chanteurs de l’opéra vont intervenir auprès des résidents... Le film rend ainsi compte, avec ses strates successives, du processus de création d’un opéra qui est la résonance de la résistance et de la solidarité mises en œuvre pour libérer Mitra.  Pour citer Deleuze, l’acte de parole n’est rien d’autre qu’acte de résistance.

Alors qu’il sont encore en recherche, que le film ne devrait voir le jour, si tout va bien, qu’en 2018, les trois artistes ont livré au public du séminaire des extraits du film à venir, quelques photos et même une orchestration en direct au violon interprétée par George van Dam. Les images du film à venir se sont formées dans chaque esprit et ont bâti autant de films que de spectateurs. Mettre en parole son projet, un clin d’œil de plus peut-être…
Cette leçon s'inscrivait également dans le cadre d'un cycle de masterclass spécifiquement consacré à la mise en scène de la musique dans le cinéma documentaire, organisé au cours de la saison 2015/16 par Le P'tit Ciné et DVDoc, et soutenu par la Sabam.


(1)   Cette phrase est empruntée à une œuvre de l’artiste suisse Remy Zaugg
(2)   Le Lacan Quotidien est un journal gratuit, accessible à tous qui informe au quotidien sur l’actualité de la clinique psychanalytique, sur la politique et la vie culturelle.

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