Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
07/10/2011
Mots-clés : rencontre,
 

Nathalie Borgers: Bons baisers de la colonie

Après avoir découvert, à l'âge de 27 ans, qu'une branche de sa famille est métisse, Nathalie Borgers filme ses entretiens avec sa tante Suzanne dont elle a découvert l'existence cachée. Issue d'un premier mariage entre Lucien Borgers, le grand-père de la réalisatrice, et une femme rwandaise rencontrée au moment où il y travaillait comme administrateur des biens coloniaux, Suzanne Borgers vécut depuis l'âge de 4 ans en Belgique, élevée par la famille de son père et les religieuses de pensionnats. Suite à ses recherches autour de la vie dans les colonies, la réalisatrice, féministe engagée, décide de réaliser un film sur la condition de vie des femmes en Afrique coloniale; qu'elles soient blanches ou noires. Nous la rencontrons au Musée de Tervuren où elle se documente sur la question dans la bibliothèque du Musée d'Afrique. Notre entretien porte sur son documentaire familial, Bons baisers de la colonie.

Cinergie : Vous racontez, dans votre film, que vous avez découvert l'existence de cette tante ou demi-tante par hasard.
Nathalie Borgers : Oui, au détour d'une réunion de famille élargie, ce qui n'avait jamais eu lieu auparavant, de mon vivant. Je n'y étais pas moi-même, n'étant pas en Belgique à ce moment-là, mais on m’a rapporté qu'on y avait vu une tante inconnue jusque-là. J'ai senti qu'il y avait beaucoup de souffrances derrière cette histoire, notamment chez ma grand-mère, mais cela a été difficile d'en savoir plus, car on n'en parlait pas ! Et un silence, c'est excessivement lourd, plus lourd que ce qu'on cache réellement, surtout quand on laisse le temps passer. Maintenant, quand on parle d'union entre un blanc et une noire, plus personne ne s'affole, mais à cette époque, cela avait généré des tas de secrets, des choses qu'il ne fallait pas dire. Cela a vraiment divisé la famille. D'un côté, ceux qui se sont occupés du fruit de cette union, la mère et les sœurs de l'homme blanc, et de l'autre, sa femme blanche, considérée comme la mauvaise.
Quand un enfant métis arrivait dans une famille blanche, on disait à la femme blanche de ne pas trop s'en occuper, parce qu'on considérait quand même que c'était un écart de son mari, pas nécessairement vis-à-vis d'elle, étant donné que la relation avait eu lieu avant leur rencontre. Mais un écart par rapport à la « déontologie coloniale» qui déconseillait les rapports avec une femme noire.

C. : Avez-vous connu votre grand-père ou d'autres personnes qui l'ont connu ?
N. B. : Non, j'avais deux ans quand mon grand-père est mort. J'ai connu ses enfants; mon père et mon oncle, mais leur père ne leur parlait pas beaucoup, et surtout pas de l'Afrique. La seule personne qui m'ait parlé de cette époque, c'est ma grand-mère. De fait, je pense qu'il y a eu une division dans la famille entre les frères et sœurs de mon grand-père, et ma grand-mère et ses enfants, justement à propos de cette enfant métisse.

C. : Il semblerait que les archives vous aient permis de mieux comprendre ce qu'a été la réalité de votre famille à ce moment-là.
N. B. : Oui, principalement une historienne, Lissia Jeurissen, qui a fait un gros travail en amont. Les mots « enfant métisse » ou « mulâtre » n'existaient pas en entrées de recherche dans les bibliothèques. C'est un sujet qui commence à être étudié, depuis une dizaine d'années seulement. Ici, au Pavillon Stanley, (ndrl : la bibliothèque du Musée de Tervuren, où la plupart des archives de l'époque coloniale se trouvent), je n'ai trouvé que cinq photos d'enfants métisses : c'est très peu ! C'est un sujet qui a toujours été caché. Que cela soit la situation des femmes africaines compagnes des hommes blancs, administrateurs ou colons, ou des enfants nés de leurs unions. À ce sujet, on trouve quelques écrits, très virulents, contre la pratique de « la ménagère », c'est-à-dire, le fait de s'acoquiner avec une femme africaine.

C. : Pour Suzanne, sa situation d'enfant illégitime ou née d'une union illégitime, ne devait pas être évidente, mais pour son père non plus. La présence de Suzanne lui rappelait une relation fautive.
N. B. : On ne sait pas vraiment comment mon grand-père a vécu ça. Il est mort, je ne l'ai pas connu. Mais Suzanne n'a pas si mal vécu sa situation de jeune métisse en Belgique, parce qu'elle était une des premières et que régnait une sorte de paternalisme. Elle n'a pas connu un racisme trop prégnant, même si elle a dû certainement subir des remarques racistes, mais elle ne les a pas retenues. Elle n'a pas su qui était sa mère jusqu'à ce qu'elle ait un certain âge, on ne voulait surtout pas qu'elle en parle. Elle ne se rendait même pas compte qu'elle avait une mère noire ! Ça m'a surprise de me rendre compte que dans son imaginaire, elle ne se représentait pas comme une fille de mère noire. Elle ne sait plus très bien à partir de quand elle en a eu conscience. Concernant mon grand-père, je ne sais pas comment il a vécu cette histoire. Je pense que les gens ont mis en avant son geste d'avoir ramené sa fille métisse. Personne n'a parlé du fait qu'il a laissé deux garçons là-bas. On ne parlait pas de l'origine de sa fille métisse, mais seulement qu'il l’avait ramenée. C'est pour cela qu'il y avait un silence. On ne parlait pas de Suzanne, parce qu'on ne parlait pas de son origine, sinon il aurait fallu parler de cet « écart » par rapport à la déontologie coloniale. Mon grand-père s'était marié coutumièrement avec la mère de Suzanne. En réalité, c'était un mariage en bonnes et dues formes, sauf que ce mariage coutumier n'avait aucune valeur aux yeux de l'administration belge, comme l’explique très bien l'historienne dans le film.

C. : Ce qui est très étonnant, c'est que votre grand-père ait donné les mêmes prénoms à ses fils africains qu'à ses fils belges.
N. B. : C'est quelque chose de très douloureux, pas pour ceux qui sont restés là-bas, mais pour ceux qui sont nés ici. Non seulement ils apprennent qu'il y avait deux garçons restés là-bas et en plus, qu’ils portent les mêmes prénoms ! On pourrait le voir d'une façon positive. Si on ne voyait pas cette union avec une noire comme quelque chose de négatif, si on pouvait imaginer qu'ils se sont séparés d'un commun accord, on pourrait se dire qu'il a laissé une vie derrière lui, et qu'il a eu envie de se souvenir des fils qu'il a laissés. Cela se faisait de donner le prénom de l'enfant qu'on venait de perdre au suivant. Pour la personne qui est restée là-bas, et qui se rend compte que son père a eu un fils à qui il a donné son nom, c'est formidable, parce qu'il a été abandonné, mais finalement il se rend compte que son père ne l'avait pas complètement oublié.

C. : On pourrait donner cette interprétation.
N. B. : C'est son cas, c'est ce qu'il m'a dit. Mais c'est presque plus choquant pour la personne qui est ici.

C. : Votre père ?
N. B. : Non, mon oncle. L'enfant qui portait le même prénom que mon père est décédé en bas âge. Cela n'a pas été évident pour mon père et son frère de se rendre compte qu'ils portaient les prénoms d'autres personnes et d'apprendre toute cette histoire qui a été tue.

C. : C'est vous et votre film qui leur avaient appris tout cela ?
N. B. : Oui. D'abord, j'ai découvert l'existence de ma tante, ensuite, cinq ou six ans plus tard, j'ai parlé avec ma grand-mère. À ce moment-là, j'ai eu un certain nombre d'informations, et puis, encore cinq ans plus tard, j'ai rencontré Suzanne. Et ce n'est que dix ans plus tard que j'ai fait le film. Je suis venue ici, à la bibliothèque, pour me pencher sur les archives, et me rendre compte que c'était un tabou national. Ce n'était pas seulement un secret de famille, mais c'était exactement la même chose pour tous ces enfants. Soit ils ont été abandonnés sur place, et c'est le plus grand nombre, soit ils sont rentrés avec leur père, et, dans la grande majorité des cas, ça c'est passé de façon très difficile. En fait, on a toujours voulu couper avec les origines maternelles. On ne leur a plus parlé de leur mère. Il y a eu beaucoup d'enfants métisses qui ont été ramenés à l'aube des indépendances. Ils ont été adoptés ici, ou placés dans des familles d'accueil. Il fallait couper avec les racines qui pouvaient vous tirer vers le bas.

C. : Lord d'un voyage de Suzanne à Léopoldville, elle se rend compte qu'il y a des villages entiers de mulâtres aux abords de la ville.
N. B. : Des villages de mulâtres et de quarterons… Des personnes qui étaient restées là, que les pères n'avaient pas pris, qui ont eu à leur tour des enfants avec des noirs ou avec des blancs. Il y avait plein de gens qui n'avaient pas de père. Le plus courant a été de laisser les enfants là-bas, de ne pas les reconnaître parce qu'ils sont le témoignage encombrant d'une pratique qui n'était pas acceptée et pas acceptable. Il n'y avait pas de lois qui l'interdisaient, mais il y avait des circulaires qui indiquaient bien que le prestige du blanc ne pouvait rester intact que s'il n'y avait pas d'union entre les deux races. Quand on apprenait qu'il y avait eu une histoire entre un agent de l'Etat et une femme noire, souvent, on prenait des sanctions et on le déplaçait vers une autre région. Ceci est vrai pour le Rwanda. Contrairement à ce qui se faisait au Congo, au Rwanda, il n'existait pas ce qu'on appelle « le système des ménagères ». Ceux qui ont eu des femmes rwandaises se sont mariés coutumièrement. On n'y pratiquait pas la « location » au mois ou à l'année.

C. : Dans vos films précédents, vous avez eu une attitude de défense des droits de la femme, de recherche et de dénonciation des inégalités. Comment est-ce que vous vivez cet épisode peu glorieux de votre grand-père, en tant que femme ?
N. B. : C'est aussi le colonialisme et le machisme. J'en veux à mon grand-père dans un certain sens. Bien que je me dise, ce type débarque là-bas à 20 ans, après 6 ou 7 ans, il se marie avec cette femme, mais entre temps, il n'a aucune relation avec personne, il faut dire ce qui est. Cela ne me choque pas du tout, il était plutôt en avance sur son époque. Mais après, il ne l'a pas assumé. Le fait d'avoir menti (ou occulté) les origines de sa fille métisse, cela signifie qu'il n'a pas assumé ce qu'il a fait. Il a osé avoir une histoire d'amour avec une femme dont il a eu trois enfants, et puis, tout d'un coup, il en rencontre une autre, et je pense que pour sa carrière c'était quand même mieux d'être avec une blanche. Je ne dis pas qu'il n'a pas aimé ma grand-mère. Je ne lui jette pas la pierre. Je me demande ce que j'aurais fait devant une situation pareille ? Ça sert à ça les films, à se poser des questions. C'est facile de dire qu'on n'est pas raciste, mais quand on est dans une situation facile par le pouvoir qu'on possède, mais difficile par son contexte, (être isolé dans un pays qu'on ne connaît pas), comment est-ce qu'on réagit ? Comment est-ce qu'on définit ses valeurs ? Oui, je trouve que mon grand-père a utilisé son pouvoir. Il était grand, il avait un pouvoir de blanc sur les noirs, il avait un pouvoir de maturité sur une plus jeune, et un pouvoir d'homme sur une femme. Il n'était pas féministe, quoi ! Soyons bien clairs !

C. : Ce n'était pas l'époque.
N. B. : Effectivement. Ma grand-mère m'a raconté que même les femmes blanches n'étaient pas du tout entendues, surtout si elles critiquaient la politique coloniale. C'est pour cela que je pense que c'est intéressant de regarder de plus près ce que les femmes blanches ont fait pendant cette période.

C. : On ne la voit pas beaucoup votre grand-mère.
N. B. : Non, parce que c'est un film universel. Et je ne voulais pas trop insister sur la mésentente entre elle et sa belle-fille métisse. Il y a des choses qui ne se disent pas, qui sont trop familiales.

C. Suzanne aussi semble avoir eu du mal à se livrer.
N. B. : Oui, d'ailleurs elle se contrôle tout le temps. Et c'est ça qui est intéressant, parce qu'on se rend compte qu'elle aussi préfère ne pas ouvrir cette boîte. Parfois, j'avais vraiment l'impression de ne pas être la bienvenue. Le tournage a été difficile. Même si elle a accepté, elle se demandait toujours si elle avait bien fait. Pour ma grand-mère aussi cela a été difficile d'en parler. Elle a été vraiment bouleversée de ne pas s’entendre avec cette fille, elle en a été malade et dépressive.

C. : Vous n'avez pas peur des conséquences de votre film ?
N. B. : Des conséquences sur quoi?

C. : Sur votre famille.
N. B. : Qu'est-ce qui pourrait y avoir comme conséquences sur ma famille qui ne soient pas apaisantes ? Des cas comme ça, il y en a eu beaucoup. Pour moi, ça m'a permis de sortir de cette espèce de poids du silence. J'ai fait ce film pour moi, pour Suzanne, et pour les générations qui suivent.
Le cinéma, c'est ma façon de m'exprimer et de partager avec d'autres, soit une angoisse, soit une façon de vivre qu'on n'a pas l'habitude de voir ou, comme dans ce cas-ci, une injustice. Ce système binaire et cette hiérarchisation des races ont eu des conséquences dramatiques sur les familles. Ça fait partie de notre histoire, et il y a plein de gens qui ont des douleurs cachées à cause de ça. Je pense que l'on peut enfin commencer à entendre cette histoire, même les anciens coloniaux. C'est un contexte qui a produit des situations dramatiques de souffrance, et pour de fausses raisons… Car la hiérarchie des races, c'est une invention !

Dimitra Bouras et Jean-Michel Vlaeminckx
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