Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2010
06/10/2010
Mots-clés : rencontre,
 

Olivier Masset-Depasse et Anne Coesens - Illégal

Nous rencontrons le réalisateur et la comédienne d'Illégal, un film duquel on ne sort pas indifférent. Au-delà du sujet en forme de coup de poing, la mise en scène, le cadre, le jeu d'Anne Coesens qui porte littéralement le film, en font un exemple de maîtrise de réalisation du cinéma contemporain. 

Rencontre insolite dans une librairie-restaurant, entre rayons de magazines et lait russe.

Cinergie : Olivier, qu’est-ce qui t’a poussé à faire un tel film ?
Olivier Masset-Depasse 
: J'ai écrit ce film, mais c'est lui qui m'a fait. C'est au détour d'un sujet télé sur les centres fermés. Soudain, j'entends ces mots : « prisons pour innocents, prisons pour enfants ». J'apprends alors que le centre en question ne se trouve qu'à 15km de chez moi. Je suis pris de malaise, j'entame des recherches et je me rends compte que j'avais déjà entendu parler de tout cela, mais sans réellement réaliser ce que vivent ces personnes enfermées. Je suis alors parti en quête de témoignages. Plus j’avançais, plus j'étais atterré. Très vite, l'idée d'un film est née. Mon but était de découvrir ce qui se passe derrière ces grilles et qu'on ne peut absolument pas savoir. Je suis parti en investigation avec des journalistes pendant un an. Je savais que je ne voulais pas faire un documentaire. Je voulais rendre l'histoire universelle et charnelle. Du coup, le film a été assez facile à écrire : c'est sans doute celui qui m'a pris le moins de temps. Je me suis rendu plusieurs fois dans un centre fermé, le 127Bis pour rendre compte de la réalité.

C. : Il y a une très belle scène de révolte à la cantine dans laquelle les femmes se défoulent dans une bagarre de purée. Est-ce que la révolte existe dans ces centres fermés?
O. M.-D. 
: Oui, ce sentiment de révolte existe. Dans l'aile des hommes, elle est beaucoup plus palpable et violente que dans celles où sont enfermées les femmes et les familles.
Anne Coesens
: Dans cette séquence, on sent que toutes ces femmes vivent des situations similaires, qu'elles ont sans doute un passé différent, mais qu'il y a des choses qui se recoupent. Il pourrait y avoir une complicité, mais il y a une telle peur de la trahison, une telle peur de se confier… Ce sont des gens qui vivent en permanence dans le secret. On sent que dans les non-dits, elles partagent des choses, sans parler de leur passé, sans parler de leur nationalité, ni de leur vécu. Souvent, les gens qui sont dans les centres fermés ne donnent pas leur véritable identité, leur nationalité. Ils vivent tout le temps avec le poids de ce secret.
O. M.-D.
: J'ai travaillé avec des avocats. Ils m’ont expliqué qu'ils avaient obtenu des papiers pour des familles qui venaient leur dire après qu'ils n'étaient pas de la nationalité qu'ils avaient prétendu être. Il y a une sorte de « hit-parade » des nationalités. Par moments, il vaut mieux être Iranien ou Tchétchène. Alors, on fait en fonction de son faciès. Il est plus important d'avoir des papiers que de revendiquer une origine. Le personnage de Tania vit avec son mensonge, elle cache son identité. J'ai joué avec le fait que chacun s’isole dans son histoire, mais malgré cela, s'entraide quand il faut. J'ai marqué cette union dans deux scènes : celle de la révolte à la cantine, et celle du match de foot.

C. : Et la gardienne qui se révolte ? Espoir ou réalité ?
O. M.D
 : Cette scène est basée sur un témoignage. Beaucoup de gardiennes vivent un malaise et ne sont pas heureuses d’y travailler. Dans ces centres, il n'y a rien. Il paraît qu'il y a des donations de jouets, mais je n'ai rien vu. Je croyais que c'était parce qu'ils avaient du mal à en recevoir, qu'ils manquaient de moyens ou de dons, mais en fait, non, pas du tout. Ils recevraient s'ils voulaient, mais ils ne veulent pas ! Ils veulent rendre la vie dans les centres fermés la plus invivable possible, pour que les sans-papiers préfèrent rentrer chez eux plutôt que revenir dans un centre.
A. C.
: Ce qui m'a le plus marqué dans les centres fermés, c'est l'inaction, le désœuvrement. Il n'y a absolument rien à faire à l’intérieur, aucune activité n'est proposée. On ne leur dit rien, on ne leur explique rien. Déjà, il y a le problème de la langue, mais quand on va les chercher pour parler de leur dossier, on ne leur explique pas où ils vont. Quand on les emmène à l'office des étrangers, tout se fait sans communication. Il y a une espèce de torture psychologique. On sent que les gens sont minés, on voit des enfants en pyjama à trois ou quatre heures de l'après-midi. Heureusement, aujourd’hui la situation pour les enfants a changé. En principe, ils ne sont plus dans des centres fermés, sauf pour ceux qui sont arrêtés directement à l'aéroport.

C. : Qu’est-ce qui t’a choqué le plus dans les découvertes que tu as faites ?
O. M.D 
: Beaucoup de choses m'ont choqué, mais je ne les ai pas toutes mises dans le film. Le film est déjà très dur à supporter, et si j'avais parlé de tout, le spectateur n'aurait pas pu me suivre. Les violences physiques au moment des expulsions sont basées sur des témoignages réels. Le système d'expulsion est hypocrite dans le sens où, à la première tentative d'expulsion, la personne doit marquer son accord. Si elle dit clairement qu'elle veut retourner au centre, les policiers sont obligés de la ramener. Mais le dossier revient au point mort, et ce sera 2 mois d'incarcération de plus. On ne met pas des gens qui n'ont pas commis de crimes en prison. Il faut trouver une autre solution. Ce n'est pas digne de nous ! Il y a sûrement de vrais mafieux parmi eux, mais c’est une proportion infime. On torture des gens psychologiquement dans des centres qui ne remplissent pas leur mission, si ce n'est rassurer les électeurs. J'aimerais bien que les politiques comprennent que l'immigration est un défi, pas une guerre. Tout est axé sur la répression. Ce qu'il faut combattre, c'est le trafic qu'il y a autour des faux papiers, des faux visas, toute cette mafia qui se graisse la patte sur le dos de ces pauvres gens. Et la politique actuelle sur l'immigration pousse les demandeurs d'asile à entrer dans ce système de faux papiers. Ils n'ont pas le choix, même s’ils travaillent. Par ce que la plupart d'entre eux travaillent au noir.

C. : Ce film est une mise en scène d'une réalité politique que tu veux dénoncer, mais c’est aussi et avant tout une relation entre une mère et son fils.
O. M. D 
: C'est avant tout l'histoire d'une mère qui se fait arrêter et qui se bat pour retrouver son fils. C'est ce qui permet au film de ne pas être qu'une critique sociale. On est dans la tête de cette mère sur fond de critique sociale. La dénonciation sans émotionnel, sans pouvoir charnel, ça n'a pas d'intérêt. Ce n’est pas non plus une femme très sympathique, car c'est une femme de combat, comme beaucoup de femmes seules avec enfants qui sont dans le courage et dans l'abnégation totale Mais si ce film peut aussi devenir un outil pédagogique, c'est très bien ! J'ai eu un acte «Costa Gavrasien », en parlant de quelque chose qui me heurte dont on peut débattre, discuter, polémiquer, et plus passer dans l'indifférence ! Au Luxembourg, le ministre de la justice qui est aussi le ministre de la culture a vu le film et je sais qu'il en a été choqué. Ils sont en train de construire leur premier centre fermé, mais il veut lancer un débat national sur la question. Comme le film est en lice pour le prix européen Lux, il va être vu par des fonctionnaires et autres personnalités européennes et je suis content qu'il soit vu par tout ce monde pour qu'ils réfléchissent à la réalité des personnes enfermées dans les centres de rétention. Je me dis que quand tes rêves coûtent autant d'argent que les miens, et encore, ce sont de petits budgets, quand ça coûte deux ou trois millions, si ça peut en plus servir à quelque chose, c'est pas mal. Même s'il ne faut pas s'enfermer là-dedans ! Peut-être que mon film suivant sera une comédie avec poil à gratter !

C. : J'entends bien que c'est une belle preuve d'amour que tu as donnée à Anne Coesens en lui proposant d'endosser le rôle de Tania, parce qu'elle a dû apprendre le Russe, se mettre dans la peau d'une clandestine. Pourquoi lui avoir demandé tant de chose et pourquoi ne t'es-tu pas adressé à une comédienne russophone qui aurait rencontré moins de barrières sur son chemin ?
O. M.D 
: Contrairement à la plupart des films qui se sont fait sur le sujet, je ne voulais pas de barrières raciales, je ne voulais pas de différence de culture trop flagrante. On voit bien, par exemple, dans le film de Philippe Lioret, que c'est la présence de Vincent Lindon qui permet le transfert pour que le spectateur puisse s'identifier. Je voulais une identification forte au personnage de Tania, et comme je crois beaucoup à l'inconscient au cinéma, je me suis dit que ce qui allait marquer d'une manière profonde le film, c'était de faire jouer Tania par une actrice européenne. Au-delà du défi de l'actrice de faire croire qu'elle est Russe, même si elle est parfaite dans son rôle, on va sentir son côté européen derrière, et ça va renforcer l'identification. Quand on la tabasse, on tabasse le spectateur.

C. : Anne, as-tu accepté tout de suite le rôle ?
A. C.
:  Au départ, j'ai été très partagée. Je ne savais pas si j'y arriverais, et je n'étais pas certaine d'être à ma place dans la peau de ce personnage. Mais c'est déjà le cinquième film que je fais avec Olivier et j'ai une grande confiance en lui. Je lui ai demandé du temps pour préparer mon personnage et pour voir si je me sentais capable de le tenir. J'ai contacté Youlia Zamina, une metteuse en scène russe avec laquelle j'ai travaillé il y a dix ans : elle a eu un parcours assez similaire à celui de Tania. On m'avait également parlé d'une comédienne biélorusse, Larissa Cholomova qui avait eu un parcours très très difficile. Je leur ai parlé du projet, de la difficulté que j'avais par rapport à ce personnage, au-delà du défi technique, du sentiment de prendre la place de quelqu'un d'autre. Ces deux femmes extraordinaires m'ont livré leur passé, car, autant le scénario était très clair pour moi, autant tout ce qui était avant, la vie en Russie, les raisons de son départ, les problèmes politiques et économiques, tout ça était assez vague. Ces femmes m'ont appris le Russe, en tout cas phonétiquement. On a construit la traduction des dialogues ensemble pour savoir ce qui était plus facile à se mettre en bouche. Ça a été un long travail, mais d'une richesse incroyable ! Youlia et Larissa m'ont aussi appris ce qu'est la réalité dans un centre fermé. J'ai appris énormément sur ces femmes russes qui viennent avec leurs enfants.
Elles m'ont déculpabilisé. Le travail d'enquête a été très dur pour moi. Tout ce que j'ai appris, tout ce que j'ai découvert sur ces enfants, sur cette souffrance. Techniquement, tout ce qui était russe, c'était plus un jeu. Ce qui est extraordinaire c'est de pouvoir jouer un rôle aussi intense et se dire qu'on livre un véritable message.

C. : Est-ce que ce film a eu plus de difficulté qu'un autre à être financé ?
O. M. D 
: Non, il n'a pas été difficile à fiancer. Mais c'est surtout au moment du tournage. On n'a pas obtenu une camionnette de la police, ni l’autorisation de filmer à Zaventem. Du coup, on a dû tout maquiller, ce qui a rendu le travail encore plus difficile. Pour l'avion, c'était la même chose. Heureusement, la compagnie Thomas Cook a bien voulu nous prêter un avion, mais comme c'est une des compagnies aériennes qui refuse de transporter des expulsés, on a dû maquiller l'avion pour qu'on ne reconnaissance pas la compagnie ! C'est dans la faisabilité que le film a été difficile à réaliser, pas dans le déni de moyens. Reconstituer un centre fermé, etc. Tout cela a mis le budget du film à mal. Mais du coup, on a eu moins de jours de tournage et de préparation avec les comédiens. Le travail avec les comédiens a été beaucoup plus sur le vif, fait dans l'urgence. Ce qui, à mon avis, a finalement été un plus.

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