Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/1997
 

Philippe Moins

Il y a seulement dix ans, le tour de l'animation était vite fait: des histoires en dessins ou en découpages animés, quelques films de poupées... Mais depuis, l'invasion numérique a révolutionné le monde de l'animation: les techniques se sont multipliées à l'infini (images de synthèse, animation 3D par ordinateur, pixellisation, animatronique, que sais-je...) et la frontière, autrefois bien marquée, entre les prises de vues "réelles" et les autres s'est amenuisée jusqu'à quasiment disparaître. En outre, l'animation a envahi tous les secteurs de l'audiovisuel, depuis la pub jusqu'au jeu vidéo. Même les J.T. n'échappent pas aux simulations animées. Pour tenter de s'orienter dans ce monde foisonnant, nous avons appelé au secours Philippe Moins, organisateur, entre autres, du festival du dessin animé et du film d'animation, qui est l'un des spécialistes belges les plus écoutés. L'occasion rêvée de lui demander sa définition du cinéma d'animation.

Philippe Moins : Parmi plusieurs définitions possibles, celle que nous avons choisie part d'un critère technique: c'est tout ce qui est tourné image par image. La principale conséquence de la méthode, c'est qu'il se passe parfois un temps très long entre deux images, durant lequel une série de manipulations sont faites qui entraînent parfois de toutes petites nuances, et parfois un monde de différence. Mais au delà de la technique, on a aussi l'impression que la notion d'animation rejoint tout un cinéma où prédomine une certaine forme de fantaisie, d'irréalisme, voire de nonsense.

Cinergie: On décrit souvent les animateurs comme enfermés dans un ghetto, hors du cinéma "des grands". Est-ce toujours vrai aujourd'hui?
P.M. :
Disons que les choses évoluent. Nous ne sommes plus à l'époque où les courts métrages d'animation étaient cantonnés aux projections des festivals spécialisés. Les télévisions sont aujourd'hui plus attentives à ce phénomène, les techniques d'animations sont souvent utilisées dans des domaines annexes au cinéma comme par exemple le multimédia, et on recourt de plus en plus aux animateurs dans les longs métrages à prise de vue réelles pour la réalisation de certaines séquences particulières.

C. : Une autre évolution du cinéma d'animation le porte vers des productions davantage destinées aux adultes, des oeuvres corrosives, provocatrices. L'image du dessin animé comme expression pour les enfants s'estompe peu à peu?
P.M.:
Il y a une tradition en Angletere, où ce genre de films très sarcastiques a toujours existé, mais ce qui est intéressant, c'est de constater que cette tendance se développe aux Etats-Unis où, pendant des décennies, on n'a juré que par les longs métrages familiaux, style gâterie de fin d'année à la Disney, ou les séries télés pour enfants. Maintenant, c'est comme si les commerciaux s'étaient rendus compte qu'il y a un potentiel à exploiter. Les Simpson ont un peu joué le rôle de déclencheur, il y a eu ensuite les Studios Klassky/Czupo avec, notamment, Duckman, et puis Beavis and Butthead et toute la déferlante MTV. Cette tendance se développe de manière impressionnante et va donner plusieurs longs métrages dans les mois et les années qui viennent, dont la cible est un public jeune et un peu alternatif. Nous avons assisté il y a quelques années au même phénomène avec la BD. Ce sont ceux qui ont été nourris avec du cartoon quand ils étaient gosses qui maintenant redemandent du cartoon, mais avec la distance de l'âge adulte et souvent un côté un peu subversif, impertinent, voire destructeur.

C. : Est-ce que pour l'animation aussi, les États-Unis sont l'endroit où "cela se passe"?
P.M. :
Pour ce qui est des longs métrages, c'est certain. L'Europe reprend du poil de la bête dans le secteur des productions télés et le
Japon, avec entre autres le phénomène des mangas, occupe une place un peu à part. Cela dit, sachons de quoi nous parlons. Aux États-Unis, le moteur reste exclusivement commercial, alors qu'en Europe, on garde un côté plus artistique, des animateurs qui ont très envie de dire quelque chose de différent ou de mener à bien tel projet. Hélas, un long métrage coûte tellement cher que ceux qui ont ces idées-là les concrétisent plus volontiers dans le court.

C. : Et la Belgique dans l'Europe? Elle a occupé une place privilégiée avec des initiatives comme les studios Belvision et, à l'heure actuelle, elle compte deux des écoles d'animation les plus réputées au monde. Quand on voit la qualité des courts qu'elle exporte, elle semble être un petit paradis pour les animateurs?
P.M. :
Je brosserai un tableau plus nuancé. Du point de vue industriel ou commercial, il n'y a plus de grand studio comme Belvision ou TVA, mais des studios plus petits comme Kid Cartoon ou Sofidoc qui font essentiellement de la série TV mais produisent des choses intéressantes. Ce sont un peu des exceptions qui confirment la règle car à ce niveau une certaine vitalité s'est perdue. Une autre exception, tout à fait atypique et dans un marché assez réduit, se situe dans un secteur périphérique: celui des ride films, ces films en images de synthèse destinés aux parcs d'attractions dont 60% de la production mondiale est belge.
D'un point de vue artistique, la situation est plus encourageante dans la mesure où nous disposons d'excellentes écoles d'animation et les films d'étudiants sont d'un très bon niveau. Mais si on part, après quelques années, à la recherche des auteurs de ces très bons films, on s'aperçoit que la plupart n'ont plus l'énergie et/ou les moyens de faire des films personnels. C'est révélateur du fait que le dynamisme est moindre en Belgique que dans d'autres pays d'Europe. À la différence de la Grande Bretagne, par exemple, où il y a des télévisions qui prêtent une grande attention à ce qui se fait dans le domaine de l'animation, qui misent sur leur talents locaux et qui produisent des films, et où il y a un secteur de films d'auteurs florissant.

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