Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
14/10/2015
Mots-clés : histoire, guerre,
 

Rencontre avec Giovanni Cioni - "Dal ritorno"

Nul ne témoigne pour le témoin (Paul Celan)

L’expérience des camps de concentration ne peut être racontée. Le silence et l’incrédulité qui accueillirent les rescapés à leur retour leur firent décider, souvent, de se taire ou les conduisirent au suicide.

Le récit d’Angelo, filmé par Giovanni Cioni, peu avant sa mort, nous livre la parole du dernier témoin. Ce soldat de l’armée italienne de Mussolini n’était ni juif ni communiste. Et sa déportation, parmi des milliers d’autres, après que fut signée l’armistice avec les Américains, apparaît comme un mauvais tour de l’histoire. À l’heure où chacun rêvait de rentrer à la maison, il fut envoyé à Auschwitz, puis à Mauthausen. Le cinéaste restitue les moments cruciaux de ce voyage. Il est le compagnon et le témoin de Silvano. Celui-ci le lui a expressément demandé. Il souhaite comprendre et nous faire comprendre ce que signifie être un survivant. Son film ne recourt à aucune image d’archives, à aucune analyse ni commentaire. Il nous invite à croire sur parole, à nous pénétrer de ces mots atrocement nus, dont la répétition nous glace : les cadavres des chambres à gaz, des crématoires, les supplices et la faim. Le film n’est pas une leçon d’histoire, mais l’échange aigu entre deux regards à la fin d’une vie abîmée. C’est ce qui nous bouleverse.

Cinergie : En quelles circonstances avez-vous rencontré Silvano, le témoin de votre film ?

Giovanni Cioni : Mon fils est rentré un jour de l’école bouleversé par le récit de ce survivant des camps. Son professeur m’a proposé de faire sa connaissance. Il avait parlé de moi à Silvano. C’était un an avant le début du tournage. Nous nous sommes rencontrés un soir et Silvano m’a immédiatement demandé de l’accompagner, de faire un film avec lui. J’ai été touché par l’urgence de sa demande alors que depuis dix ans déjà il avait commencé à témoigner de son expérience de déporté. Je lui ai répondu qu’il était reconnu, qu’il était passé à la RAI, qu’on l’invitait aux commémorations. Il m’a dit « Oui, c’est vrai, mais il faut que tu m’accompagnes, car j’ai toujours devant les yeux les images de ce que j’ai vécu là-bas. A tout moment, je sens les odeurs, j’entends les hurlements. La nuit, je ne dors pas. » Lui qui, à son retour des camps, s’était construit une famille, qui avait travaillé, qui était considéré comme un boute-en-train par ses amis parce qu’ils ne connaissaient rien de son histoire, vivait dans une profonde solitude.

Raconter ce double espace dans lequel pouvait vivre quelqu’un comme Silvano s’est alors imposé comme le sujet de mon film. Je voulais donner à comprendre ce que pouvait être son vécu au-delà du témoignage, raconter ce que cela veut dire de vivre toute une vie à survivre. C’est ainsi que, dès le départ, j’ai conçu la structure du film.

C. : Était-ce un film testamentaire ?
G.C. : Non, c’était plutôt envisager le film comme un voyage avec Silvano, un voyage physique, mais aussi un voyage pour aller jusqu’au bout de ce que son récit signifiait pour lui. Silvano est décédé avant de voir le film, après mon retour de Mauthausen et avant que je ne commence le montage. C’est une dimension importante. Dès lors, le film s’adressait à quelqu’un qui n’était plus là pour le voir. C’est cette dimension que je partage aujourd’hui avec le spectateur. Le témoin n’est plus là. Il y a son histoire, et nous sommes désormais seuls face à elle. Il n’y a plus de preuves.

C. : J’aimerais citer ici le vers de Paul Celan : « Nul ne témoigne pour le témoin ».
G.C. : J’ai pris le parti de m’adresser à un homme, à une personne. J’avais beaucoup lu sur la shoah, sur la déportation. Quand j’ai connu Silvano et que j’ai décidé de faire le film, je n’ai pourtant pas lu le livre qu’il avait écrit. Je voulais me mettre dans la situation de réécouter une histoire, parce que c’est lui qui me la raconte.

C . : Il s’agissait pour vous de le croire sur parole ?
G.C. : Je voulais, en effet, poser la question, dans le cadre du tournage, de ce que cela signifie de croire sur parole ; de ce que signifie ce à quoi le témoin s’est trouvé confronté tout le temps, c’est-à-dire le fait qu’il ait raconté quelque chose qui pouvait paraître incroyable, au point qu’après sa libération et son retour à Florence, quand il eut retrouvé sa famille et ait commencé à raconter, il se soit trouvé dans la situation de ne pas être cru.

C. : Ce qui explique un si long silence ?
G. C. : C’est ce qui l’a décidé à ne plus rien raconter. Je voulais explorer cette dimension-là. Au début du tournage, je me suis mis dans l’état d’esprit de celui qui écoute pour la première fois.

C. : Cette manière d’aborder le sujet me semble poser la question de la chronologie des récits de Silvano, de leurs protagonistes, des circonstances historiques où ils se situent. Mais je comprends à vous écouter aujourd’hui que tel n’était pas votre propos qui est davantage une écoute d’un récit qui s’approfondit, sans recourir, par exemple, à des images d’archives…
G.C. : Non, je n’ai utilisé aucune image d’archives. Par rapport au contexte historique, c’est vrai qu’on ne sait pas nécessairement aujourd’hui pourquoi un soldat italien se trouvait en Grèce. Mais le spectateur peut s’informer par la suite. Il faut se souvenir que Mussolini était l’allié d’Hitler. Au début de la guerre, il avait envoyé des troupes envahir la Grèce, l’Albanie, les Balkans. Silvano faisait partie de ces soldats. En 1943, Mussolini fut renversé, fait prisonnier. Le nouveau régime traita secrètement avec les Américains qui venaient de débarquer en Sicile. Pour la plupart des soldats qui se trouvaient sur le front des opérations, cela signifiait que la guerre était finie et qu’ils allaient rentrer à la maison. L’armistice avec les Américains fut signée le 8 septembre, mais c’était sans compter une ultime offensive des troupes allemandes. Beaucoup de régiments italiens avaient décidé de les combattre, mais ils n’étaient pas de taille à leur résister et ils ont été fait prisonniers. Il leur fut donné le choix de rejoindre l’armée de la République de Salo ou d’être déportés dans des camps de travail…

À Mauthausen, il y avait beaucoup de déportés politiques italiens. Silvano avait été déporté, en 1943, non pas parce qu’il était un résistant politique, non parce qu’il était juif, mais parce qu’il avait refusé de collaborer avec l’armée de la République de Salo et parce qu’il avait blessé un officier allemand.

C. : Vous posez la question de la survie.
G. C. : Si j’avais conçu mon film avec des informations qui permettent de le situer, j’aurais craint que l’on perde la dimension de la solitude du survivant. Le plus important est que cette personne, chaque fois qu’elle raconte quelque chose de sa vie de déporté, la revit. Lorsqu’il parle de sa vie, après son retour, c’est comme s’il parlait de la vie de quelqu’un d’autre. Cela pose aussi la question : Qu’est-ce qu’un survivant ? Qu'est-ce que c'est d'avoir survécu à la mort de compagnons dont certains dans ses bras ou sous ses pieds ? De demeurer hanté par le souvenir qu’il fut obligé de tuer sous la contrainte ? Cette conscience-là est bien présente quand il parle de sa vie, de sa famille, lorsqu’il dit qu’il a un fils qui est toujours vivant. Ces mots disent beaucoup sur ce qu’il a vécu.

C. : Il est aussi question du retour.
G. C. : À son retour à Florence, Silvano ne pesait plus que vingt quatre kilos, il n’avait plus que la peau sur les os. Il est seul, sans personne avec qui partager son expérience. Lorsqu’il retrouve sa famille et commence à raconter, ses récits se heurtent à une certaine incrédulité. Il n’y a pas une organisation politique pour l’accueillir. Le bruit court qu’il serait devenu fou et se serait suicidé. Il avait disparu. On le considérait comme mort. Et pour moi l’image est très forte, parce qu’il avait décidé de ne plus parler. Beaucoup de rescapés ont connu le même sort. À leur retour en Italie, rien n’avait été prévu pour les aider, leur statut n’avait pas été reconnu, leurs paroles écoutées.

Son père lui avait dit qu’il ne croyait à son témoignage que par ce que c’était lui qui le racontait. Il avait bien constaté qu’il faisait d’horribles cauchemars. C’est ce qui l’avait amené à conduire son fils chez un psychiatre. Cela n’empêcha pas Silvano de s’enfoncer dans le refus de parler de son expérience. Il avait même brûlé les notes qu’il avait rédigées lorsqu’il était hospitalisé dans l’hôpital du camp américain, immédiatement après la Libération. C’est ainsi qu’il s’est tu pendant soixante ans. Il a raconté son expérience de déporté pour la première fois, presque par hasard, chez des amis.

C . : Les films de famille montrés me semble bien illustrer cette notion de double espace que vous évoquiez au début de notre entretien.
G. C . : Lorsque je visionnai les images des films de vacances réalisés plus tard par Silvano, j’ai été frappé de voir de quelle manière il avait filmé dans le Port du Pirée, un bateau pris dans la tempête. Tout à coup, les images de ce film de vacances deviennent très sombres. Elles évoquent la traversée des survivants et les morts dans la soute du cargo. Le décalage entre ces images et celle de Silvano en vacances avec sa belle chemise à fleurs me raconte énormément de choses sur de lui. La manière aussi dont il filme la naissance de sa fille, ses premiers pas, est celle de quelqu’un qui regarde sa vie avec une espèce d’impossibilité (sic).

C . : Le voyage à Mauthausen s’est fait en l’absence de Silvano.
G. C. : L’état de santé de Silvano ne lui a pas permis de m’accompagner. Je lui ai dit que nous ne pouvions pas prendre un tel risque. Je lui ai proposé de me donner ses instructions sur ce qu’il y avait à filmer. C’est ce qu’il fit. Dans le film, je laisse planer le doute sur sa présence là-bas. Ce n’est qu’au moment où je lui téléphone du camp que l’on comprend qu’il n’est pas venu. C’est la dernière fois que j’ai entendu sa voix. Et cela, je ne pouvais pas l’imaginer.

J’ai fait le choix de ne pas apporter d’autre preuve que la présence de Silvano, aujourd’hui disparu. Vous devez croire, écouter cet homme. Sur les images du camp, je ne dis rien, il n’y a pas de voix off.

 

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