Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2015
Mots-clés : producteur, association,
 

Rencontre avec Jean-Yves Roubin et Joseph Rouschop, présidents de l'UPFF

Fondée en 1986, l'UPFF (l'Union des Producteurs Francophones de Films) est la plus importante association de producteurs en Fédération Wallonie-Bruxelles qui compte aujourd'hui 40 membres, issus de 38 sociétés représentant la plupart des maisons de production actives en Fédération Wallonie-Bruxelles. C'est 90% des films belges qui sont produits par les membres de l'UPFF avec, entre autres, les films de Joachim Lafosse, Bouli Lanners, Jaco Van Dormael, Lucas Belvaux, etc.

Depuis ses débuts, l'UPFF vise à accorder une place de premier ordre à la politique à mener en matière de cinéma. Elle travaille étroitement avec la Fédération Wallonie-Bruxelles sur les questions relatives au financement et à la promotion des œuvres et elle suit également les matières audiovisuelles au niveau fédéral et européen.

Jean-Yves Roubin, fondateur de FRAKAS Productions, et Joseph Rouschop, créateur de Tarantula Belgique, comptent bien suivre les traces de leur prédécesseur Patrick Quinet, qui a présidé l'Union pendant 14 ans.
Concrètement quels sont les objectifs que les deux producteurs liégeois veulent atteindre au sein de l'UPFF ? 

Cinergie : Pourquoi l'Union des Producteurs Francophones de Films existe-t-elle ?
Joseph Rouschop : Car c'est un secteur qui bouge tout le temps, c'est un secteur qui doit toujours être sur le pont parce que le marché évolue, que les financements ne tombent jamais du ciel, et que si nous ne sommes pas structurés, organisés, il est impossible de défendre nos intérêts. D'où la création de ce syndicat de producteurs, cette association de collègues qui travaillent ensemble pour améliorer les outils de la production francophone et belge indépendante (car on travaille aussi avec les associations flamandes de production).

C. : Qui sont vos interlocuteurs?
Jean-Yves Roubin : Les tâches sont nombreuses donc les interlocuteurs sont nombreux. Cela va du politique à l'administration en passant par les chaînes de télévision, la VOD, etc.

C. : Quels sont les sujets de vos discussions avec le politique ?
J.R. : Forcément, ces dernières années, les discussions tournaient autour du mécanisme du Tax Shelter avec les Ministres des Finances successifs. Il y a eu les auditions parlementaires, c'était un gros travail de pédagogie avec le politique pour expliquer le fonctionnement du secteur pour que la loi s'adapte au mieux à la situation. On est toujours en discussion, plus avec l'administration qu'avec le politique, car on est sur les ultimes interprétations de la nouvelle loi. Quand un point de vue est mal compris, on tente d'élargir le spectre de nos interlocuteurs, on a toujours intérêt à ce qu'ils comprennent ce qui se passe. Après, ça peut être sur d'autres sujets : on rencontre souvent la Ministre de la Culture, mais aussi le Ministre de l'Economie pour Wallimage. Ce sont nos interlocuteurs plus systématiques.

Joseph RouschopC: Quelles sont les réformes apportées au Tax Shelter ?
J.R. : L'enjeu majeur, qui était celui par lequel les dérives, les surenchères, les spéculations avaient lieu, c'est la question de la possession des droits. C'était à travers le fait que l'investisseur accédait à des droits sur le film, que ces spéculations ont pu se mettre en place. Maintenant, l'investisseur a un avantage fiscal et a un intéressement tout à fait compétitif par rapport au taux de marché. Par contre, il n'a plus accès aux droits de propriété du film, il n'a donc plus accès aux recettes, etc. Pour nous, c'était l'enjeu majeur de l'évolution de la loi. Tout est plus simple concernant la compréhension, la circulation d'argent, l'administration. La meilleure preuve, c'est que les banques s'y intéressent de plus en plus. Ce sont des signaux engageants mais cela reste un secteur très complexe. La comptabilité d'une société de production reste quelque chose de particulier, de complexe. Ce n'est pas le secteur dans lequel les administrations fiscales évoluent de manière très à l'aise. Il y a eu beaucoup d'échanges pour faire comprendre comment cela fonctionne dans le secteur de la production et plus largement de la coproduction. Par définition, le producteur belge, francophone, est quelqu'un qui coproduit par nécessité et maintenant c'est devenu une force.
J.-Y.R. : On a vraiment prôné un renforcement des contrôles. Il y a eu des dérives constatées. Le Tax Shelter étant la source principale de financement que ce soit pour un film belge ou pour une coproduction établie en Belgique. On voulait pérenniser ce système et nous pensons que la pérennisation du système passait par un contrôle renforcé des dépenses, des flux financiers, etc.
J.R. : C'est l'autre gros changement du système : sous l'ancienne loi, ayant fonctionné relativement bien pendant dix ans, on était dans le point de vue de l'investisseur qui amenait des contraintes de dépenses en Belgique. Aujourd'hui, c'est l'inverse, et on pense que ce sera plus structurant aussi. Ce sont les dépenses faites en Belgique qui vont indiquer le potentiel de levée de Tax Shelter. On est resté sur cette idée de 70 % de dépenses directes et 30% de dépenses indirectes. Cela va rester une balise utile et intéressante pour les contrôles et surtout pour que ce nouveau mécanisme soit plus structurant : pour qu'il y ait plus d'argent dans les films, et surtout plus d'argent dans les films belges. Les producteurs indépendants sont en train d'arriver à leurs fins contre les financiers qui sont venus vampiriser le système. Ils sont toujours là, mais on espère qu'ils seront un peu plus à la marge.

C. : Quelle est la discussion qui se fait avec les auteurs ?

J.-Y.R.: C'est un secteur à défendre de manière commune. Quand on discute avec les chaînes de télévision comme VOO/BeTV ou Proximus par rapport aux diffusions, il y a forcément des droits d'auteur. Ce n'est pas un secteur qu'on peut trancher en plusieurs parties, c'est un tout. Et le dialogue avec les auteurs est essentiel là dedans. Le Tax Shelter, c'est aussi pour les auteurs, pour les techniciens, etc. On doit avoir un dialogue constant avec tous les acteurs du secteur.
J.R. : On peut prendre l'exemple très concret des séries belges avec la RTBF, c'est un projet ambitieux, important. Si les séries belges pouvaient se pérenniser, se renouveler, ce serait un terrain idéal pour que chacun exerce son métier : les réalisateurs, les acteurs, les techniciens, les producteurs. Quand on regarde nos amis flamands, ils travaillent tout le temps. En cinéma, le temps de monter un projet, de trouver des financements, un réalisateur fait un film tous les deux, trois ans si tout va bien. Parfois, c'est bien plus long. Pour nous, c'est un enjeu très important et on est en discussion avec la RTBF sur un sujet comme celui-là. C'est la Fédération qui est à l'initiative de ce fonds commun Fédération Wallonie Bruxelles/RTBF/Wallimage. Et on essaie de travailler pour que les partenaires et les financements autour de ces séries puissent se développer. Il y a aussi le contrat de gestion de la RTBF qui est renouvelé tous les trois ans. C'est toujours l'occasion d'essayer d'ajuster les demandes du secteur. La Fédération Wallonie Bruxelles initie et arbitre les débats. C'est encore un endroit où on se retrouve avec les auteurs et les autres associations pour essayer de faire progresser les outils de production, de réalisation des films en Belgique. Jean-Yves Roubin et Joseph Rouschop

C.: Comment allez-vous optimiser le financement des films ?

J.-Y.R. : Concernant le financement des films, on regarde la force qu'a le cinéma belge francophone à l'étranger, ce sont des films qui fonctionnent tant en festivals que sur les marchés, en vente internationale. Mais le secteur doit être refinancé, on n'aura jamais assez d'argent. C'est un combat perpétuel que les producteurs doivent mener.

J.R. : Le Tax Shelter est vu comme l'outil de financement et de structuration du secteur mais s'il n'y a pas à la base de l'argent sélectif, culturel, celui de la Fédération Wallonie Bruxelles, les films ne démarrent pas et n'ont pas accès au Tax Shelter. Le rôle de la Fédération Wallonie Bruxelles reste une évidence pour les producteurs et les auteurs. Aujourd'hui, c'est la misère, on avait une enveloppe de 10 millions d'euros qui était déjà ridicule, avec le départ annoncé de VOO/BeTV du financement du centre du cinéma, ce sont 2 millions de moins. En 2015-2016 l'administration, avec le secteur, a amorti un peu la perdition des 2 millions puisqu'on a pu récupérer un million. Pour 2017, c'est 2 millions de moins : c'est catastrophique. Quand on initie un projet belge et qu'on a la chance d'avoir le soutien de la Fédération Wallonie Bruxelles, on a 425.000 euros si tout va bien. Un producteur flamand qui arrive au VAF avec un projet, même de premier film, il a minimum 550.000 euros et cela peut monter jusqu'à 700.000. Cela reste un combat, une préoccupation. Il faudra trouver les aménagements avec la Ministre dans les années qui viennent et trouver d'autres moyens pour refinancer. C'est encore pire avec le documentaire où les montants sont ridicules, le court métrage pareil et si on sort de tout ça pour faire un objet filmique un peu différent, c'est carrément l'aumône. Il y a un risque pour la création qu'il faut nourrir et personne d'autre que le Centre du cinéma ne le fait. Il faut convaincre les télédistributeurs qu'ils ont intérêt à financer le cinéma d'initiative belge. Il y a une convention avec les deux opérateurs dans laquelle ils se sont engagés volontairement à investir 50% de leur enveloppe dans les films majoritaires. Le recadrage du Tax Shelter participe de la même préoccupation. Dans ce recadrage, les associations professionnelles des auteurs, des scénaristes et des réalisateurs étaient consultés dans les propositions qu'on avançait.

C. : Est-ce qu'il existe des lieux de discussion internationaux, des rencontres entre producteurs ?
J.R. : Il y a le club des producteurs européens, où Patrick Quinet et Jean- Luc Vandamme étaient nos représentants. Il y a aussi les lieux de discussion sur la répartition des droits d'auteur : Agicoa, Procybel, etc. qui sont des rencontres dans lesquelles on a aussi des représentants.
J.-Y.R. : Il y a aussi des discussions informelles entre producteurs qui s'entraident. J'étais en contact avec les Pays-Bas ou l'Espagne sur leur nouveau Tax Shelter-crédit d'impôt via des discussions informelles.
J.R. : On est aussi pro actifs sur les accords bilatéraux de coproduction avec une série de pays. Parfois, on est à l'initiative nous-mêmes comme producteurs parce qu'on a fait un ou deux films et qu'on voit des possibilités de partenariat qui peuvent aider la production indépendante. On est en train d'améliorer certains accords avec le Canada par exemple, et on est en train d'engranger un accord avec la Chine qui a été signé il y a un an ou deux, un autre avec les Hollandais qui est pratiquement signé, un projet très avancé avec le Brésil, le Chili. Cela nous permet de bénéficier du financement de ces pays, et vice versa.
J.R. : Dans l'ancien mécanisme, seuls les films européens avaient accès au Tax Shelter. Cela reste important de ne pas donner accès à n'importe quoi pour ne pas que n'importe quel gros film du nord de l'Amérique puisse débarquer et vienne prendre tout l'argent du Tax Shelter. Cela reste important de baliser le mécanisme mais avec cette ouverture vers les accords de coproduction bilatéraux permet une diversification culturelle, artistique et financière.

 Jean-Yves RoubinJ.-Y.R. : Avant, on ne pouvait pas lever du Tax Shelter avec un partenaire québécois alors que le Québec avait investi pas mal d'argent dans les films belges. Avec l'ancienne loi, c'était quasi impossible ou alors avec des conditions presque impossibles à appliquer sur les films québécois. Maintenant, à partir du moment où il y a un accord qui existe entre les pays extra européens, ceux-ci peuvent avoir accès au Tax Shelter.
J. R. : La relation avec la France est tendue, elle est toujours première mais c'est compliqué. L'accès au financement est de plus en plus difficile. La confrontation du crédit d'impôts avec le Tax Shelter reste quelque chose de compliqué. Ce n'est pas toujours un problème, mais c'est une tension et parfois cela devient un problème sur certaines coproductions. Donc, on a vraiment intérêt à diversifier les pays avec lesquels on fonde des coproductions.

C. : Quels sont vos objectifs en tant que présidents de l'UPFF ?
J.R. : Le but, c'est de continuer le travail incroyable que Patrick Quinet a fait pendant 14 ans. C'est lui qui est à la base du Tax Shelter. On doit suivre la ligne qu'il avait tracée. On veut élargir le dialogue que ce soit avec les associations, l'administration, le politique, etc. Regrouper tous les enjeux et défendre le secteur. Patrick maîtrisait tous les dossiers et être aussi généraliste aujourd'hui c'est quasi impossible. L'idée d'être à trois, avec Delphine Mougenot, c'est pouvoir se répartir le travail de plus en plus conséquent que requiert la complexité de plus en plus grande des mécanismes. Tous les dossiers prennent du temps : les construire, les argumenter et les défendre, c'est un boulot énorme. On veut encore plus répartir entre membres en fonction des affinités de chacun. On a d'ailleurs un comité directeur qui se rassemble toutes les trois semaines. C'est un organe permanent de consultation et d'échange.

C. : Pourquoi avoir choisi deux producteurs liégeois pour représenter l'ensemble des producteurs francophones ?
J.-Y.R.: Il suffit de regarder ce qui se passe à Liège : Versus, Frakas, Les films de la Passerelle, Tarantula, Les films du Fleuve. Il y a une effervescence cinématographique à Liège, où les Grignoux occupent une place primordiale.

C. : Que voulez-vous apporter au cinéma au-delà de son refinancement ?
J.-Y. R. : À côté du refinancement, qui est essentiel, il y a le développement (l'écriture, la préproduction) qui est peu appuyé et la promotion (cela reste compliqué de sortir un film dans la Fédération Wallonie-Bruxelles). On doit tenter de faire davantage découvrir notre cinéma à notre public, aux jeunes notamment. Il y a déjà des actes posés, insuffisants, mais on est en réflexion permanente. On tente d'ajuster les aides à la promotion, on tente de se tourner de plus en plus vers la RTBF qui est aujourd'hui sous-employée comme soutien à la promotion. 

Dimitra Bouras et José-Luis Peňafuerte
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