Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2010
09/11/2010
Mots-clés : rencontre,
 

Rencontre avec Sam Garbarski pour Quartier lointain

Le plaisir de l'artiste, c'est de pouvoir s'inventer d'autres vies.
L'âge du lecteur est souvent un critère fondamental de l'appréciation ou de la compréhension d'une œuvre littéraire. Il en va de même pour les bandes dessinées occidentales ou japonaises. Mais certaines exceptions réunissent plusieurs générations contemporaines dans leur appréciation, comme le manga Quartier lointain, écrit et dessiné par Jirô Tanigushi.
Curieusement, cette histoire traverse l'espace et les âges sans ambages; les plus jeunes s'identifient à l'adolescent qui revit pour la deuxième fois sa vie à cet âge-là, tout en ayant déjà atteint une première fois la cinquantaine ; et les plus âgés se livrent à l'introspection du visiteur de son passé, s'imaginant avec lui pouvoir changer le cours de sa vie en la reprenant au moment crucial qu'est le passage de l'insouciance à l'âge de raison, et surtout en ayant la prétention d'influencer l'être qui, par sa décision de quitter sa famille, chamboulera le futur de chacun d'eux.
Quartier lointain est devenu une œuvre culte en Occident. La première édition française fut publiée en 2002, 4 ans après l'original. Sa réédition, en novembre 2006, est introduite par Jaco Van Dormael qui y voit l'œuvre d' « un grand cinéaste armé d'un crayon et de papiers ».
En 2007, à l'époque où Sam Garbarski avait émis le désir d'adapter l'œuvre au cinéma, seuls les initiés en connaissaient l'existence. Ce qui n'est plus du tout le cas aujourd'hui. Garbarski avait débuté son travail dans la curiosité, mais l'a terminé dans l'impatience du public, avide de comparer la 3D au dessin crayonné. De ce fait, le film porte le fardeau de la réplique face à l'original, trop proches l'un de l'autre dans le temps pour ne pas pouvoir s'empêcher de juger le second par rapport au premier.
L'avant-première a eu lieu à Namur, au Festival du film francophone, où le réalisateur et deux des comédiens principaux, Jonathan Zaccaï et le jeune Léo Legrand, répondaient aux questions de la presse.

Cinergie : Nous savons que Philippe Blasband t'avait proposé de réaliser Quartier Lointain, mais pourquoi l'avoir accepté ?
Sam Garbarski 
: Ce n'est pas tout à fait comme cela que ça s'est passé. Philippe m'a offert ce livre tout en me disant : « Je suis sûr que tu voudras en faire un film ». Philippe me connaît bien, on travaille ensemble depuis toujours ! Ce qui est joli avec lui, c'est qu'il se rappelle des détails me concernant, que j'ai même oublié, et qu'il me ressert à sa manière ! Et cette fois-ci encore, il a deviné, je ne sais pas pourquoi, qu'en lisant cette BD, j'aurais envie d'en faire un film.

C. : A-t-il deviné que, comme le héros de l'histoire, tu avais envie de revivre ta vie, te donner une deuxième chance ?
S. G. :
Je crois que tout le monde rêve d'avoir une deuxième chance dans sa vie. Qui ne s'est jamais dit qu'il aurait envie de reparler à son père disparu ? Cette histoire, qui n'est pas du tout la mienne, qui a été écrite et qui se déroule à l'opposé du globe, ancrée dans une culture totalement différente de la mienne, a fait écho en moi. Quand j'ai rencontré Jirô Tanigushi, j'avais l'impression de le connaître depuis toujours. J'appréhendais beaucoup son appréciation. Je redoutais qu'il n'aime pas le film. Cela aurait été dramatique. Je suis soulagé pour en parler, parce que je sais qu'il est content de ce que j'ai fait.

C. : Pourquoi avoir besoin de l'assentiment du dessinateur ?
S. G. : Je n'en avais pas besoin, mais envie. Quand tu aimes une œuvre, tu as envie que son auteur reconnaisse le respect que tu y mets pour la traiter.

Extrait du film de Sam Garbarski, Quartier lointain

C. : Savais-tu que plus d'un réalisateur avait envie de réaliser ce film ?
S. G. :
Je l'ai appris plus tard. Je comprends que cette histoire inspire les cinéastes et aussi la manière dont elle est racontée. Le dessin est tellement beau et épuré. C'est envoûtant, c'est très cinéma. Même si, après, tu te rends compte à quel point c'est pervers, cela fait tellement cinéma que tu pourrais croire que c'est un story-board. Mais ça ne l'est pas ! La BD a un rythme différent. Celui apporté par le dessinateur se conjugue avec le rythme de lecture de chacun. En lisant, on peut s'arrêter de longues minutes sur une vignette pour apprécier le dessin, l'atmosphère qui s'en dégage. Au cinéma, le spectateur doit suivre le rythme du réalisateur.

C. : Est-ce pour cela que le tempo que tu as inscrit est très lent ? Très différent de celui que tu adoptes dans tes films généralement ?
S. G. : J'espère que je n'ai pas UN rythme dans mes films. Pour moi, « la plus belle forme, c'est quand tu as un fond qui perce ». C'est une phrase que j'aime bien, elle est tellement juste pour le cinéma. Souvent, tu sens le fond dans la forme d'un film. Ici, l'émotion était dans l'histoire. 

C. Mais on retrouve ta « patte ». Surtout dans les décors.
S. G. : Je suis très minutieux au point que quand on tourne un intérieur anglais ou français au Luxembourg, je demande même de mettre les prises électriques authentiques derrière les rideaux. Je trouve que cela se sent. Comme quand on séjourne dans un hôtel ou quand on loue un appartement, il y a une âme dans les lieux, dans les meubles, et j'essaye de retrouver cela dans mes films, dans des petits détails. J'ai besoin de cela pour sentir la justesse de l'atmosphère. C’est une vraie obsession. J'ai une directrice artistique formidable, Véronique Sacré. Elle fait tous mes films. Je ne peux pas imaginer faire un film sans elle.

C. : Comment as-tu travaillé avec tes comédiens ? Avec Léo Legrand, le jeune comédien, qui n'en est pas à son premier film et avec Jonathan Zaccaï ?
Extrait du film de Sam Garbarski, Quartier lointainS. G. : 
Il est jeune, mais pas jeune comédien. Il a déjà fait 5 films, je crois. Il étudie dans un lycée artistique. C'est un petit pro déjà. En plus, il est doué. Huit mois se sont déroulés entre le moment où je l'ai choisi pour le rôle et le début du tournage. Pendant tout ce temps, je lui ai demandé de s'imaginer avoir 50 ans. Nous avons aussi beaucoup répété. Pascal Greggory a joué toutes les scènes de Léo. Quant à Jonathan, j'ai été très exigeant avec lui. C'est un rôle qui était difficile parce qu'il est de nature très extraverti et je lui ai demandé de jouer dans la retenue. Il est rentré dans le personnage. Jonathan est un grand comédien et un ami depuis toujours. Je l'aime comme être humain. 

C. : Après un film dans lequel le héros a une deuxième chance, quelle est celle que tu t'offres pour la suite ?
S. G. : J'ai deux projets. Le premier se déroule à New York. C'est l'histoire d'un homme qui va avoir l'occasion d'assister à son propre enterrement, et si tout va bien, on va tourner durant l'été indien, l'année prochaine. C'est une histoire que j'ai écrite, il y a longtemps, mais qu'on m'a refusée jusqu'à présent. Je l'ai réécrite avec Philippe Blasband. Sébastien Delaunoy, et Matthew Robbins. Un de mes producteurs imaginait, à juste titre, qu’elle devait se dérouler à New York, et c'est comme ça qu'on s'est associé à Matthew qui est un grand scénariste américain. Il a travaillé avec Spielberg sur Rencontre du troisième type, et Guillermo del Torro, avec lequel il est en train de préparer un prochain scénario.
Le deuxième projet, c'est un livre allemand. L'histoire d'un groupe de juifs qui essaient de s'en sortir, après la guerre, en faisant du porte-à-porte. C'est une tragi-comédie qui m'a fait pleurer de rire. Quand j'ai découvert ce livre, je le trouvais tellement fort, que j’aurais aimé l’avoir écrit, et ce qui est fabuleux, c'est que l'auteur avait pensé à moi pour l’adapter au cinéma ! Il y a parfois des rencontres merveilleuses.

C. : Tu reviens à tes anciennes amours ?
S. G. : Oui et non. Je suis un juif athée, d'origine polonaise, né en Allemagne et Belge depuis 40 ans maintenant. Mais ce n'est pas parce que c'est une histoire de juifs que je veux faire ce film. Honnêtement, j'ai réglé mes problèmes d'identité. Par contre, il est vrai que j'ai envie de faire à nouveau des comédies. J'ai besoin de ça ! Je suis actuellement plongé dans les Billy Wilder, Ernst Lubitsch, etc. L'histoire que je veux réaliser à New York est très inspirée de tout cela. J'ai envie de faire revivre le cinéma qui a fait que je suis devenu réalisateur, et j'ai envie de le faire découvrir à mon fils.


Jonathan Zaccaï 

C. : Lorsqu'on s'est rencontré la dernière fois, c'était sur le tournage des Folles aventures de Simon Konianski de Micha Wald, un film très différent de celui-ci !
J. Z. : J'aime la diversité. J'essaye de varier les films, les genres, les rôles. C'est le luxe de notre métier. J'ai toujours eu envie de travailler avec Sam Garbarski, et le rôle m'a beaucoup touché. J'ai découvert le manga pendant le tournage, et c'était très particulier. J'étais heureux de constater que l'atmosphère que je vivais était proche de celle de la BD. Il y a quelque chose de très asiatique dans le film.
Devoir incarner un personnage qui doit justifier l'injustifiable; quitter sa famille, abandonner sa femme et ses enfants avant que sa vie ne soit complètement ratée… C'est quelqu'un de fermé, qui porte en lui des blessures qu'il n'arrive pas à exprimer. Pour être un bon père, il ne suffit pas de rester auprès des siens. Il est décidé à partir, à quitter sa famille, mais son fils l'interpelle. Il est fermement décidé et complètement perdu et anéanti. C'est presque antinomique dans le jeu, c'était compliqué de trouver le ton juste.


Léo Legrand

C. : Comment vit-on la préparation d'un film qui vous demande autant de mise en condition, surtout quand on a 13 ans ?
L . L. :
C'est une grande expérience, un défi, parce que jouer une personne adulte quand on a treize ans, c'est vraiment très compliqué. Je me suis inspiré de tout et de tous autour de moi; de mon père, de Pascal Greggory qui joue le rôle principal adulte. C'était vraiment un défi à relever et une expérience extraordinaire qui élargit une vie d'acteur. J'ai beaucoup rencontré Pascal Greggory, nous avons beaucoup travaillé physiquement ensemble. Auparavant, j'avais fait un gros travail de préparation mentale avec Sam Garbarski. Quand je suis arrivé sur le tournage, j'étais déjà en condition. La partie la plus difficile, c'était plus la préparation que le tournage en soi.

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