Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Rencontre avec Yves Dorme pour la sortie de Volontaire!

Réalisateur et professeur à l'INSAS, Yves Dorme réalise Volontaire ! qui fait suite à son film précédent, Le Prix du pain. Au cœur de ces deux documentaires, la pauvreté. Celle que l’on voit au coin de la rue, celle que l’on ne voit pas au sein des foyers, celle qui accable et ravage. Force est de constater que cette pauvreté et cette précarité sont de plus en plus présentes dans notre société. Dans le premier film, Yves Dorme donnait la parole à des hommes et des femmes vivant dans la pauvreté ou la précarité. Dans le second, il dresse le portrait de Fabian, Régine, Luc, Fernande et Jean-Marie, des volontaires engagés qui donnent de leur temps pour aider les plus démunis.

Cinergie : Après Le Prix du pain, pourquoi as-tu voulu faire le documentaire Volontaires ! ? Les sujets sont très proches.
Yves Dorme: Le Prix du pain a beaucoup tourné et l'association Vivre Ensemble a beaucoup utilisé le film pour faire des débats. Ils ont souvent projeté le film et comme je ne connaissais pas Vivre Ensemble, on a décidé de se voir. J'avais aussi en tête quelque chose qui tournait autour de l'engagement. Je n'avais pas encore d'idée très définie quand je les ai rencontrés. On a essayé de définir une ligne pour le film et on a voulu faire un film en miroir avec Le Prix du pain, c'est une sorte de diptyque. C'est conçu comme un film qui répond au film précédent. Le Prix du pain a fait réagir les gens. Il s'agissait de faire la même chose : faire en sorte de s'approcher des gens qui aident, d'essayer d'entrer dans une proximité avec eux. Je n'ai pas de point de vue défini quand je fais un film, ce qui m'intéresse c'est la rencontre avec les gens et d'avoir des points de vue différents. Et quand les gens ont vu le film, ils peuvent discuter et partager les expériences qu'ils ont vécues. Je suis méfiant face aux mots qui englobent les gens. J'emploie souvent la répétition dans le film, et je mets l'accent sur les petits détails. Quand Fabian doit refouler des sans abris par manque de place dans l'abri de nuit, je filme cette scène plusieurs fois. Je veux montrer que cette répétition fait partie de la vie et que la difficulté est là, dans l'énergie qu'on met et qu'on doit continuer à mettre. La difficulté dans ce genre de volontariat quand on s'approche de la pauvreté, c'est d'être confronté au quotidien avec des personnes, d'affronter le côté organisationnel et humain.

C.: On a l'impression qu'ils ne parviendront jamais à donner une solution définitive au problème auquel ils font face.
Y.D. : Il y a de plus en plus de gens pauvres qui sont dans le besoin de première nécessité (se loger, se vêtir, se nourrir). Toutes les associations ne peuvent ressentir que de la pression à cause de cela. C'est certain qu'il manque une partie au film : pourquoi les gens en arrivent-ils là ? Ce sera pour un autre projet. Je ne pouvais pas parler des causes et des réalités de l'aide. Il y a des causes, des questionnements, des solutions à long terme qu'il faudrait trouver. Tout cela apparaît en filigranes dans le film. Je ne pouvais pas aborder ces sujets ici au risque de perdre les spectateurs. J'étais limité mais je garde cette idée pour un prochain projet.

C. : Ce film a donc été commandé par une association. L'aventure humaine a commencé dès le financement puisque tu as utilisé le crowdfunding.
Y.D. : Ce n'est pas vraiment un film de commande. Quand on s'est rencontrés, on a très vite compris qu'il y avait des objectifs communs. À partir de là, on s'est mis ensemble. L'association a mis l'argent pour commencer le film mais ce n'était pas suffisant donc on a fait un crowdfunding pour être plus à l'aise. Cela nous a permis de faire le film dans des conditions un peu moins difficiles.

C. : L'engagement volontaire a donc débuté dès la réalisation du film !
Y.D. : On s'est dit qu'on allait foncer. Ils étaient interpellés par l'écho du film précédent, ils ont vu que ça faisait réagir les spectateurs et ils voulaient continuer à entretenir ces questionnements à travers un autre film.

C. : Quelles étaient les réactions après la projection du Prix du pain ?
Y.D. : En fait, certaines personnes qui ont vu le film ne pensaient pas que des personnes vivaient comme ça. Le fait d'amener des personnes à réfléchir à l'autre autrement, c'était le but du film. Et, c'est le même processus ici : mettre en place des réflexions, mobiliser des gens qui vont mettre en place des solutions. Je ne voulais pas faire un film militant. Je ne veux pas seulement dire ce que je pense, j'essaie de rassembler les gens pour tenter d'apporter une pierre à l'édifice. Je suis révolté par la pauvreté en Belgique et il n'y a aucune excuse possible. Ce qui est important, c'est de chercher des solutions qui doivent être trouvées par des personnes qui se mettent ensemble et qui ne sont pas forcément du même bord. Comme les causes sont multiples (personnelles, administratives, etc.), il y a une urgence sociale autour du phénomène de la pauvreté. Le plus difficile, c'est ouvrir des passerelles entre les différents univers (travailleurs, hommes politiques, précarisés).

C. : C'est pour cette raison que tu as réalisé ce film : un film concret pour avoir des réponses concrètes ?
Y.D. : Je voulais faire réagir par rapport à des choses concrètes. Le problème est latent et absolument pas abstrait. Je voulais que ça fasse débat et que ça fasse prendre conscience à certaines personnes que ce qui se passe à côté d'eux est interpellant.

C. : Qu'est-ce qui t'a touché quand tu as rencontré ces bénévoles ?
Y.D. : C'est le fait de faire qui m'interpelle. On peut penser de bonnes choses, avoir de bonnes idées, etc. mais le fait d'agir, c'est différent car on est confronté à des difficultés qu'on doit surmonter au jour le jour et c'est énergivore (créer du lien, s'organiser, gérer les bénévoles, etc.). J'ai trouvé ça assez admirable. Je voulais mettre cet engagement et cette humanité en avant. Je ne veux pas que tout le monde s'y mette, je ne veux pas donner de leçon. Mais, ça fait du bien de montrer ces personnes bienveillantes qui sont peu présentes dans le paysage médiatique.

C. : Le film tourne déjà et on se rend compte que les gens ont besoin d'agir.
Y.D. : Il y a le phénomène d'invisibilité : ceux qui font, on les voit peu. Pour ces personnes, apparaître dans un film leur fait du bien. De manière générale, il y a un besoin citoyen de se retrouver dans les médias. Même s'il y a des films dirigés vers les gens, leur place est souvent reléguée au second plan. Or, je pense que ça devrait être fondamental. On a besoin d'une société où les gens peuvent se reconnaître. On doit aller vers une société plus complémentaire. On oublie que quand je fais un film avec l'aide de la Commission, c'est un film qui est fait grâce aux impôts. Je trouve que c'est important qu'ils puissent y avoir un retour, c'est une dimension importante qu'il ne faudrait pas négliger dans le cinéma.

C. : Quelles sont les qualités que doivent avoir ces bénévoles endurants que tu as rencontrés ? Est-ce qu'ils ont eux-aussi été touchés par la précarité que pour pouvoir réagir comme ça ?
Y.D. : Certains, oui, comme Régine qui a connu la pauvreté. Elle aide maintenant les autres et c'est étonnant car, si on en sort, on ne veut plus remettre son nez dedans.

Aujourd'hui, on veut manifester de l'intérêt pour les autres. On essaie de faire quelque chose pour les autres mais en fait c'est pour soi qu'on le fait. Ce genre de pensées finit par me fatiguer, on fait surtout les choses pour soi. Si je fais ce film, c'est parce que j'en ai besoin, que ça m'équilibre parce que ça compense des choses. Mais j'espère aussi que mon intérêt ira plus loin et que ça fera bouger d'autres. C'est ça que j'ai trouvé chez ces volontaires. On sent qu'il y a une nécessité personnelle à le faire mais cette nécessité permet de débloquer des situations. On est dans l'aide d'urgence, on ne parle pas vraiment de situations à long terme. Cette aide est là, elle existe et c'est fondamental.

C. : Tu as rencontré plus de personnes que celles que tu as filmées ?
Y.D. : Oui, j'ai rencontré plus de personnes. Je n'ai pas non plus fait de casting. Je voulais que ce soit équilibré, hommes-femmes. On voulait aussi aller plus loin que le colis alimentaire. On a donc différencié le type d'aide pour avoir des situations différentes. Le film s'intéresse surtout aux personnes qui aident et non aux types d'aides en tant que telles. Cela s'est fait naturellement, par rencontres et par échos.

C. : On espère que ce film continuera sa carrière.
Y.D. : Pour le moment, le film est projeté dans une série de villes. Il est passé à Mons, à Liège, peut-être à Bruxelles. Il est aussi passé dans une série de centres culturels. Ensuite, on verra. Le Prix du Pain est encore projeté aujourd'hui et j'espère que ce sera la même chose pour ce film-ci. Je vais essayer de faire des projections des deux films car je pense que ce serait intéressant de projeter les deux films. Peut-être qu'il y en aura un troisième. Je veux continuer sur le sujet et faire plusieurs films car 50 minutes, c'est bref, on ne peut pas englober tous les aspects qui peuvent être traités.

C. : Quel serait l'objet du troisième film?
Y.D. : On envisage de traiter de l'aspect politique mais il ne faut pas entrer dans la langue de bois non plus. Il faut voir comment on peut aborder la chose de manière intéressante. Je n'en parle pas trop pour le moment car on est en pleine discussion. Je ne veux pas faire un film militant qui donnerait une solution miracle. J'essaie de trouver des gens qui travaillent à des solutions, cela pourrait être des politiques ou d'autres personnes. Je voudrais rester dans la même optique: 4 portraits, 4 expériences et laisser les gens discuter après la projection. On est en train d'y réfléchir mais cela risque d'être assez complexe.

C. : Tes films font réagir de manière épidermique mais tu laisses la liberté à chacun de réagir comme il veut.
Y.D. : C'est mon objectif. Je veux que les gens réagissent. Comme j'ai été instituteur, éducateur, j'ai dû réagir face à des situations délicates, injustes, pas évidentes, difficiles. Il n'y a pas que de l'injustice dans la pauvreté, il y a parfois des gens qui ont loupé une marche après un divorce, ils commencent à boire et l'entreprise fait faillite. Il y a un vrai problème structurel qui se met en place actuellement avec les lois actuelles. Une mère avec des enfants est la pire situation que tu peux avoir aujourd'hui. Il se passe des choses inacceptables mais cela ne veut pas dire que cela développerait une seule solution possible. Il n'y a pas qu'une solution même si c'est ce qui se dit de tous les côtés. Il commence à y avoir une vraie fracture entre les travailleurs et les chômeurs, les travailleurs et les patrons. Il faut réunir et faire en sorte que les gens qui investissent aujourd'hui comprennent dans quoi ils investissent et pourquoi.
Il y a un vrai danger avec le bénévolat : il y a de plus en plus de pauvres, les bénévoles s'en occupent. Plus il y aura de pauvres, plus les bénévoles seront occupés et ne pourront pas donner de l'énergie pour lutter. Je trouve cela important qu'il y ait des réseaux qui permettent d'essayer de garder de l'énergie pour le moyen et le long terme. Le bénévolat n'est pas qu'une chose formidable, cela pose question, il y a aussi des paradoxes autour du bénévolat qui existent.

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