Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2016
 

"Scénario et réalisation, modes d'emploi ?"

Deux enseignants de cinéma, deux cinéastes, deux scénaristes, deux passionnés de cinéma belge. Il n'en fallait pas plus (et c'est déjà pas mal !) pour réunir Frédéric Sojcher et Luc Jabon autour d'un même ouvrage - Scénario et Réalisation : modes d'emploi?. Un livre qui manquait dans les rayons des librairies et des bibliothèques puisqu'il traite de l'écriture filmique non seulement par le truchement du scénario mais aussi (et c'est là que cela devient intéressant) de la mise en scène. Les manuels de scénario sont légion, les livres d'entretiens avec des réalisateurs aussi, mais aucun n'a mis en évidence les synergies qui existent entre le scénario et la mise en scène. Plutôt que de parler de manuel, les auteurs envisagent plutôt leur ouvrage comme un ensemble de questions à se poser, de pistes à suivre tant pour les réalisateurs aguerris que pour les cinéphiles et les réalisateurs en herbe.
L'ouvrage est disponible ici

Frédéric Sojcher enseigne à l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne où il dirige le Master en scénario, réalisation et production. Luc Jabon enseigne, quant à lui, à l'Institut des Arts de Diffusion à Louvain-la-Neuve. Le premier, plutôt connu comme réalisateur, a déjà réalisé dix courts-métrages et quatre longs-métrages qu'il a écrits ou coécrits (Cinéastes à tout prix en 2004, HH, Hitler à Hollywood en 2011), le nom du second apparaît surtout comme scénariste, avec une vingtaine de scénarios à son actif, même s'il vient de réaliser son premier long-métrage.

Cinergie : D'où vient ce désir d'écrire cet ouvrage ensemble ?
Frédéric Sojcher: Luc Jabon est considéré comme le plus grand professeur de scénario en Belgique car cela fait des années qu'il donne des cours de scénario à l'IAD et qu'une grande partie des nouveaux cinéastes comme Joachim Lafosse, Frédéric Fonteyne ont été ses étudiants. Il est également scénariste, il a fait un grand nombre de scénarios pour le cinéma et la télévision et donc on a réfléchi à la manière de faire un livre qui parle à la fois de scénario, la spécialité de Luc, et à la fois de réalisation. Luc s'est aussi essayé à la mise en scène puisqu'il vient de réaliser son premier long-métrage et j'ai parfois aussi coécrit des films que j'ai réalisés. On s'est demandé pourquoi il n'y avait pas, à notre connaissance, de livre qui parlait à la fois de réalisation et de scénario. Il y a plein de manuels sur le scénario qui existent, plein d'interviews de cinéastes qui racontent leur expérience, par exemple celui de Luc Dardenne. Nous, on voulait faire l'inverse : un livre pour tous les scénaristes, tous les réalisateurs, pour ceux qui veulent faire des films ou ceux qui en font déjà, pour ceux qui veulent savoir comment on fabrique un film. Quelles sont les questions qu'on se pose quand on est scénariste ? Quelles sont les questions qu'on se pose quand on est réalisateur ? Évidemment, ce ne sont pas toujours les mêmes, sinon ce serait chaque fois le même film qu'on verrait. Ce n'est pas un manuel, car je trouve les manuels embêtants, ils prétendent détenir la vérité et ce n'est pas notre cas, notre démarche est, au contraire, anti-dogmatique. Il faudrait trouver un autre nom car notre idée était plutôt de présenter une série de questions récurrentes qu'un scénariste, ou un réalisateur, se pose. À chacun d'apporter sa propre réponse.
Luc Jabon: Frédéric est à l'initiative de cet ouvrage qui veut montrer les liens ou les différences qui résident entre scénario et réalisation. Cela me semblait quelque chose de très pertinent et judicieux et cela pouvait amener quelque chose de plus à la masse des ouvrages qui existent déjà sur les réalisateurs ou sur les scénarios et les manières de les écrire. La deuxième chose qui m'avait touché dans sa proposition, et que je trouvais aussi très pertinente, c'est, qu'au-delà de son expérience de cinéaste, il est aussi professeur et auteur d'ouvrages sur le cinéma et plus particulièrement sur le cinéma belge qu'il rend visible auprès des lecteurs européens. Autre chose qui me frappait, c'est que dans le titre il y a un point d'interrogation : Scénario et Réalisation, modes d'emploi ? Et ce point d'interrogation dit tout du paradoxe de notre travail. C'est toujours bon, dans le cas de la transmission de notre savoir, qu'on puisse aussi y réfléchir et faire avancer la réflexion à ce sujet. On est tous les deux d'accord sur le fait que le scénario et la réalisation sont deux choses très mouvantes, très plastiques, ce n'est plus comme au temps d'Hitchcock. Il est important de voir ce qui perdure dans l'écriture et la réalisation et ce qui change : l'arrivée du numérique, des nouvelles technologies qui ont bouleversé la réalisation. On voulait rédiger un ouvrage sur ça, et il est certain que dans dix ans quelqu'un d'autre pourra refaire cet ouvrage autrement.
Frédéric SojcherF.S. : Il y a deux parties dans l'ouvrage : une sur cette complémentarité qu'il y a entre scénario et réalisation. Je me sens souvent insatisfait quand je lis des livres sur le scénario, même s'ils sont très bien faits, car ils parlent peu, voire pas du tout, de mise en scène. Or, un scénario, aussi incroyable soit-il, sera toujours inabouti s'il ne fait pas l'objet d'une mise en scène car l'objectif est de réaliser le scénario. Dans le livre, on essaie de mettre en lumière cette complémentarité, les différentes relations entre scénaristes et réalisateurs, on revient sur les grandes questions de l'écriture scénaristique, mais on se demande aussi comment la mise en scène et la musique peuvent être des formes d'écriture, car ce sont deux éléments très importants dans un film. Et, dans la deuxième partie, il y a différents axes comme le transmédia, qui apporte d'autres types de scénarios et de réalisations, les séries qui remettent en question ou non la place du réalisateur, le documentaire qui est une forme d'écriture à part entière, comment écrire un film documentaire ? Comment enseigner, transmettre les films écrits et réalisés ? Quelqu'un qui m'a beaucoup marqué, c'est André Delvaux, professeur à l'INSAS, qui disait que réaliser des films et les enseigner, c'était la même chose. Cela peut paraître bizarre, mais Jean-Luc Godard disait aussi que quand il écrivait des critiques dans les Cahiers du Cinéma, c'était déjà une manière de faire de la mise en scène. Cela signifie que c'est d'abord et avant tout le désir de cinéma, le désir de s'exprimer à travers le cinéma, le désir de penser cinéma. J'attache une très grande importance aux critiques, bonnes ou mauvaises, car ce sont des passeurs qui transmettent leur amour pour le cinéma. Il semble que la place de la critique aujourd'hui n'est pas si importante, il faudrait qu'elle le soit davantage et c'est pour cela qu'on a rendu hommage à Jean-Michel Vlaeminckx car il aimait transmettre son amour du cinéma, ses découvertes.
Pour nous, c'est un ensemble, enseigner et faire des films sont corrélés: la pratique alimente la théorie, il ne faut juste pas le faire en même temps. On est malades de cinéma mais on a aussi envie de transmettre le virus aux autres.

C. : Le livre ne parle pas que de scénario et de réalisation, il y a toutes les différentes étapes de la réalisation.
L.J. : Ce qui est important pour nous c'est toute la chaîne qui est spécifique au cinéma et à l'audiovisuel: produire, écrire, tourner, monter, la postproduction, diffuser. Dès qu'un maillon de la chaîne se brise, le film est en danger à un moment ou à un autre de sa conception. On est très attachés à l'intégrité de cette chaîne car on respecte la notion d'auteur. On estime que tout est lié, on ne voulait pas présenter les différentes étapes comme étant des éléments sur lesquels on ne pourrait réfléchir qu'en soi. Cette liaison, et c'est là que réside le paradoxe, n'empêche pas des singularités et des spécificités à chaque étape. Monter n'est pas la même chose qu'écrire, etc. Ce paradoxe, il fallait le tenir dans l'ouvrage et, à l'intérieur des chapitres, on entre dans les paradoxes que présente l'écriture du scénario contemporain. On insiste beaucoup la dessus. Ce n'est pas un livre du présent qui reprend toutes les théories et qui les met à jour, c'est quelque chose qui se traduit aussi par rapport à l'expérience qu'on a nous, aujourd'hui, humblement et modestement, du cinéma dans le présent. Cela nous semblait important d'approfondir cette notion-là et on voulait aussi donner "des outils, des clés", pour que le lecteur, qu'il soit professionnel ou curieux, puisse se faire sa propre idée. On a toujours été attentifs, de par la manière dont le livre est construit et dont il est écrit, à laisser toujours une place au lecteur, quel qu'il soit, sans apporter une espèce de parole définitive.

C. : Comment est construit le livre ?
F.S.: Á la fin de chaque chapitre, il y a une série de questions que le lecteur, le cinéaste, le scénariste, le réalisateur, le cinéphile peuvent se poser. C'est systématique. Soit c'est Luc, soit c'est moi qui interviens de manière personnelle mais ces interventions constituent moins de 10% de l'ouvrage. On a fait cela pour ne pas se cacher. Il me semble qu'on ne peut parler qu'à partir de ses propres expériences, qu'à partir de ses propres pratiques. À côté de cela, on donne plein d'exemples de la manière dont des cinéastes et scénaristes célèbres travaillent. À la fin de chaque chapitre, il y a un texte de, par exemple, Paul Delvaux, Wim Wenders, Jean-Claude Carrière, pour éclairer telle ou telle approche du scénario ou de la réalisation. On a vraiment envie d'être dans une espèce de partage de nos pratiques, des questions qu'on se pose. J'aurais voulu avoir ce livre quand j'ai commencé à faire des films car il y a très peu de livres qui sont dans cette démarche-là: partager le désir du cinéma mais d'une manière ouverte. Souvent, les personnes parlent uniquement de leur point de vue à elles. Elles ont parfois tendance à confondre leur point de vue à la vérité. Nous, on estime qu'il y a plusieurs vérités, qu'il y a plusieurs types de cinéma, qu'on peut aimer à la fois un blockbuster et un film d'auteur très pointu. On peut aussi avoir différentes pratiques en tant que scénariste ou réalisateur.
L.J. : On n'a pas hésité à monter la contradiction : à mettre en exergue certains propos qui contredisent d'autres propos de l'ouvrage pour que le lecteur ait ce point de vue le plus ouvert possible sur une question sur laquelle on continuerait à s'interroger, car il y a plusieurs possibilités qui sont ouvertes à celui qui veut pratiquer l'art du scénario ou l'art de la réalisation, ou les deux à la fois.

C. : Cet ouvrage serait à la base de la discussion ? L'idéal serait que les lecteurs réagissent aux interrogations soumises dans votre livre ?
F.S. : Il y a un mystère autour de la création filmique. C'est très passionnant de partager l'envers du décors. Au cinéma, il y a les films qu'on peut voir, il y a les scénarios qu'on peut lire quand on est professionnels, mais il y a l'envers du décor dont on parle très peu. Comment les choses se font-elles ? Comment se crée cette complicité entre un scénariste et un réalisateur, parfois même avec un producteur, qui permet au film de se faire ? Il y a quelque chose de romanesque dans le parcours qu'on a évoqué, dans la manière avec laquelle on raconte comment les films sont faits. Si quelqu'un a envie de comprendre comment se font les films, il peut avoir des pistes à travers ce livre. Ce n'est pas un livre théorique, il fait plutôt appel à l'imaginaire, celui là même qu'on développe lorsqu'on réalise un film.

C. : Appel à l'imaginaire mais aussi appel au dialogue entre scénariste et réalisateur ? Les échanges sont peut-être peu évidents et ce livre permettrait d'en créer ?
L.J. : On sait qu'on n'est pas des anges et que le métier de scénariste peut être redoutable et peu évident. On n'évite pas ce débat-là. Par contre, ce qu'on cherche à montrer, c'est comment, quand on se trouve sur des terrains glissants et fragiles, par notre propre questionnement puisque tout n'a pas toujours été rose pour nous non plus, l'expérience échangée est encore plus intéressante. Devant quelqu'un qui a tout, cela devient plutôt le témoignage d'un modèle. Par contre, lorsqu'on est face à des cinéastes qui ont connu des difficultés, ce qui est le cas de la plupart des cinéastes et scénaristes de ce monde, il y a quelque chose de plus à partager. Ce qui m'intéresse, c'est de parler du scénario pour parler de la matière elle-même : que fait-on quand on se trouve devant un obstacle, quand on n'en connaît pas la réponse ? Quels sont les outils qu'on se donne pour surmonter ce moment difficile ? Notre expérience est parfois encore plus grande pour pouvoir la transmettre à d'autres ? On a vraiment voulu partager notre expérience et j'espère que le livre aura cet effet-là. Cela n'empêche pas des recherches qui peuvent être pointues et théoriques. On s'attache parfois à la construction d'un personnage, à la recherche d'un dialogue, au travail sur le plateau avec les équipes et les comédiens, au travail sur le documentaire quand on est confronté au réel. Je crois qu'on doit laisser à la pensée la place pour se développer. Il ne faut pas croire que tout est acquis. On se rend compte que chacun des films dont on parle, c'est chaque fois quelque chose de singulier et de particulier. On essaie d'échapper à la norme et à l'idée que tout serait configuré une fois pour toute et qu'il faut entrer dans cette configuration et admettre qu'il n'y a pas d'autres moyens d'arriver à nos fins. Luc Jabon et Frédéric Sojcher
F.S.: Je ne suis pas totalement d'accord avec Luc. Je pense que tous les cinéastes, ceux qui ont le plus de succès ou ceux qui ont le plus de difficultés à faire des films, ont toujours un combat à mener pour faire leurs films. Même les plus grands auteurs de cinéma ont été confrontés à des problèmes à résoudre. Même s'ils sont connus, tous les scénaristes et cinéastes sont amenés à se poser la même question : comment est-ce qu'on raconte une histoire ? Si on se place du côté narratif, dans lequel j'inclus le documentaire, comment a-t-on un point de vue sur ce qu'on veut raconter ? Et cela passe par un point de vue narratif au niveau du scénario et au niveau de la mise en scène. Pourquoi la mise en scène fait-elle vraiment partie de l'écriture filmique, pas au même titre que le scénario mais en complément de celui-ci ? Car selon la manière de mettre en scène un scénario, on n'aura pas le même film. Il y a eu des remakes des films d'Hitchcock comme Les Enchaînés et Fenêtre sur cour, qui ont tous les deux été refaits sous forme de téléfilms aux États-Unis : d'un côté on a des chefs-d'œuvre réalisés par Hitchcock et de l'autre, on a des films sans intérêt à partir d'un même scénario. Pourquoi ? Car la musique de Bernard Herrmann joue un grand rôle dans la mise en scène d'Hitchcock, car les acteurs participent aussi à la réussite des films d'Hitchcock. Le rôle du réalisateur est d'avoir une vision globale du film et de trouver les bons collaborateurs qui vont chacun apporter leur part artistique pour que le film soit le plus abouti et intéressant possible. C'est là que je pose la question de l'écriture filmique car, à partir d'un même scénario, en fonction des acteurs, de la musique, du découpage technique, du montage, de la bande son, on peut avoir un chef-d'œuvre du cinéma et un film sans intérêt. Je ne prétends pas que l'art du scénario ne soit pas important, il est essentiel, mais le scénario seul ne donne pas un film. C'est l'articulation entre les deux qu'on tente d'explorer dans le livre.

C. : Comment s'est écrit cet ouvrage ?
L.J. : On a d'abord pensé la structure générale de l'ouvrage avec l'éditeur. On voulait multiplier les exemples et les pratiques qui n'étaient pas nécessairement les nôtres et donc il a fallu circonscrire dans le nombre de pages. Puis, on s'est partagé des chapitres pour partager l'écriture puis on se lisait mutuellement quand les chapitres étaient écrits, on était à la fois le critique de l'un et de l'autre et aussi celui qui pouvait suggérer des développements qui manquaient, etc.
Il y a également eu une réflexion sur la structure de l'ouvrage qui présentait un aspect plus réflexif sur le sujet abordé, l'expérience personnelle, les témoignages des autres cinéastes ou d'autres scénaristes qui permettaient d'exemplifier de manière plus large l'ensemble des techniques possibles sur ce sujet.
Notre ouvrage ne part pas de rien, il démarre d'une masse d'ouvrages, il a fallu faire des choix. Et on a voulu joindre à notre ouvrage une bibliographie assez complète contenant les livres qui aujourd'hui nous semblent importants à lire à côté du nôtre.

C. : Cet ouvrage pourra servir de manuel pour beaucoup ?
Luc JabonL.J. : Ce livre ne doit pas servir de manuel, mais il peut compléter un cours. Mes étudiants sont des apprentis scénaristes et ils ont besoin d'entendre la manière dont on règle l'organisation de l'écriture d'un scénario. Ici, on s'adresse à un public beaucoup plus large même au-delà des professionnels du cinéma et de l'audiovisuel : des cinéphiles, des lecteurs curieux qui veulent connaître les coulisses de la fabrication du film. Le livre n'est pas un cours, mais il peut le compléter. On ne voulait pas tomber dans le relativisme intégral car cela signifie qu'on serait dans l'absence de point de vue. On ne peut pas dire que tout est bon à prendre, mais on ne voulait pas imposer une marche à suivre pour écrire un bon scénario comme c'est le cas de plusieurs ouvrages. On n'a pas hésité à prendre parti par rapport à ce type de démarche.

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