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Février 2016

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Valéry Rosier - Parasol

Parasol, c'est mon Mistral Gagnant

Réalisateur et scénariste belge, Valéry Rosier a déjà réalisé une série de courts-métrages comme Yéti en 2005, Dimanches en 2011 et Silence radio en 2013. Ce frasnois d'origine a présenté son premier long-métrage au FIFF en octobre dernier : Parasol, un film majoritairement tourné à Majorque, avec des comédiens non-professionnels. Film choral sur les effets du tourisme sur trois personnages principaux qui ne se croisent jamais : Julienne (Goeffers), une dame de 73 ans qui veut rejoindre l'homme qu'elle a rencontré sur Internet, Alfie (Thomson), un jeune Anglais de 20 ans, parti en camping avec ses parents, qui veut se faire des amis et Pere (Yosko), un père de famille local, conducteur du petit train qui tente de gérer sa vie de père et de travailleur. Dans ce film, Valéry Rosier oscille entre fiction et documentaire, entre ironie et tristesse, entre violence et tendresse pour raconter ces trois histoires en parallèle, ces trois portraits d'âmes esseulées.

Cinergie : Comment viennent tes idées de films ? Par des lectures ou des rencontres ?
Valéry Rosier : Pour faire un film, j'ai l'impression qu'il faut qu'il y ait plusieurs idées qui se rencontrent. Pour mon film précédent, Silence radio, il y avait des idées qui traînaient depuis plusieurs années, mais qui n'étaient pas suffisantes pour faire un film. Et puis d'autres idées arrivent. Une fois que j'ai l'impression qu'il y a une cohérence dans toutes ces idées, je me mets à la recherche des personnages, et c'est la deuxième partie du travail, le travail préparatoire du film. Parasol, c'est un film qui s'est fait concrètement en deux ans mais qui s'est fait plus largement en quatre ans. J'ai beaucoup lu sur le tourisme. Il y a une littérature immense sur le sujet qui montre comment le tourisme peut être une métaphore de pas mal de maux de notre société. Le tourisme me permettait d'évoquer des sujets qui sont chers à mes yeux, par exemple l'isolement dans lequel la société nous pousse de plus en plus. Montrer l'isolement et le désœuvrement de certains personnages dans un lieu qui est censé être un lieu du plaisir et du regroupement de masse et de la rencontre peut être fort cinématographiquement. Une fois que des concepts et des idées claires sont là, je suis parti tout seul à Majorque et je suis allé à la rencontre des gens en saison. Je voulais une île pour son pouvoir symbolique, l'île représente la solitude et j'aimais le pouvoir évocateur de l'île déserte, l'idée des vacances, des cocotiers, etc. J'ai comparé les prix d'avion et Majorque était moins cher. Je suis parti là-bas sans savoir que j'allais faire une fiction. C'était un peu confus dans ma tête, je pensais peut-être à un documentaire. Mais les personnes que je rencontrais ne restaient pas sur place très longtemps. Faire un documentaire était un peu compliqué, surtout que ce que je préfère dans la fabrication d'un film, c'est la rencontre. J'ai également abandonné l'idée de documentaire car j'ai tendance à repérer les choses qui me font rire et j'ai toujours peur de la moquerie. J'avais peur de me moquer des gens parce que beaucoup de choses me faisaient rire. Du coup, j'ai opté pour la fiction pour pouvoir me moquer des personnages, des comédiens conscients de l'humour que j'allais injecter dans leurs histoires. Quand je suis arrivé à Majorque, j'ai posté des annonces dans les journaux où je disais que n'importe qui pouvait venir tourner dans mon film et donc j'ai reçu 300 mails de personnes qui voulaient tourner avec moi. Un soir, dans un bar, j'ai organisé des castings. C'est là que les rencontres se sont faites et chaque rencontre en amène une autre et fait évoluer le scénario qui était assez simple au départ.

C. : Ce ne sont pas des comédiens ?
V.R. : Pour quelques seconds rôles, il y a des comédiens professionnels, mais la majorité des comédiens du film n'ont jamais fait ça de leur vie. C'était cette envie d'insérer de la réalité et un sentiment de documentaire à l'intérieur d'une fiction et aussi la magie de modeler un peu les gens et d'utiliser ce qu'ils sont pour l'insérer dans les personnages qu'ils interprètent.

C. : Tu as été comédien de théâtre et tu as décidé de travailler avec des personnes qui n'avaient jamais joué ?
Parasol de Valéry RosierV.R. : C'est un sacré défi de faire jouer des non-comédiens. J'ai déjà travaillé avec des comédiens, et c'est magique car quand on a trouvé ce qu'on estime "juste", ils le répètent à l'infini. Avec des non-comédiens, c'est plus compliqué. Ils ont leurs défauts et leurs qualités, certains ne parlent pas bien mais ont une présence physique, certains improvisent très bien. On adapte la mise en scène en fonction d'eux, c'est ce que j'ai dû faire.

C. : Pourquoi avoir choisi cette formule-là ?
V.R. : J'aime bien me surprendre et j'avais le rêve de travailler avec des non-comédiens qui ont des physiques inattendus. Je voulais être surpris par des personnages qui ne connaissent pas le monde du cinéma et utiliser cette surprise dans la mise en scène. Certains personnages ne savaient pas réciter un texte et j'ai dû m'adapter. On était quatre sur le plateau et on n'avait pas le droit de tourner partout et il y avait souvent des gens sur les lieux de tournage, on a donc toujours eu des problèmes de sons, de regards, de police qui arrive en plein milieu d'un plan. S'adapter et trouver des solutions à ces problèmes c'est un peu une contrainte qui pousse à être créatif.

C. : Tu avais un budget pour faire ce film ?
V.R. : Comme mes films précédents ont eu leur petit succès, j'avais des scénarios qui auraient pu être tournés, mais j'aurais dû être patient. Mais je n'avais pas envie d'attendre. J'avais envie de liberté et j'avais une nécessité de filmer rapidement. Dimanches a été produit par une asbl qui a mis un peu d'argent de côté grâce aux diffusions télé et aux prix que le film a gagnés. J'avais laissé cet argent à l'asbl en sachant qu'un jour je m'offrirais un petit film sur le vif sans financement. On avait 15.000 euros ce qui est peu pour un long-métrage. Le film s'est fait sur plusieurs tournages et on a pu financer comme ça le premier tournage, on dormait dans des AirBnB, chez l'habitant, on prenait les vols les moins chers, c'était l'ingénieur son qui faisait à manger le soir pour tout le monde. On a fait tout de même attention au confort de l'équipe parce que c'est essentiel.

C. : Parle-nous de la production de ton film.
V.R. : On a eu cinq tournages, mais on en a eu quatre avec l'argent qu'on avait mis de côté grâce à Dimanches. On est arrivé à un montage qui faisait un peu plus d'une heure et puis on n'avait plus d'argent et il manquait quelque chose au film. Je suis allé voir un producteur, Benoit Roland, et ensemble, on a tenté de trouver des solutions pour récupérer un peu d'argent : la Fédération Wallonie-Bruxelles est venue nous aider, on a eu le Tax Shelter. Grâce à cet argent supplémentaire, on a pu repartir en tournage pour une dernière session de cinq jours et terminer le film dans de bonnes conditions.

La post-production coûte cher et j'avais choisi des chansons comme Besame mucho qui coûtent cher aussi. Ce financement est arrivé à point nommé. Maintenant, le film a une petite carrière en festival qui s'annonce bien.

Valéry Rosier, réalisateurC. : Wrong men, la maison de production est nouvelle en Belgique, c'est une sorte de multinationale ?
V.R. : Ils ont deux-trois ans et ont deux longs-métrages, dont Préjudice, à leur actif. Je pense que d'autres films arrivent cette année. Ils sont jeunes, c'est Benoît Roland que je connais depuis longtemps ! Je faisais du théâtre avec lui, on s'était perdu de vue, puis on s'est retrouvés pour une série documentaire pour Arte qui s'appelle Babel Express en été 2014, une série qui montrait les coulisses de la création en Belgique. La série a été diffusée un peu partout en Europe. J'étais fier de montrer tous les talents cachés en Belgique.

C. : Revenons à Parasol, comment s'est passée l'écriture ?
V.R. : Les années de lecture et de macération m'ont permis d'avoir quelques trajectoires de personnages toutes liées au tourisme et à la solitude qui est la thématique du film. Des solitudes vécues différemment. Le scénario devait faire 15-20 pages et à partir des personnes rencontrées lors des castings, j'ai adapté mon scénario qui n'a jamais cessé d'évoluer. On a fait quelques répétitions et on l'a encore réadapté en fonction des comédiens qui ne savaient pas réciter le texte ou qui étaient meilleurs en improvisation.

C. : Parasol, ce sont trois récits de personnages qui ne se croisent pas. As-tu tourné chaque récit séparément ?
V.R. : Il y a eu plus de trois récits tournés et au fur et à mesure, les histoires ont évolué, des histoires sont sorties du lot et sont devenues plus importantes. On a tourné cinq histoires et au premier tournage, on en a tourné deux tout en sachant qu'on voulait encore en tourner une dans le petit train mais qui ne fonctionne pas en hiver donc on a postposé à l'été suivant. En fonction de l'emploi du temps des personnages, on tournait et on revenait avec de la matière. On avait commencé une histoire, mais on l'a remplacée par l'histoire d'une Belge de 73 ans, que j'ai castée ici, Julienne, une fermière de Flobecq qui n'avait jamais fait de cinéma de sa vie. Quand Julienne est arrivée à Majorque, elle a eu trois jours de tournage, puis trois jours de pause, puis on est revenu à elle. En fonction de la météo, on changeait parfois le programme.

C. : Est-ce que la difficulté dans l'écriture de ce film était de garder de l'équilibre et de l'espoir dans les histoires et ne pas apporter trop de noirceur ?
V. R. : Effectivement. Une des histoires qu'on a abandonnée était une histoire trop sombre et il y a en avait déjà une. Julienne est apparue comme un personnage plus lumineux. Les scènes plus légères viennent renforcer les scènes plus difficiles. C'était un vrai travail d'équilibriste que j'ai fait avec mon monteur pour passer d'une histoire à l'autre, il a fallu doser tout ça.

C. : Tu as eu un coscénariste pour ce film ?
V.R.: J'ai commencé tout seul et quand j'ai rencontré Benoît Roland, on s'est dit que ça pouvait être bien d'avoir un œil extérieur sur l'écriture. J'ai eu des script doctors (François Verjans et François Pirot) et même un coscénariste, Matthieu Donck : ils m'ont apporté leur fraîcheur et leur talent.

Valéry Rosier, réalisateurC. : Esthétiquement, quelle était ton intention ?
V. R. : J'avais des intentions très précises dès le départ : travailler avec des plans larges, plus ou moins frontaux, fixes, dans lesquels je voulais que les personnages soient un peu perdus et bloqués. C'était la contrainte qu'on s'est mise avec Olivier Boonjing et qu'on a respectée jusqu'au bout. Ce cadrage va bien avec la thématique de la solitude et la frontalité peut aussi apporter une petite touche d'humour. Après cela, il y a eu un travail sur la lumière, sur les couleurs.

C. : Concernant les couleurs du film, quels sont les partis pris ?
V.R. : Je pense que c'est le contrepoint qui crée la force, avoir des couleurs flashy autour d'un personnage qui vit un drame intérieur est plus puissant que d'avoir un personnage triste dans des couleurs tristes. Il y a des couleurs qui sont associées aux personnages. Le travail a été fait relativement rapidement parce que je travaille avec la même équipe depuis longtemps et qu'on se comprend. Les plans fixes permettent de travailler facilement la composition.

C. : Est-ce que le tournage morcelé est angoissant ?
V.R. : Le fait de tourner avec des intervalles et de pouvoir monter entre les tournages, c'est un luxe incroyable. Alors que le film n'avait pas d'argent, j'ai eu l'impression de travailler dans le luxe. Je pouvais améliorer les récits, les narrations. C'était un work in progress, ce film ! Le problème, c'est que je tournais avec des enfants donc j'étais un peu pressé. Les enfants ça grandit vite et ça change beaucoup. Et comme j'ai tourné avec des non-comédiens qui continuaient à vivre d'un moment de tournage à l'autre, il a fallut s'adapter. Le changement de lumière aussi était contraignant, entre l'hiver et l'été.

C. : Quel est le point commun entre les personnages de ton film ?
V.R. : L'isolement et l'enfance aussi. Le tourisme m'a permis de parler de l'infantilisation de l'homme aujourd'hui. On est hyper sécurisé, on a peur de l'inattendu, et le tourisme c'est ça : venir comme un enfant où tout est fait à notre place. On se laisse faire, on est amorphe. Et puis, il y a cette autre part d'enfance, un peu plus folle, qui nous fait partir au bout du monde pour trouver l'amour !

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