Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Septembre 2013
Mots-clés : rencontre, film belge,
 

Vijay and I - Rencontre avec Sam Garbarski

Comment ne pas succomber à la tentation de s'offrir une nouvelle vie ? Evidemment, lorsqu'on est à l'aise dans le costume de son présent, que l'on envisage le futur avec énergie et sérénité, la question ne se pose pas. Mais quand le gong de la quarantaine sonne au seuil d'un amas de frustrations, et qu'il nous reste seulement quinze ans de vie active pour corriger les faiblesses d'une adolescence prolongée, qui ne sauterait pas sur une telle occasion ? Une aventure d'autant plus grisante que l'on peut vivre son propre enterrement pour ensuite se réincarner dans la peau d'un autre, arrivé à l'âge adulte sans devoir passer par les obstacles de l'apprentissage juvénile.
Will Wilder est une star de la télévision connue de tous sous la fourrure d'un lapin malchanceux dans une émission pour enfants. Coincé dans son costume de grosse peluche verte, genre Blabla ou Casimir, Will gagne bien sa vie mais au prix de l'humiliation de ses espoirs bafoués de comédien. Lui, à qui l'on promettait de devenir le Marlon Brando moderne ! Profitant d'un malentendu sur sa mort présumée, il assiste à son propre enterrement sous l'apparence de Vijay, un ami indien que Will aurait connu dans une jeunesse lointaine, à l'époque des voyages intercontinentaux et des amitiés sans condition. Poussant le vice jusqu'à vouloir tester sa performance auprès de sa femme et de sa fille endeuillées, il s'emmêle les pieds jusqu'à essayer de (re)conquérir son (ex)épouse. L'habit ferait-il le moine ? Et sous l'habit, ce moine, comment est-il ? Vijay, Indien Sikh, raffiné et élégant, aurait-il plus de chance d'être admiré par les siens que la doublure grotesque du lapin vert ?

Comédie caustique à rebondissements truculents, dans les ruelles pittoresques du quartier New Yorkais de Soho, bercée par les accords jazzy du saxophone de Steve Houben, Vijay and I est une comédie digne de ce nom.
Rencontre avec le réalisateur, Sam Garbarski, dans une oasis indienne d'un quartier « bobo » Ixellois.

Cinergie : Vijay and I se passe à New York. A-t-il été co-produit par les Etats-Unis ?
Sam Garbarski : Non, il a été financé par mes financiers habituels : la Belgique, le Luxembourg et l'Allemagne. On n'a quasiment rien obtenu de la part des Etats-Unis. On a tourné là-bas les extérieurs uniquement, mais on ne s'est pas « compromis » dans une relation. Les lois sont très différentes des nôtres, et on peut vite perdre le contrôle. On a eu la chance de pouvoir tourner en indépendant à New York.

C. : Et pourquoi avoir choisi cette ville ?
S. G. : C'est une histoire qui se prêtait à une ville cosmopolite, qui possède une forte population d'origine européenne, juive, qui a fui le nazisme. Et puis, c'est le pays où tous les rêves se disent possibles ! La communauté Sikh y est tout aussi importante que celle de Londres. Alors, quand on a cherché un endroit où mettre notre jeune comédien qui voulait réussir et se transformer en Sikh, il a paru évident que cela devait se passer là-bas. C'est aussi le pays du cinéma comique signé par des réalisateurs d'origine européenne comme Ernst Lubitsch.
Je suis moi-même issu d'un métissage de cultures. Je suis d'origine polonaise, né à Munich, et je suis Belge depuis plus de 30 ans. Je me sens métissé dans tout ce que je ressens.
Et puis, pourquoi une comédie qui se passe à New York ne pourrait-elle être racontée que par un Américain ? C'est une histoire belge qui se passe à New York. On m'a dit que ça ressemblait à un film américain - et quelques autres compliments sympathiques - mais je n'ai jamais eu l'intention de copier ou de faire comme les Américains ! En même temps, il est certain que je me suis inspiré de beaucoup de films que j'ai vus.

C. : Comment raconterais-tu l'histoire de Will ?
S. G. : Les comédiens, en général, aiment jouer d'autres vies, mais lui particulièrement. Cela aurait été considéré comme normal qu'il ne réussisse pas du tout, en tant que comédien d'origine allemande à New York. Mais, ce qui est pire à ses yeux, c'est d'avoir réussi une carrière de comédien déguisé, masqué, que personne ne peut reconnaître parce qu'on ne sait pas que c'est lui le lapin vert ! C'est une réussite presque encore plus difficile à digérer que s'il avait simplement tout raté... On a beaucoup brodé autour du personnage avec Moritz Bleibtreu, qui est un comédien viscéral, avec un côté Marlon Brando dans sa manière de concevoir le travail. C'était assez passionnant de travailler le côté psychologique en arrière-fond, même si on ne l'a pas trop raconté dans le film.

C. : Est-ce que cela veut dire que, d'une part, tu as travaillé le scénario avec tes co-scénaristes et, d'autre part, tu l'as retravaillé avec les comédiens ?
S. G. : L'écriture du scénario s'est faite, comme d'habitude, avec Philippe Blasband auquel s'est ajouté Matthew Robbins, un scénariste américain. Mais sur le tournage, j'étais seul à travailler avec les comédiens. Cela me passionne de créer la psychologie des personnages, j'aime chercher l'histoire derrière l'histoire, celle qu'on ne raconte pas.

C. : Avec Irina Palm, Quartier Lointain et maintenant Vijay, il semblerait que l'envie de vivre une autre vie est un sujet qui te poursuit.
S. G. : J'aime me perdre dans les histoires. J'aime les histoires parce que je trouve qu'elles sont plus belles que la vie. Qui n'a jamais rêvé d'être quelqu'un d'autre, ne fut-ce qu'une soirée ? Pourquoi se déguise-t-on en cowboy, en d'Artagnan, en princesse, ou en sorcière ?
Personnellement, j'aime entrer dans une histoire et la raconter comme si c'était la mienne. Sinon, je n'aurais pas fait ce métier !

C. : Et dans cette histoire, tu t'es permis de montrer un monde idyllique, un brassage de communautés. Juifs allemands, Sikhs, tout le monde s'entend bien, tous se respectent.
S. G. : L'art est un très beau vecteur pour ça. J'ai assisté à un concert de Musica Mundi, et le clarinettiste, Giora Feidman, a joué un mélange de l'hymne national israélien et de l'hymne palestinien. Et c'était beau. C'était magique. Si seulement cela pouvait être aussi simple. Avec la musique, il est peut-être plus facile de rapprocher les mondes, mais avec une histoire aussi, on peut imaginer que tout le monde s'entend. À force d'imaginer, ça pourra peut-être arriver. L'imagination est un moteur bien plus important qu'on ne le croit ! Et puis c'est une comédie, et une comédie est faite pour faire croire que tout est possible.

C. : Comment as-tu choisi ton comédien, Moritz Bleibtreu ?
S. G. : Il fallait un comédien européen qui parle suffisamment bien l'anglais américain pour être crédible dans le rôle d'une personne censée vivre là-bas depuis 20 ans.

C. : Et en tant que Sikh, il est tout à fait crédible.
S. G. : Il est beau en Sikh. Il se préférait en Vijay qu'en Moritz. Un soir, il est rentré du tournage à l'hôtel sans se démaquiller. Personne ne l'a reconnu à la réception !
Il aimait devenir Vijay tous les matins. On avait peur qu'il supporte mal ces heures de maquillage nécessaire avant de commencer à tourner, mais pas du tout !

C. : Pourquoi en Sikh ?
S. G. : D'abord parce que j'aime beaucoup le Sikhisme, c'est une religion d'une grande tolérance et d'une spiritualité profonde. Et puis, en tant que cinéaste, je trouve que le costume que porte les Sikhs est magnifique, beau et élégant.

C. : Le générique de début est superbe. Tout est dit, mais on ne le comprend qu'à la fin du film.
S. G. : Ce sont de jeunes illustrateurs belges très doués. Leur boîte s’appelle Salut ça va.

C. La musique aussi s'intègre totalement dans le film. L'entrelacement se fait avec subtilité.
S. G. : C'est le saxophone de Steve Houben, ça ! On se connaît depuis pas mal de temps. Steve est un ami, et son saxo n'est pas juste un instrument mais le prolongement de Steve Houben. C'est magnifique ! C'est du jazz mélodieux qui va avec la ville de New York.

C. : Comment as-tu travaillé pour la composition musicale ?
S. G. : Je lui ai montré le film avec le montage de mes choix musicaux, qu'il a repris. Ce sont des morceaux de Stan Getz qu'il a interprétés. À la mer, on a envie d'entendre la mer, et à New York, pour une histoire charmante et amusante, on a envie d'entendre ce genre de musique. Je l'avais en tête pendant tout le tournage. En général, durant un tournage, je sais quel genre de musique il me faut pour chaque scène. Ce sont des indications que je donne à mon chef op'.

C. : Dans le souci de faire correspondre le rythme de l'image à celui de la musique ?
S. G. : Pas vraiment... C'est pour l’atmosphère plutôt que pour le rythme, parce j'aime aussi le contre-rythme. Ce n'est pas parce que l'image est rapide que la musique doit l'être.

C. : Pour en revenir à Vijay, Will rate sa vie professionnelle et privée, alors que dans la peau de Vijay, tout lui sourit. Peut-on dire que, pour toi, l'habit fait le moine ?
S. G. : D'une certaine manière l'habit fait beaucoup. Quand, le matin, devant sa garde-robe, on choisit de porter tel vêtement plutôt qu'un autre, cela va influencer notre moral et vice-versa. Will était frustré. C'était un très bon comédien, mais cloîtré dans ce costume de lapin vert. Après 20 ans de cette vie, il est devenu parano. Il est persuadé que tout le monde a oublié son anniversaire et que personne ne l'aime. Ce qui n'était pas vrai. La vie est plus belle qu'il ne le croit. Mais sa perception négative de la vie lui fait penser le contraire.

C. : On a l'impression que tu t'es amusé à retourner les clichés que l'on porte sur les deux communautés. Le juif allemand est comédien tandis que l'Indien est banquier.
S.G. : C'est un clin d’œil à ma mère qui a toujours rêvé d'avoir un fils banquier.
Faire de la publicité ou des films, ce n'était pas un vrai métier pour elle. Le rêve de toutes les mamans juives, c'était d'avoir un fils banquier. Aujourd'hui, les banquiers sont des lépreux, mais ce n'était pas le cas il y a 30 ou 40 ans.

C. : Comment est considérée la communauté Sikh à New York?
S. G. : On les prend pour des terroristes à cause de leur barbe et de leur turban. La perception des Sikhs aujourd'hui en Angleterre, comme aux Etats-Unis, est très négative. Ils ont peur, certains ont même enlevé leur turban car ils se font agresser. Un banquier indien, ça fait chic. Je n'avais pas pensé à donner une revanche à cette communauté, mais en définitive, oui, c'est un beau pied de nez aux idées préconçues et aux clichés racistes.

C. : Tu as un nouveau projet ?
S. G. : Un auteur allemand m'a contacté lors de la Berlinale, il y a 3 ans, pour que je lise un de ses livres, et j'en suis tombé fou amoureux. J'ai très envie d'en faire un film. Ce n'est pas évident, c'est une comédie historique qui se passe après la guerre, en Allemagne. On a déjà écrit un scénario, mais on compte l'améliorer, c'est un projet auquel je tiens.

C. : Est-ce que ça prend du temps d'écrire un scénario ?
S. G. : Je n'ai jamais manqué d'idées. Une fois qu'elles sont en tête, je prends des notes, je griffonne. Je sais écrire, mais pas aussi bien que Philippe Blasband. J'ai toujours besoin de gens autour de moi. Seul, je ne sais rien faire. En tant que réalisateur aussi, je fais faire par les autres. C'est ce qui est passionnant. On a une vision de l'histoire qu'on veut raconter, on implique - par besoin ou par envie - d'autres gens, et cette histoire devient meilleure ! D'autant plus si elle est brodée par des amis !

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