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Rob Rombout. La mise en scène du réel

Publié le 22/09/2022 par Bertrand Gevart / Catégorie: Livre & Publication

Si le débat qui opposait les formes et les caractéristiques constitutives de la fiction face au documentaire est maintenant plus que révolu dans les études cinématographiques, il n’en demeure pas moins que des traces de ce débat subsistent encore au cœur des institutions qui continuent d’opérer des distinctions. Il est pourtant plus qu’entendu, en regard du travail de certain.e.s cinéastes, que les contours de la fiction et du documentaire entretiennent des liens particuliers qui ont parfois tendance à s’entremêler.

Rob Rombout. La mise en scène du réel

Revenant sur les fondements de ce débat et examinant les modalités des rencontres fécondes entre le documentaire et la fiction dans le cinéma de Rob Rombout, Marc-Emmanuel Mélon (professeur à l’université de Liège) livre un ouvrage passionnant sur le cinéaste belge qui ne s’inscrit pleinement dans aucune des deux catégories mais se situe dans un interstice qui nous aide à repenser les enjeux d’une telle rencontre.

Le livre Rob Rombout. La mise en scène du réel paru aux éditions Yellow Now est remarquable, tant pour les aficionados du cinéma de Rombout, qui fabrique ses films à partir de fragments épars de réalité, nous emportant à travers un voyage au cours duquel éclosent des micro récits de vie, que pour les personnes voulant découvrir un cinéma qui questionne des thématiques comme la liberté et l’existence, qu’elles soient matérielles, sociales, culturelles ou raciales. Tous ces fragments de vies, ces rencontres, ces libertés, se retrouvent au cœur du dispositif cinématographique que déploie Rombout, dispositif s’apparentant à une véritable constellation.

La structure du livre retrace tout d’abord les enjeux esthétiques de la fiction et du documentaire dans l’œuvre du cinéaste avant de s’intéresser plus en profondeur à des analyses de séquences passionnantes nous permettant de survoler ,de manière fulgurante, plus d’une dizaine de films. 

Dans la partie introductive, Marc-Emmanuel Mélon ne manque pas de poser immédiatement les balises à propos des différences théoriques entre le documentaire et la fiction tout en soulignant le problème d’une telle distinction : « Si cette distinction est aujourd’hui plus ardue à opérer, tant nombre de films contribuent à l’embrumer, il n’en reste pas moins vrai que la différence subsiste entre ces deux façons d’interroger le monde et d’en rendre compte… on sait par contre que tout film, quel qu’il soit, par divers moyens filmiques et périfilmiques, propose un pacte auquel le spectateur adhère où non selon ses attentes et ses gouts cinématographiques. »

Il retrace depuis les photographies d’Eugène Atget jusqu’à l’ouvrage Introduction to Documentary de Bill Nichols avant d’arriver à Rob Rombout qui semble avoir élaboré, au fil de ses films, « un projet répondant à une intention fondamentale, faire œuvre en cinéma ». Il n’est pas étonnant de constater qu’à travers cette formule énigmatique de « faire œuvre en cinéma » se cache un rapport singulier au médium cinéma. Selon Marc-Emmanuel Mélon, le cinéaste ne cesse de proclamer « la primauté de son regard et exploite toutes les possibilités du langage cinématographique, le cadrage, l’échelle des plans, la mise en scène, la pose, le montage arbitraire et même la fiction pour faire un film qui soit avant tout, non pas une pure création, mais un regard subjectif sur le monde ».

Écrire et concevoir un documentaire avec les méthodes de la fiction, voici la ligne de conduite d’un cinéaste comme Rob Rombout qui ne s’inscrit pas dans une seule et unique conduite documentaire pour formaliser son film mais privilégie, à rebours de la production dominante, ce qui s’apparente à un style documentaire car « il écarte les sujets brûlants, ignore l’actualité, les problèmes de société et les thématiques à la mode et construit ses films sur des objets inattendus, parfois même de purs prétextes. Le contenu n’est pas secondaire mais toujours soumis à une série de choix formels fondamentaux qui calibrent peu à peu son esthétique jusqu’à constituer ce qu’il convient d’appeler un style ». 

Après la présentation théorique des débats existants entre la fiction et le documentaire, Marc-Emmanuel Mélon s’intéresse aux méthodes de réalisation déployées par le cinéaste belge, méthodes qui inscrivent au cœur des images certaines entorses à ce qu’évoque traditionnellement l’idée de documentaire. L’œil attentif aux photogrammes et aux séquences présentes dans le livre peuvent véritablement vivre et voir la façon dont le cinéaste intègre et imbrique ces deux modes, la manière dont la part de fiction pénètre la réalité.

Au fil des pages, nous découvrons les méthodes d’un réalisateur qui ne laisse rien au hasard : « …la caméra est fixée sur un trépied, les techniciens sont nombreux, le tournage est minutieusement préparé et la pré-production peut durer plusieurs années… Rombout filme en voyage, part à la découverte d’horizons lointains et récolte des récits de vie. Il est le double héritier des anciens explorateurs hollandais partis à la découverte de lointaines contrées et des documentaristes voyageurs ». Cette préparation minutieuse, tant lors des repérages que les choix esthétiques, n’a pas vocation à endiguer toutes possibilités de mouvements mais lui permet de laisser advenir une part d’imprévu souvent lié aux rencontres fortuites. Comme le rappelle Marc-Emmanuel Mélon, le cinéaste privilégie la forme de ses films sur le contenu. Néanmoins, l’auteur nuance en soulignant la présence récurrente de questions existentielles sous-jacentes qui jalonnent l’ensemble de ses films : « Dans chacun, le cinéaste rencontre des personnes qui racontent leur histoire, parlent du lieu où elles vivent où d'où elles viennent, de leurs conditions de travail, de leurs convictions, de leurs aspirations ou simplement de ce qui est essentiel à leurs yeux ». À l’appui d’analyses éloquentes d’éléments de films, le.la lecteurice/spectateurice éprouve alors cet équilibre de formes, cette ouverture à l’imprévisible, admirant les moments où les images vacillent entre le contrôle et le laisser-aller, en accord avec une rigueur méthodologique et à une écriture cinématographique dont la structure repose sur une constellation de fils tendus entre des lieux et des témoins formant une véritable constellation car : « connecter les choses est, pour lui, un principe structurant, un principe a priori ». C’est plus précisément aux alentours de la page 30 que Marc-Emmanuel Mélon s’adonne à  relever minutieusement les caractéristiques constitutives de la méthode de travail du cinéaste belge, le comparant, quelques pages plus loin, à un cinéaste plasticien. À propos du travail sur l’image de Rob Rombout, l’auteur nous dit : « Rob Rombout, tout documentariste qu’il soit , travaille comme un cinéaste de fiction, il conçoit son film dans sa tête, veut tout contrôler d’un bout à l’autre…Ensuite, il écrit son projet en utilisant une technique inspirée des méthodes de travail des scénaristes de fiction. Il prépare un certains nombres de pages autant que de segments envisagés pour son film ».

Concernant la réalisation concrète du film et la mise en scène, l’auteur nous dévoile la méthode de Rombout comme suit : « Il assume ses choix et les rend visible. Il demande à des personnes réelles de prendre place dans des lieux réels, soigneusement choisis par lui, et de parler, d’agir, ou de se déplacer d’une certaine façon devant la caméra. Il les fait monter sur des caisses pour les filmer en contre-plongée, les fait marcher devant la caméra qui les filme de dos ou choisit un arrière-plan approprié pour jouer sur la profondeur de champ ». L’on comprend aisément que la question de mise en scène d’une personne, du témoin, chez Rombout est profondément lié au besoin qu’a le cinéaste de connecter les gens entre eux par l’image, et c’est là que se loge le point névralgique de ses films qui font naître entre les intervenants « des relations qui n’existent pas dans la réalité mais qui font réfléchir le spectateur».

C’est à partir de ces solides bases théoriques et de micros analyses rendant compte du rapport qu’entretient Rombout à la représentation de la réalité que l’auteur se lance pendant plus d’une centaine de pages dans des analyses remarquables et approfondies de séquences (dont les extraits sont disponibles directement par le biais de codes QR ). Entre description minutieuse des photogrammes comme dans l’Ile noire à l’analyse des fragments dans Amsterdam Stories USA, l’on découvre que ce qui prime dans le cinéma de Rob Rombout, c’est qu’il propose une lecture de ses films par fragments et invite le.la spectateurice à effectuer sa propre lecture en reliant ces fragments entre eux afin de transcender le réel et «  susciter une double réflexion conjointe sur le monde ».

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