Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2013
 

Bref 108

Le numéro trimestriel de la revue du court métrage Bref consacre une partie à Chris Marker : Les constellations de Chris Marker. Un dossier passionnant sur la plupart de ses films.
Jacques Kermabon ouvre l'ensemble des pages consacrées au mystérieux Chris Marker (de son vrai nom Christian François Bouche-Villeneuve), sorte d'éminence grise du cinéma puisqui'il refusait d'apparaître, d'accorder des entretiens, et interdisait la projection de certains de ses films.

Couverture de Bref magazinePhotographe, voyageur-cinéaste-essayiste, Marker travaille l'histoire et a été habité par elle. Pas comme la commémoration d'un passé patrimonial, mais comme la reprise de ce qui pourrait intervenir dans notre présent. Il se sert du passé pour vivre le présent. Pour Marker, l'art n'est pas fait pour informer, mais pour lutter contre la mort. Les images circulent dans le tissu du temps, une sorte de réseau autour de détails qui s'aimantent, tissés de liens invisibles. Et, précisément, le septième art est une merveilleuse machine à remonter le temps. « J'aurai passé ma vie à m'interroger sur la fonction du souvenir qui n'est pas le contraire de l'oubli, plutôt son envers. On ne se souvient pas, on récrit la mémoire comme on récrit l'histoire » (commentaire de Sans Soleil). En somme, l'histoire est sans cesse à reprendre, elle ne se joue jamais.

Les textes de l'équipe de Bref présentent 25 films résumés et analysés sur les 70 réalisations et participations de Chris Marker. Ils commencent par son troisième film, Lettre de Sibérie (1957) : film-essai prémonitoire de l'ensemble de l'œuvre de Marker. Avec, dans le commentaire, cette citation d'Henri Michaux : « Je vous écris d'un pays lointain ». Ils se terminent avec Ouvroir the movie (2010) et Stopover in Dubaï (2011), réalisé à partir des caméras de surveillance de Dubaï, des images retravaillées et détournées par Marker. Flou, hyper-pixellisation, images insuffisantes pour essayer de décoder le monde actuel. Marker s'intéresse aux images numériques pauvres comme aux vieilles archives d'autrefois. D'une façon analogue, Marker se sert de la science-fiction qui lui permet d'obtenir une mémoire fictive, ce qu'il appelle l'immémorable (pour les amateurs de philosophie, signalons que Platon est évoqué dans Five 5).

Au milieu, on arrive à notre préféré : Le Chat perché (2004)– outre La Jetée, ce photo roman dans lequel le regretté Jacques Ledoux, l'un des fondateurs de notre cinémathèque, est désormais un immortel. Marker, après de longs voyages (Chine, Cuba, Chili, Japon) est devenu un ermite du cinéma en vivant dans sa salle de montage, avec ses chats. Virtuel, Le Chat perché traverse le miroir des images en se promenant la nuit dans Paris, en naviguant comme la mince lumière d'une luciole. Enfin, n'oublions pas l'histoire de l'URSS, un cycle de 1917 à 1989 avec Le Tombeau d'Alexandre.

La revue en parle très peu mais rappelons que Markeradresse sept lettres fictives à AlexandreIvanovitch Medvedkinedans un style giralducien à partir de documents variés : des images vidéos de la Russie contemporaine, des images d'archives, des entretiens de films (Vertov, Eisenstein, Medvedkine), des images de propagande soviétique. Marker montre le parcours de Medvedkine, (un cinéaste soviétique né en 1900, mort en 1989). Le film est dédié à Jacques Ledoux, et on le voit dans un plan très bref (si on ose dire) dans la reprise d'une image de La Jetée. Rappelons que si Godard/Gorin ont créé, après mai 68, le groupe Dziga Vertov, Marker a inspiré le groupe Medvedkine.

« Ne jamais oublier, dit Georges Didi-Huberman, que toute archive visuelle n'épuise en rien le monde qu'elle représente, mais fonctionne selon une économie de la lacune, du vertige d'images qui ont été détruites que d'images qui ont été conservées. Il faut donc penser à l'archive existante et la destruction de tout ce qui a été soustrait à notre regard. » (1)

Le numéro offre un entretien avec Serge Bozon (Tip Top) où l'on nous parle de la Nouvelle Vague, devenu un pays proche et lointain.

Michel Chion continue son feuilleton intitulé L'esprit d'escalier.

La petite collection de Bref propose des courts métrages sur le thème "aux confins du monde", un supplément en DVD pour les abonnés.

Enfin, un texte de Guy-Louis Mier sur les innovations techniques, l'un des atouts du cinéma. Les professionnels sont passés du 2K au 4K, et les autres ? Il semble, qu'après l'échec des téléviseurs 3D qui n'est un eldorado que pour les oculistes, on s'oriente vers des télés destinées aux nouvelles générations (1500 dollars aux Etats-Unis). Certes, mais le grand public va-t-il suivre ? Guillaume, le chat tigré roux de Marker est le seul à le savoir. Il nous observe, et reste silencieux.


(1) Georges Didi-Huberman dans L'expérience des images, édité par l'INA.

Bref numéro 108, vol 3 de 2013
Pour les abonnés un Digital Video Disc avec des courts métrages
Pour les internautes : www.brefmagazine.com
Dans les bonnes librairies de Bruxelles et de Liège.

 

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