Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Brimstone de Martin Koolhoven

Les Prisonnières du Désert

Rouées de coups, fouettées, violées, mutilées, pendues, suicidées, prisonnières d’un masque de fer, torturées comme pendant l’Inquisition, prostituées… Dans Brimstone, les femmes ont moins de droits que les chiens ! Une d’entre elles se fait couper la langue en guise de punition. Une autre, une prostituée ayant abattu en légitime défense le client qui tentait de l’étrangler, est pendue pour tentative de meurtre. Dans le bordel où elle travaille, le patron est catégorique : le client a tous les droits sur la marchandise.

BrimstonePremière production en langue anglaise du Hollandais Martin Koolhoven (AmnesiA, Oorlogswinter), Brimstone est une co-production entre les Pays-Bas, la Belgique, la France, l’Allemagne, la Suède et le Royaume-Uni qui, à l’instar du récent The Witch (de Robert Eggers) raconte une histoire très ancrée dans l’Amérique puritaine du 19e siècle. Western âpre et atypique, dans le sens où il ne contient pas de chevauchées sauvages ni de fusillades épiques, Brimstone (« le soufre », un mot qui, dans la Bible et dans la chrétienté, désigne les tourments de l’Enfer) est un drame étouffant, d’une violence (physique et psychologique) inouïe, abordant des thèmes tabous dans le cinéma américain et une imagerie particulièrement choquante : inceste, sadomasochisme, maltraitance des femmes, symbolique du sang menstruel, croyance aveugle des âmes faibles et exploitation de la parole divine par un imposteur psychopathe qui s’érige en « homme de Dieu » afin d’imposer sa bigoterie et ses déviances (sexuelles et psychologiques) en « Son » nom… Cet homme infernal, simplement désigné sous le qualificatif du « Révérend », joué par Guy Pearce, est le descendant d’une colonie ultra-religieuse d’immigrants hollandais. Il arbore sur son visage une vilaine cicatrice qui lui donne d’emblée une allure sinistre. Arrivé de nulle part un beau matin dans un petit village, il prend la place de l’ancien révérend et se met à tourmenter Liz (Dakota Fanning), une jeune mère de famille muette. Lorsqu’il récite son premier sermon, tiré de l’Evangile selon St. Matthieu, « Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs. », le Révérend le fait avec tant de rage et de malice que nous comprenons immédiatement qu’il pratique une forme d’ironie autobiographique. Alors que les villageois crédules boivent ses paroles, Liz est prise de panique dès qu’elle l’aperçoit. De toute évidence, Liz et l’étranger se sont croisés auparavant et le Révérend lui annonce qu’il doit « la punir ».

ABrimstonevec un sujet aussi glauque et une durée excessive de 2h30, Brimstone aurait pu tomber dans les travers du « torture porn » et il est vrai que certaines scènes (une gamine de 5 ans fouettée jusqu’au sang) s’avèrent révoltantes de sadisme. Mais c’est la structure en forme de mystère, divisée en 4 chapitres distincts (« Révélation », « Exode », « Genèse » et « Rétribution »), racontés dans l’ordre décroissant, qui fait tout l’intérêt du récit en nous expliquant à reculons les origines des personnages et les raisons de leurs actes, avant un éprouvant épilogue digne du récent The Revenant. Dans le deuxième segment, une jeune femme appelée Joanna (Emilia Jones) fuit sa famille pour finir prostituée dans le saloon d’une grande ville. Dans le troisième, quelques semaines plus tôt, Joanna recueille dans la grange de sa ferme un jeune homme blessé, énigmatique et athée (Kit Harington, le « Jon Snow » de Game of Thrones), qui va la délivrer des abus terribles et du lavage de cerveau qu’elle subit au quotidien. Le grand plaisir du film consiste à reconstituer le puzzle petit à petit ! Lentement, les grands thèmes du film se dessinent au fur et à mesure que la narration recule dans le temps, pénétrant dans des ténèbres d’une noirceur insondable, notamment lorsque nous comprenons enfin pourquoi Liz a perdu sa langue et comment le Révérend a reçu ses cicatrices.

BrimstoneCe dernier est-il un être surnaturel envoyé sur terre par un Dieu vengeur pour punir les âmes égarées ou est-il simplement un bigot incestueux et manipulateur qui justifie la violence innommable faite à « ses » femmes (son épouse – jouée par la magnifique Carice Van Houten - qu’il pousse au suicide, sa fille qu’il viole et épouse…) en citant à tort et à travers la parole de Dieu et les évangiles ? Ce que le spectateur appelle « abus sexuels », le Révérend l’appelle « amour » et c’est son impunité due à son statut d’homme d’église, à qui on pardonne la moindre incartade sous prétexte qu’il porte la soutane, qui confère au film cette étincelle irrésistible de suspense mêlée à l’ignominie et au grotesque. Le sentiment de danger est décuplé par le fait que le Révérend est persuadé d’avoir le droit d’agir de la sorte. « Je suis damné à tout jamais. L’Enfer m’attend. Je peux donc tout me permettre », déclare-t-il à une de ses victimes. Ce personnage haut en couleur aurait pu tomber dans la caricature et devenir un méchant de dessin-animé. Il fallait donc tout le talent de Guy Pearce, qui sort le grand jeu (et un accent hollandais crédible), pour faire de ce Révérend, avec sa barbe de style amish, son regard pervers, son rictus cauchemardesque et sa cruauté aveugle, l’une des créatures les plus repoussantes de l’histoire du cinéma, calquant sa performance sur celle de Robert Mitchum dans La Nuit du Chasseur, mais à la puissance 10. Le personnage nous est présenté comme une conséquence néfaste des éléments répressifs de la chrétienté aux Pays-Bas, un pays qui, depuis les années 60, a fait preuve d’une politique très libérale en ce qui concerne la libération sexuelle et l’âge de consentement. Brimstone est donc la version hollandaise, sous forme d’un cauchemar sexuel et d’un faux western, de tous ces films d’horreur catholiques des années 70 comme L’Exorciste et La Malédiction.

BrimstoneQualifié par la presse de « western protestant », Brimstone ne manquera pas de susciter le débat car Koolhoven a beau délivrer un message pro-féministe dénonçant les abus, il le fait en nous montrant les femmes comme des victimes, souvent nues, faibles et impuissantes. Cette approche bipolaire est due au piège d’un genre cinématographique, le western, qui n’est pas particulièrement réputé pour sa représentation progressiste de la gent féminine, mais auquel le réalisateur tient néanmoins à rendre hommage. C’est donc surtout la performance exceptionnellement touchante de Dakota Fanning (sa première vraie performance d’adulte), en jeune survivante poussée à bout, qui émeut et qui met en avant un message positif de résistance et de bravoure contre cette matérialisation de l’enfer sur terre. Pas de rédemption pour la jeune femme malheureusement, son sort, cruel jusqu’au bout, semblant se répéter à l’infini, se répandre comme la poudre jusqu’à sa descendance. La violence faite aux femmes est donc décrite comme un virus qui se transmet d’un homme à l’autre, comme dans un film d’horreur médical à la David Cronenberg !

Puissant et inoubliable, Brimstone impressionne autant qu’il choque, révolte, dégoûte et prend aux tripes… un peu à la manière d’Irréversible (de Gaspar Noé) et de La Passion du Christ (de Mel Gibson) en leurs temps !

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