Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Chroniques courtisanes de Géraldine Jonckers

Les flammes de quelques bougies oscillent lentement dans l'obscurité. Dédé est là, maîtresse des lieux, dans son cabinet de curiosités où les sous-vêtements en satin caressent les godes disséminés ça et là, où les tulles pendent, voiles de l'indécence. Boudoir où les passants excités s'arrêtent quelques instants moyennant quelques billets. Royaume de Dédé qui les regarde défiler du haut de son trône doré. Bouche pulpeuse, chevelure de feu, poitrine sulfureuse, ses armes démoniaques. Le règne de Dédé est presque terminé, elle se fait chasser de sa carrée, l'heure du glas a sonné. 

CHRONIQUE COURTISANE de Géraldine JonckersCombien de fois suis-je passée devant ces carrées en accélérant le pas, en faisant mine de rien, en passant mon chemin ? Combien de fois me suis-je demandé quelle était la vie de ces femmes de l'ombre, de ces putains ? "Le plus vieux métier du monde" qu'on entend parfois, "heureusement qu'elles sont là" diront d'autres, "sale pute" et j'en passe… Combien de stéréotypes, d'idées reçues, tournent autour de ces courtisanes des temps modernes ? Géraldine Jonckers lève le voile de la pudeur autour de ce monde bordé de néons mauves avec son premier film documentaire Chronique courtisane, présenté au festival Filmer à tout prix. Dans son film, la jeune réalisatrice dresse le portrait de Dédé, une prostituée de 59 ans, contrainte de quitter sa carrée à Bruxelles, pièce qu'elle connaît par cœur, dans ses moindres recoins, son cocon depuis onze ans. Drôle, touchante, provocante, Dédé a de la bouteille. Magicienne, elle enfile son costume de scène et enchaîne les tours de passe-passe.

Géraldine s'est immiscée dans ce monde obscur le temps d'un documentaire et parvient, avec une justesse incroyable, à transporter son spectateur dans le même espace-temps. On sent le foutre, on sent l'ennui qui guette, on sent le poids de toute une vie, on sent la laque qui s'entasse, par couches successives, sur la toison rouge de Dédé, on sent l'indifférence, on sent la peur de vieillir, on sent l'envie de plaire encore et encore, on sent le besoin d'argent pour continuer à vivre, on sent les années glorieuses, on palpe du bout des doigts ces objets à plaisir, on palpe ces seins vieillis par tant de mains désireuses.

À côté de ces odeurs, il y a les bruits. Cette porte d'entrée qui grince inlassablement au passage d'une nouvelle proie, les ronronnements rassurants de ses deux félins, les griffes de Dédé contre le carreau qui achalandent le client, ses talons qui frappent le sol, le bruit des pages des magazines qu'elle feuillette, pour passer le temps.

Dédé est une reine habile, une actrice agile, une grande dame fragile qui offre aux passants curieux un moment d'évasion, dans son royaume enchanté. Ses deux chats guettent les scènes. Deux compagnons de route, deux cœurs tendres remplis de poils qui enjolivent son quotidien monotone. La réalisatrice est parvenue à créer une complicité avec son sujet, l'exiguïté du lieu aidant, mais elle garde aussi cette distance pudique, ce recul nécessaire. Chronique courtisane est un documentaire sensoriel qui transporte le spectateur dans un univers occulté par tant de non-dits, mais c'est surtout le portrait d'une femme qui arbore fièrement sa féminité. 

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