Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Janvier 2012
Mots-clés : rencontre,
 

Destins Animés – Patar, Aubier et Cie, d’Alain Lorfèvre

 

Couverture du livre Destins animés d'Alain Lorfèvre

Destins Animés – Patar, Aubier et Cie, d’Alain Lorfèvre, une coédition WBI – Centre du cinéma et de l’Audiovisuel

PicPic et André, la joyeuse bande de Panique au Village, Babyroussa, les Baltus

Patar et Aubier, l’entité bicéphale, fait souffler, depuis vingt ans, un vent de folie sur l’animation belge avec une fantaisie un peu foutraque où se préserve leur regard d’enfant. On leur doit aussi d’avoir mis en boîte le premier long métrage belge francophone d’animation réalisé depuis des lustres avant d’aller fouler le tapis rouge cannois pour une sélection officielle. Une success story qui est aussi une histoire de liens professionnels et d’amitiés fidèles puisqu’autour d’eux, gravite toute une bande de techniciens, comédiens, producteurs… Un tel phénomène, emblématique d'une fantaisie et d'une manière de fonctionner "à la Belge", atteste de la vitalité du cinéma d'animation de chez nous et méritait bien qu’on lui consacre un bon livre. On en rêvait. Notre confrère Alain Lorfèvre l’a fait.

 

Avec ses airs de carnet à spirales, le format privilégié des cahiers de croquis et des journaux intimes, Destins animés joue d'emblée la carte du clin d'œil décalé. La couverture attire l’œil, puis le doigt, avec sa roulette qui, quand on la fait tourner, fait défiler Cowboy, Indien et consorts dans une petite fenêtre. En feuilletant ses 192 pages, on est frappé par la diversité et la qualité de l’illustration. Si le sujet se prête bien à une mise en pages ludique, c’est surtout là le résultat d’une vraie recherche documentaire qui accompagne le texte. Fouillé et passionnant, Destins animés remonte depuis le célèbre « tout petit déjà dans les marges des cahiers…», jusqu’aux projets en cours, en passant par leurs multiples aventures. En contre-champ de cette histoire collective, de nombreux encarts parsèment le livre résumant des aspects plus généraux et institutionnels du cinéma d’animation pour faire mieux comprendre d’où vient le phénomène, et pourquoi, depuis quinze ans, l’animation belge vit une période bouillonnante. Bref, un livre drôle, aussi passionnant qu'instructif, qui nous aide à pénétrer le suspense magique de la création, et qui se prête facilement au jeu de la découverte, pages ouvertes au hasard... Un livre bien en phase avec son sujet, sur lequel il y a beaucoup à dire. On est donc allé à la rencontre d’Alain Lorfèvre dans les locaux des PicPic, comme de bien entendu ! 

Cinergie : D’où t’est venue l’idée ou l’envie de Destins animés ?
Alain Lorfèvre : C’est une longue histoire (rires). J’avais suivi le tournage du film Panique au village, en accord avec La Parti Production et Vincent et Stéphane. J’étais présent sur le plateau de façon régulière, j’animais un blog qui suivait le tournage, et je publiais mensuellement une série d’articles sur les coulisses de Panique au Village. À la fin du tournage, on s’est posé la question de savoir si on ne ferait pas quelque chose de ce matériel. Notre première idée a été de faire un livre making of, comme le font parfois les grandes productions internationales. Le temps d'en rêver, ce projet est tombé à l’eau pour des raisons, essentiellement pratiques. Mais j’avais toute cette matière accumulée sur le film et sur le parcours de Vincent et Stéphane, puisque j’avais commencé à suivre leur travail dès le début des années 90. À un moment donné, en discutant avec des gens du Centre du Cinéma et de Wallonie-Bruxelles International, on s’est demandé pourquoi ne pas consacrer une monographie à des auteurs du cinéma d’animation belge, en l’occurrence Vincent Patar et Stéphane Aubier. Très vite, j’ai rencontré des oreilles attentives, notamment Anne Lenoir puis Myriam Lenoble. Il y avait un réel enthousiasme autour de ce projet. C’était une belle idée de pouvoir parler de ce secteur à travers Patar et Aubier, cela complétait bien les ouvrages déjà édités par le Centre du Cinéma et le WBI. À partir de là, je me suis remis au travail, j’ai revu toute la matière accumulée en remontant plus loin dans le temps, et j’ai harcelé Vincent et Stéphane (rires) sur des souvenirs de jeunesse.

portrait d'Alain Lorfèvre

C. : Tu es reparti en enquête…
A.L. : Le noyau de base était bien le reportage sur Panique, mais le livre imposait de remonter plus loin. En axant mon angle sur Vincent et Stéphane, j’ai dû aller beaucoup plus dans le détail, et recouper certaines informations. Je suis allé revoir chacun pour faire parfois deux, trois, quatre entretiens, tout en passant des coups de fil à droite à gauche. Cela m’a donné ce récit à plusieurs voix, dont j’avais vraiment envie. Je voulais limiter au maximum mes propres récits, faire raconter l’histoire par ceux qui l’ont vécue. Je trouvais que c’était beaucoup plus intéressant d’avoir une succession de citations qui se complètent et finissent par construire ensemble une histoire, d’avoir la voix des témoins, ce dialogue entre les différents intervenants. C’est plus vivant, plus drôle, plus riche. Et il était important pour moi d’aborder le livre de la même manière que Vincent et Stéphane abordent leur travail, qu’il y ait une cohérence entre la manière de faire le livre et les gens dont je parlais.

C. : Pourquoi as-tu voulu suivre le tournage de Panique au Village ?
A.L. : Je m’intéresse depuis toujours au cinéma d’animation, et j’avais envie de suivre la production d’un long métrage d’animation sur la durée. J’avais évidemment un intérêt pour le travail de Vincent et Stéphane, pour leur univers, et j’avais la chance d’avoir là, à Bruxelles, le tournage de leur long métrage qui se déroulait pratiquement à côté de chez moi. C’était une occasion vraiment unique de suivre toutes les étapes de l’intérieur : le scénario, le story-board, le montage de la production, la préparation des décors, l’animation… tout en gardant la distance qui est la mienne en tant que journaliste. Je ne suis jamais intervenu sur le film d’un point de vue artistique, mais j’avais cette envie d’être là, de traîner dans les couloirs, d’être dans un coin et de voir vivre cette équipe pendant les deux années qu’a duré la production.

C. : Ce qui est très agréable dans ton livre, c’est le sentiment que tu nous fais participer à un vrai suspense, en racontant d’où viennent les idées, comment tout cela se crée, fonctionne, comment tout cela devient magique au cinéma...

illustration du livre Destins animésA.L. : Mais c’est l’aventure que j’ai pu vivre pendant les deux ans de production de Panique. Le fait d’avoir assisté à leur propre émerveillement quand ils décoincent une idée, quand ils résolvent un problème, cela m’a donné la clé pour raconter ce récit, pour essayer de rendre ce que j’avais pu observer et qui m’avait moi-même traversé. Je garde une fascination pour les gens qui font du cinéma. D’où vient une idée, comment on part d’un story-board pour aboutir à un film d’une heure trente sur grand écran… Découvrir ce mystère reste mon excitation. Le jour où je ne l’aurai plus, je changerai de métier (rires). Je ne suis pas encore blasé au point d’observer ça de loin. Je trouve ça toujours génial de voir les créateurs à l’œuvre. J’avais envie de traduire ça dans l’écriture du livre et de communiquer un peu de cette excitation au lecteur.

C. : Mais le livre ne se limite pas au tournage de Panique… C’est aussi un ouvrage très complet sur le travail de Vincent et Stéphane. Et au-delà, tu dresses le portrait de quinze ans d’animation belge, presque un âge d’or.
A.L. : Quand nous avons commencé à discuter du contenu du livre, on s’est dit assez vite que ce serait intéressant d’élargir l’angle de vue, et de prendre pour prétexte, d’une certaine manière, le parcours de Vincent et Stéphane. Cela permettait de parler de toute une génération, pas seulement de cinéastes d’animation ou de producteurs, comme Arnaud Demuynck ou Vincent Tavier au sein de La Parti, mais aussi d’une génération du cinéma belge qui s’est un peu cristallisée autour de l’atelier de Vincent et Stéphane, qui ont intégré le « sang neuf », comme on l'a appelé dans le livre. Le 109, rue du Fort à Saint-Gilles, où ils travaillent, est aussi un lieu de postproduction où se trouve notamment Alea Jacta, une société cofondée par Franco Piscopo et Vincent Tavier. Beaucoup de monde s'y croise. On s’est rendu compte qu’il était important de resituer Vincent et Stéphane dans leur environnement. On avait déjà fait un livre, il y a une dizaine d’année, sur l’animation belge, Images par Images. En dix ans, beaucoup de choses se sont passées, cet ouvrage était aussi une manière d’actualiser Images par Images.

C. : Ces « encarts » sur Anima ou les écoles, c’était des choses que tu avais prévues à la base dans ton ouvrage ?
A.L. : Très honnêtement, c’était plus un souhait de WBI de mettre en lumière certaines spécificités du cinéma d’animation en Belgique. Mais, comme il était important de situer Vincent et Stéphane dans leur génération et dans leur contexte, je me devais de le raconter largement. Dès le début, cela alourdissait vraiment certains chapitres. En discutant, nous nous sommes rendu compte qu’il était préférable de remettre l’historique à côté, dans ces contrechamps. Cela me permettait d’alléger le récit du parcours de Vincent et Stéphane tout en ayant ces éclairages. Là, j’ai été un peu plus synthétique, d’où le côté peut-être un peu plus froid de ces récits parce que la question du lecteur se posait. Il était probable que beaucoup connaissent déjà une grande partie de ces éléments, comme Belvision, les écoles de cinéma ou Anima. Il était donc important que cela reste dans le livre comme des éclairages ou comme un rappel, mais sans en faire un livre sur l’histoire de l’animation en Belgique francophone.

C. : Tu dresses quand même un bel état des lieux de l’animation belge dans les années 2000.
A.L. : Oui… Modestement, parce qu’on pourrait aller beaucoup plus loin. Il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas citées dans Destins animés. En fait, tous les gens qui suivent le cinéma le savent, un film n’est jamais une œuvre individuelle, c’est une œuvre collective où se retrouvent des parcours et des familles artistiques. C’est d’autant plus pertinent dans le cas de Vincent Patar et Stéphane Aubier qui sont des gens très fidèles en amitié, qui ont une forme de simplicité ou de modestie dans leur travail et qui n’hésitent pas à faire appel à l’équipe. Il me semblait important, et même incontournable, en parlant de leurs parcours, de leurs films, de leurs courts métrages d’animation, de parler des gens qui les ont accompagnés tout au long de leur vingt ans de carrière.

C. : Tu racontes aussi, dans ton ouvrage, l’histoire d’une utopie artisanale, en quelque sorte, un âge d’or du cinéma qui se récréerait là. Tu termines d’ailleurs ton livre sur ces mots de la réalisation « d’un idéal collectiviste ».
A.L. : Mon interrogation, c’était justement de découvrir ce qui faisait la cohérence du travail de Vincent et Stéphane. Et si on regarde leurs films, il y a toujours cette présence d’une espèce de collectivité, comme dans Panique au Village où on a ce trio improbable d’un Indien qui cohabite avec un cow-boy sous la houlette d’un cheval paternaliste. De façon littérale, c’est une utopie, ça ne peut pas exister. Le générique de Pic Pic André, c’est ce cochon magique et ce cheval qui aime bien guindailler. Les strips qui en ont découlé dans TéléMoustique, c’est « Pic Pic André et leurs amis »…Consciemment ou non, Stéphane et Vincent projettent leur art de vivre, où plus encore que de travailler entre professionnels, il est important de fonctionner entre amis. La dimension personnelle, interpersonnelle, affective, je pense, est très importante. Le cinéma est un art qui coûte cher, dont on dit toujours qu’il est à la frontière du culturel et de l’industriel, et il y a cette quête, cette tentative chez eux de continuer à faire du cinéma d’abord entre artisans, entre amis, entre copains. Quand on regarde Vincent et Stéphane, on en vient presque à oublier leur particularité, qu’il s’agit de deux réalisateurs qui travaillent ensemble depuis plus de vingt ans. C’est un tandem, ils ne sont pas frères comme les Dardenne, ce sont des amis qui se sont rencontrés d’abord à Saint-Luc, puis qui ont continué leurs études ensemble à La Cambre et ont continué à travailler ensemble. Ils en viennent à former une entité tellement univoque, qu’on en est presque arrivé à oublier que cela est déjà en soi assez extraordinaire, d’avoir, sur la durée, une telle collaboration, une telle fusion artistique. Quand on en vient à discuter de comment telle ou telle idée a germé, on ne sait plus très bien (et même eux ne savent plus) qui fait quoi… C’est toujours très intéressant de les voir discuter, c’est un jeu de ping-pong, l’un débute une phrase, et l’autre la termine, c’est presque de la télépathie, c’est assez cocasse.

C. : Dans Destins animés, tu n’abordes pas trop les questions techniques, qui sont pourtant nombreuses et fort intéressantes, quand on parle d’un film comme Panique…
Alain Lorfèvre, journalisteA.L. : D’une part, je m’étais plus axé sur le récit de l’aventure humaine, d’autre part, il fallait trouver un équilibre entre les différents lecteurs potentiels. Est-ce que ce sont des cinéphiles très éclairés qui vont lire ce livre, des professionnels, ou le grand public qui a moins de clés pour comprendre ? Les gens ont peut-être envie de savoir comment un film se fait, mais dois-je ré-expliquer comment on fait un film d’animation image par image, avec quel matériel technique, quelle marque d’appareil ? Je me suis souvent posé la question de savoir jusqu’où aller dans l’explication. Il m’est arrivé d’avoir entre les mains des livres sur les effets spéciaux au cinéma qui me semblaient terriblement ennuyeux pour un lecteur lambda parce qu’ils allaient trop loin dans les détails techniques. D’autant plus que, si chacun dans l'équipe maîtrise très bien son outil, technique ou technologique, le plus important est ce que l’on veut au final. Chacun avec sa propre maîtrise va régler la partie du problème qui le concerne. Il n’y a plus forcément d’échange sur l’outil. À un moment donné, il faut ça comme résultat. Trois personnes vont le faire, discutent, partent, travaillent et reviennent avec le résultat. Un peu comme quand on monte dans sa voiture, on ne se pose plus la question de savoir ce qu’il y a sous le capot, il faut juste savoir la conduire. Un féru de mécanique se préoccupera de ce qu’il y a sous le capot, oui, mais le conducteur ordinaire va plutôt se préoccuper de l'aspect esthétique de la voiture et de savoir comment il va la conduire. C’est cela que j’ai essayé de raconter, pas le processus technique.

C. : Que tu privilégies l’aspect narratif dans ton livre, c’est ce qui le rend si passionnant à lire. Et le maquettage et la mise en page sont en grande cohérence avec cet enthousiasme.
A.L. : La mise en page a été réalisée par une graphiste professionnelle, Nathalie Binart de Polygraph, qui s’était déjà occupée des livres sur Marion Hänsel et les Dardenne. Elle a fait un très bon boulot, mais on le doit aussi à Vincent et Stéphane, qui ont pris le temps de fouiller dans leurs archives et de ramener plein de documents, notamment des dessins d’enfants conservés pieusement par leurs parents (rires). J’ai passé des heures et des heures ici à scanner les documents et j’ai tout transmis à Nathalie. Comme leur palette de créateur d’animation est très variée, cela rendait possible une grande variété visuelle et une énorme richesse d’images. Nathalie a eu un matériau de base enthousiasmant, elle a pu s’éclater en termes de créativité. Elle est extrêmement professionnelle, elle n’a jamais fait abstraction du texte. Quand elle m’envoyait les chapitres, il y avait toujours une résonance entre la mise en page, les images qu’elle sélectionnait, et le texte lui-même. Chaque chapitre a un peu sa personnalité dans une maquette d’ensemble très cohérente. Pour cela, c’est fantastique de travailler sur le cinéma d’animation, parce que la richesse visuelle est bien plus grande. On transmet mieux au lecteur, même s’il ne les connaît pas, la personnalité de chacun des films grâce au matériel de départ, qu’avec un film de live action où l’on n’aura jamais que la photographie d’un acteur dans un décor.

C. : Cela fait partie du charme de Destins animés d’être si exhaustif. Tu t’imaginais faire un tel livre ?
A.L. : On ne s’imaginait pas que ce serait aussi conséquent. Au début, je me demandais si j’allais arriver à écrire l’équivalent d’un livre sur cette histoire, si j’avais la matière et surtout la capacité… Evidemment, l’illustration est venue grandement enrichir mon travail. Et puis, à un moment, il a fallu terminer cette histoire. On se demandait si on attendrait la sortie d’Ernest et Célestine, mais les délais de production, dans le cinéma d’animation, peuvent être très longs, et on avait envie de faire paraître le livre. Alors, j’ai ajouté les dernières informations que j’avais sur le prochain long métrage et le tout début de la série des Touplats, et on a décidé de lâcher le bébé. Tout en sachant qu’il serait rapidement dépassé par l’actualité, parce que Vincent, Stéphane et leur producteur continuent de travailler sur d’autres projets. Et ils en ont même un, là, à l’instant où nous parlons (rires) !

Anne Feuillère et Marceau Verhaeghe
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