Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Documentaire et fiction, allers-retours

Cette fiction qu'on appelle le réel...

Documentaire et fiction, allers-retours, dirigé et coordonné par N.T. Binh et José Moure, donne la parole à huit cinéastes dont le travail navigue ouvertement entre fiction et documentaire. Cette question qui irrigue le cinéma depuis ses débuts, à savoir qu'il y aurait une réalité préexistante au cinéma que le documentaire s'emploierait à saisir tandis que la fiction, elle, s'en écarterait, se trouve d'un seul coup comme décalée d'être ainsi interrogée depuis l'angle de ceux qui font, tout simplement, du cinéma. Du cinéma d'auteur. Un ouvrage passionnant qui permet de saisir comment peu à peu se construit un style chez tous ces auteurs.

Documentaire et fiction - Impressions NouvellesÀ travers des entretiens riches et approfondis avec Agnès Varda, Alain Cavalier, les frères Dardenne, mais aussi Julie Bertuccelli, Claire Simon, Rithy Panh et la cinéaste Solveigh Anspach, qui vient de disparaître, cette problématique de filmer la réalité qui territorialise le cinéma documentaire se déconstruit peu à peu à force de... réalité, justement. Car au fond, pour chacun, ce qui revient à chaque fois, c'est que la réalité des techniques et des rencontres, la complexité des obstacles et les questions éthiques, entraîne vers le documentaire ou la fiction. Chacun fait un tour d'horizon de son cinéma, de ses débuts jusqu'à aujourd'hui, passant en revue sa carrière et ses choix, son évolution. Chaque entretien, très vivant, est passionnant et très concret. Et ainsi, à chaque moment, le rapport entre documentaire et fiction se problématise autour des questions tangibles comme les difficultés d'un tournage, l'émergence d'un matériel nouveau, le positionnement d'un oeil derrière la caméra par rapport à ce qu'il filme, les obsessions intimes... Chez les Dardenne, par exemple, partis du documentaire pour ne plus y revenir, - puisqu'il s'agit essentiellement de filmer des gestes et les trajectoires des corps dans l'espace-, la fiction s'impose peu à peu par ce qu'elle ouvre de possibilités de réinventions.

Pour Alain Cavalier, au contraire, puisqu'il s'agit de filmer, de capter un rapport au réel, à la peau du monde, guidé par le souci de disparaître derrière du matériel de plus en plus léger, le documentaire devient l'espace privilégié de la rencontre entre l'oeil et ce qu'il filme. Au fil des entretiens, le documentaire s'avère à chaque fois une invention de la réalité qui n'est jamais préexistante à ce qui nous traverse. C'est l'illusion de réalité dont il est question ici. Plus ou moins apparente selon les parti-pris filmiques et éthiques. Et si des fictions très réalistes, comme le cinéma des frères Dardenne, permettent de désigner le réel comme une invention parce qu'elles se présentent comme des fictions, des documentaires extrêmement personnels comme ceux de Claire Simon ou de Cavalier permettent eux de mettre en scène l'illusion de vérité pour raconter des rapports intimes au réel.

Finalement, au fil des lectures passionnantes parce que pas du tout théoriques, se dégage à chaque fois le même constat : qu'un film n'est jamais que la proposition d'un monde à partager, la mise en commun d'une perception de la réalité. Les territoires d'explorations, entre fiction et documentaire, ne sont que des sous genres cinématographiques qui définissent à chaque fois des problématiques particulières de mises en scènes. Tout documente le réel, en somme, mais le réel, lui, n'existe pas. N'en existe que l'histoire, le récit qu'on en fait, la fiction qu'on en propose.


Documentaire et fiction, allers-retours - Les impressions nouvelles, coll. « Caméras subjectives », 2015

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