Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2005
 

Dossier Numérique 9 - Industrie du film-Piratage

« La lutte anti-fraude doit rassembler tous les acteurs du secteur »

Encore méconnue du grand public la Fondation Belge anti-piratage mène un combat vital pour l’industrie du film en Belgique. Rik Reynaers, le directeur de la BAF, nous fait part de l’ampleur de la tâche et des difficultés liées à la répression de la fraude de films en Belgique.  

Cinergie : Pourquoi et comment la BAF s’est-elle constituée?
Rik Reynaers: La BAF (Belgian anti-piracy foundation) a été fondée il y a vingt ans. Elle est, en grande partie, subsidiée par les grands studios américains (Warner, Fox, Sony, Columbia, etc.) et l’association des producteurs américains (MPA). Comme on le sait, les studios américains sont les plus gros fournisseurs de films au monde, et de ce fait, ont plus à perdre que quiconque, des pertes engendrées par les ventes de copies illégales de films. Les studios américains ont réagit rapidement lors de l’apparition du phénomène de la piraterie. En coopération avec les autres acteurs du secteur, ils ont décidé de financer des organismes anti-fraudes dans bon nombre de pays où ils possèdent des débouchés.  

C. : Les acteurs de l’industrie du cinéma belge (distributeurs, producteurs, vendeurs de DVD/vidéo) ont-ils pris conscience du problème autant que les américains?
R. R. : Oui peut-être, mais beaucoup pensent à tort que le piratage ne concerne que peu ou très peu les productions belges. Pourtant, je dois dire que dans les DVD pirates qu’on trouve sur le marché, on ne trouve pas que des films américains. Il y a aussi des films belges comme C’est arrivé près de chez vous. Les distributeurs et les producteurs belges ne jouent pas encore un très grand rôle au sein de notre organisme. On ne compte que la Belgian Video Federation (BVF) qui regroupe des maisons comme Vidéodis, Belga Home Video, la RTBF, mais on essaie de ramener autant d’acteurs locaux que possible pour qu’ils travaillent avec nous.  

C. : Pourtant le phénomène semble avoir pris des proportions importantes. Pouvez-vous nous donner une idée de l’ampleur qu’il a pris?
R. R. :
Depuis l’apparition du numérique et du CD vierge, les choses ont bien changées. L’industrie du disque s’est trouvée véritablement chamboulée. Avec l’apparition du DVD vierge et de l’Internet haut débit, l’industrie du film se trouve gravement menacée ; et cela d’autant plus qu’un film demande encore plus d’investissement qu’un CD pour être produit. Selon la BAF, chaque jour, environ 250.000 films seraient téléchargés illégalement en Belgique. Pour ce faire, les pirates utilisent les réseaux peer-to-peer qui permettent de télécharger des films présents sur les autres ordinateurs connectés au réseau. Ce moyen, qui comporte des avantages évidents, présentait, il y a peu encore, un handicap qui était la lenteur de téléchargement (cela pouvait prendre des heures et même des jours). Mais depuis l’arrivée de la technologie bitorrent, cette difficulté a été largement surmontée. Télécharger un film avec bitorrent ne prend plus qu’une demi-heure ! L’avantage de cette technologie est qu’elle permet de se connecter directement sur les ordinateurs qui ont le film, sans passer par un serveur (à la différence des réseaux peer-to-peer classique). Jusque-là, il ne s’agit que de piratage artisanal. Car il existe aussi des réseaux internationaux qui produisent des DVD pirates d’une qualité supérieure, et cela, à grande échelle. Ceux-ci ne sont pas gravés mais pressés et sont livrés avec tous le packaging nécessaire à en faire une copie conforme à l’original. (1) 

C. :D’où viennent ces DVD et surtout comment entrent-ils sur notre territoire ?
R.R. : Ces DVD proviennent principalement de Chine et du Pakistan et transitent à travers nos aéroports nationaux. L’aéroport de Bierset, qui est le plus gros centre européen du transporteur TNT, constitue la porte d’entrée privilégiée de DVD pirates. Une fois arrivé sur notre sol, les DVD pirates sont écoulés en rue, sur les brocantes ou dans des vidéothèques peu scrupuleuses. Ce business rapporte des milliards aux principaux intéressés.  

C. : Quels sont les moyens dont dispose votre organisme pour combattre un tel fléau?
R.R. : Pour traiter ce genre de problème, il faut agir au niveau de la prévention et de la répression. Pour empêcher les gens d’en arriver à pirater des films, nous essayons de faire appel à leur sens civique par des campagnes de prévention. L’année dernière, par exemple, nous avons lancé la campagne « Au voleur » qui liait le fait de copier un DVD illégalement au fait de le voler.  

C.: Est-ce que cela a bien fonctionné ?
R. R. :
Oui, nous avons reçu beaucoup de réactions, certaines positives et d’autres plutôt négatives. Mais ce qui compte surtout, c’est de chambouler les idées reçues. Beaucoup se disent encore qu’ils peuvent copier en toute impunité parce que « lesgrands studios et les acteurs comme Tom Cruise sont de toute façon assez riche ». Le problème est que le piratage ne touche pas seulement les gros bonnets mais affecte tous les maillons de la chaîne : des producteurs, riches ou pauvres, aux salles de cinéma, grandes ou petites, en passant par les réalisateurs qu’ils soient indépendants ou pas. Ce à quoi nous essayons d’arriver, c’est de faire prendre conscience que tout cet enchaînement peut avoir un impact indirect sur le consommateur de film, qu’est le pirate, en diminuant l’offre de films disponibles.  

C. : Et en ce qui concerne la répression?
R.R. : On travaille en étroite collaboration avec la police. Elle nous aide autant que possible en fonction de leurs moyens et de leurs priorités. Car il va de soi que la piraterie n’est pas leur priorité numéro une. Il y a d’abord toutes les affaires relatives au crime organisé, à la pédophilie, à la traite d’être humain, et j’en passe. De plus, le fait est qu’une affaire prend beaucoup trop de temps avant d’être jugée. Notre rôle est donc de préparer le plus possible le terrain pour que la justice puisse procéder au mieux et au plus vite. Concrètement, une fois que l’on reçoit une plainte, on envoie un de nos détectives effectuer une pré-enquête sur le terrain; celui-ci ramène des preuves que nous transmettons au parquet en même temps que nous déposons plainte. De plus, nous aidons la police en rédigeant les inventaires des objets saisis. Une fois que le substitut a transmis l’affaire au procureur du Roi, il faut encore que la justice considère l’affaire comme suffisamment importante pour ne pas la classer sans suite, ou encore, que l’affaire ne soit jugée après que le coupable ne se soit rendu insolvable. Si tel est le cas, nous perdons beaucoup d’argent. D’autre part, nous avons récemment mis au point un outil efficace de lutte contre les pirates, la Déclaration Anti-Piraterie . Il s’agit d’une procédure applicable aux pirates commettant une première infraction, aux mineurs d'âge et aux délits de moindre importance. Quand le pirate rentre dans ces catégories, on lui propose de signer une déclaration stipulant qu’il reconnaît les faits et qu’il abandonne volontairement les marchandises illégales. En contrepartie, la BAF s'engage à ne pas intenter d'action en justice et à ne pas réclamer des dommages et intérêts. Les marchandises confisquées sont alors détruites aux frais du pirate. En signant une DAP, le pirate s'engage également à payer une indemnité forfaitaire par support illégal saisi en cas de récidive. Pour la première fois, un pirate mineur d’âge appréhendé par la police de Bredene-Le Coq au début du mois de juillet, a pu bénéficier de la DAP. Grâce à la DAP, la BAF espère pouvoir régler certaines affaires sans perdre de temps avec des procédures juridiques qui peuvent s’avérer très longues (et qui surchargent, par ailleurs, l’appareil judiciaire).  
Plus d’info sur http://www.anti-piracy.be/

1. La durée de vie des DVD gravé n’est que de cinq ans, celle des DVD pressés est nettement supérieure.

Olivier De Keyser  
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