Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2002
 

Du début 1996 à la fin 2001 : un scénario par jour ouvrable

Ces 6 années passées à la Commission de Sélection des Films peuvent se résumer quantitativement pour moi en 1 année en tant que membre, 2 années de vice-présidence et 3 de présidence, soit la participation à près de 35 collèges de délibération et à près de 1.500 lectures de projets petits ou grands, documentaires ou fictions, films ou téléfilms. C'était qualitativement passer presque plus de temps à lire le cinéma en devenir qu'à visionner le cinéma abouti. C'était psychologiquement et économiquement se sentir investi d'un pouvoir trop lourd et, hélas, trop souvent sans appel. Mais c'était aussi, tout au long de ces 6 années, avoir le sentiment de participer quelque peu à un des moments majeurs de l'histoire du cinéma belge.
Quatre temps forts peuvent caractériser cette période, qui se recoupent bien évidemment mais qui présentés successivement montrent bien l'extraordinaire accélération qu'a connu notre cinématographie ces dernières années avant d'entamer avec le siècle nouveau une ère nouvelle.

La tradition et son cortège d'idées reçues (réalisme poétique, touche de fantastique, qualité visuelle, remarquable école belge du documentaire, maîtrise exceptionnelle du noir et blanc, etc.) est la marque dominante qui, en ce premier temps, a imprégné tous nos travaux. Delvaux, Storck, Servais et quelques autres sont alors les références incontournables. Certains réalisateurs les évoquent volontiers comme si les films de ceux-là devaient servir d'étalon aux projets de ceux-ci. Dans ce climat quelque peu figé, la Commission exerce sa mission en un aimable train de sénateur, sans heurts mais aussi sans ambition démesurée, discutant énergiquement certes mais choisissant sans grands états d'âme parmi nombre de projets qui, il faut bien le dire, participaient d'un fond culturel cinématographique commun. Par ailleurs, les vraiment très maigres moyens qui étaient alloués confinaient le rôle de la Commission dans un cadre quasi marginal. Toutefois il faut signaler que les mieux informés d'entre-nous savaient déjà que de nos brillantes écoles de la Communauté sortaient régulièrement des auteurs qui allaient s'affirmer et des professionnels qui ne demandaient qu'à exercer leur savoir-faire. D'autres sentaient bien que quelques noms déjà identifiés s'apprêtaient à nous donner leur oeuvre de maturité. Mais les apparences encore trompeuses ne signalaient rien d'autre qu'une continuité peu provocante.

L'éblouissement. Brusquement dans nombre de festivals, à Montréal, à Venise, à Cannes et bien ailleurs, les plus hautes récompenses signalent plus fort et plus évidemment que cela ne l'avait jamais été fait qu'il existait en Belgique une pépinière de talents originaux, aidés par des techniciens hors pairs, qui prennent à bras le corps toutes les règles de l'écriture cinématographique pour proposer des oeuvres bouleversantes et interpellantes. C'est au cours de cette deuxième période que la Commission eut à traiter des projets des Dardenne, Hänsel, Fonteyne, Renders et de quelques autres que j'oublie certainement. D'un climat quelque peu classique, on passe à ce que l'un d'entre eux qualifia judicieusement de `cinéma de prototypes'. Les fonds qui nous sont octroyés sont sensiblement augmentés. Certes, comme l'a dit Luc Jabon, alors membre de la Commission, on est passé de la misère à la pauvreté' mais la tendance était positive et porteuse d'espoir. Et en très peu de temps, les demandes d'aide se sont faites originales, différentes, intellectuellement exigeantes. Des producteurs se sont affirmés avec à la fois pertinence et audace. Dominique Janne et Patrick Quinet présentent des projets dont le budget de l'un est 35 fois plus important que celui de l'autre. Diana Elbaum propose la réalisation simultanée par le même réalisateur de 3 longs métrages avec un budget sans doute inférieur à celui d'un spot publicitaire. Marion Hänsel nous bouscule quelque peu en nous soumettant le scénario d'un long métrage qu'elle qualifie de fiction, mais dont les seuls acteurs et les seuls décors sont des nuages ! Certes, tout n'est pas devenu possible mais l'impossible s'éloignait et les projets affluaient. La Commission se vivait en ce deuxième temps comme un chantier en presque continuelle activité. Près de 300 projets par an. Peu de membres ont pu assurer professionnellement une continuité dans l'exercice de leur mission. La composition des membres a donc parfois varié d'une session à l'autre. Mais cette difficulté se transforme en avantage. La vivacité des débats en est accentuée. Et cela contribue aussi à l'intégration de la Commission dans le tissu professionnel. Une réelle symbiose s'installe entre ceux qui font et ceux qui aident à faire. Et de plus, en cette période, l'Administration, fort bien inspirée, s'attribue un rôle d'accompagnateur de tous les projets en train de se monter et simultanément de soutien à tel ou tel producteur ou réalisateur déçu en attente d'un second jugement plus favorable. Ce bouillonnement est oh! combien réjouissant mais il ne va pas sans engendrer quelques engorgements et quelques choix déchirants.

La revendication va naître de ce trop plein de projets pour un budget qui plafonne et par contagion avec celle qui est apparue dans d'autres disciplines culturelles. Des pétitions accompagnent des manifestations. Les possibilités de la Commission sont de plus en plus attentivement analysées par les associations professionnelles. Dans ce climat de grandes attentes, les débats au sein de la Commission (dont les membres savent qu'elle est quasi le seul guichet) se font de plus en plus passionnés. Chacun a le sentiment de porter une lourde responsabilité. Se voulant généreuse, la Commission facilite les procédures d'appel. Certains projets se représentent plusieurs fois, certes en se modifiant quelque peu, mais bien évidemment aussi en gardant cette substance fondamentale qui fait leur spécificité mais qui a entraîné leur rejet. Ce troisième temps est quelque peu, disons, tendu mais bien heureusement ne dure guère car l'énergie créatrice de la profession est telle que non seulement elle continue à générer des projets nouveaux, mais encore elle s'avère efficace auprès des pouvoirs publics. Des initiatives tant attendues mais néanmoins inespérées voient enfin le jour.

Les promesses. C'est déjà aujourd'hui et c'est plutôt revigorant. Wallimage est inauguré. Cet autre guichet, dont on sent déjà la pertinence des choix, constitue a côté ou avec la Commission de la Communauté française une alternative ou un complément. Il jouera très certainement un rôle non négligeable dans notre futur cinématographique. (Et d'aucuns évoquent la possibilité de voir une institution semblable naître dans la région de Bruxelles-Capitale.) Le contrat de gestion de la RTBF va multiplier par deux les montants réservés aux coproductions avec les producteurs indépendants. Tout cela a été âprement négocié et discuté cette année et prendra tous ses effets dès 2002. Par ailleurs, et plus qualitativement, certains scénarios qui se tournent déjà ou qui sont encore en préparation ont enthousiasmé bien des membres de la Commission et ont attend avec impatience les premiers longs métrages de Blasband, de Garbarski et de quelques autres. Andrien, Le Moine, Picha sont en phase de préparation et réaliseront leur prochain film en 2002. Et nous savons qu'Eve Bonfanti, Isabelle Willems, Eric Lacroix écrivent leur prochain scénario. Et déjà un fond spécial, dit troisième collège, est inauguré et réservé aux demandes des réalisateurs aguerris. Il jouera très certainement un rôle déterminant dans l'ancrage en notre Communauté d'auteurs internationnalement reconnus et que les circonstances amenaient à envisager l'exil comme seul débouché professionnel. En ces 6 ans, en cette période qu'en observateur privilègié j'ai trouvé formidable, notre cinéma a sensiblement évolué. Il évident qu'il va continuer à le faire. Certes, l'avenir reste difficile mais il devient bien prometteur.

Dan Cukier

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