Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
juin 2007
07/06/2007
 

Esther forever de Richard Olivier

Une part d‘ombre partagée

Les gens. La vie des gens. Filmer la vie des gens. L’occuper, la parcourir, en rendre compte, pour finalement se l’approprier. Pourquoi et comment ?
Ce fameux rapport à l’autre, cet instant de l’intime qui se dévoile, ce lieu du lien mais aussi de la distance, entre portrait et découverte de soi, identité et risque de se perdre, quels en sont les contours, quelles en sont les limites ? Et surtout jusqu’où peut-on aller ?

À ces questions, le dernier film de Richard Olivier, Esther forever, répond que quand on aime, il n’y a pas de limite, que l’on peut tout faire, tout entreprendre et tout montrer. Que c’est une question d’urgence, de folie et de vie, que loin de la morale et de ses valeurs, loin des politesses et de la bienséance, les questions de l’obscène ou du vulgaire, du permis ou de l’interdit n’ont pas court parce qu’elles ne sont que les masques pitoyables dont nous affublons nos visages décomposés en vue d’exorciser notre peur de la mort.

Peut-être

En attendant, Esther forever est une aventure cinématographique hors du commun. Pendant six ans, caméra au poing en toutes circonstances, Richard Olivier a filmé deux sœurs septuagénaires, Esther et Elvire,  tissant avec l’une d’elle, Esther, une relation d’amour unique et hallucinante où ils se retrouvent complices pour le meilleur et pour le pire.

Extrait esther foreverDevant la caméra de Richard, Esther se livre et s’abandonne, s’invente et se dévoile en un face à face sans fard et sans complexe. Richard Olivier filme ce qui est, crûment, sans nuance, sans regard, en aveugle pourrait-on dire et pourtant, il voit et découvre chez Esther une part de lui-même qui le trouble et l’attire, le dérange et l'inquiète : ce désespoir quotidien entre délire et enfer personnel où traînent ces lambeaux d’enfance dont Esther nous livre les bribes d’une violence contenue. Et c’est cela qu’Esther forever nous raconte, l’émergence d’une part d’ombre partagée par deux êtres qu’un même désarroi rapproche et où, peut-être, chacun d’entre nous peut faire l’expérience de se reconnaître.

Car les spectres de la disparition et du souvenir qui donnent sens à la vie d’Esther sont les fantômes qui habitent les angoisses de Richard. Et cette tentative d’apprivoiser la destruction et la mort qui rythme la vie d’Esther est cette volonté dans l’acte de filmer chez Richard d’échapper à la douleur et l’affliction en créant un monde illusoire autant que réel où la folie et le cinéma trouvent leur place et retardent pour un temps le lent labeur du néant.

Véritable art brut du documentaire, ce portrait d’une trivialité parfois effarante, jouant de la vulgarité du quotidien pour mieux court-circuiter l’obscène de la maladie (en cours de tournage la sœur d’Esther, Elvire, meurt d’un cancer et Richard Olivier filme ses souffrances et sa fin avec une banalité qui fait mal) trouve le difficile chemin d’une certaine innocence, d’une fragile vérité, celle qui ose dire "à deux" là où la chape de plomb de la peur les voudrait isolés et rendus au silence.

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