Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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février 2007
13/02/2007
 

Filmer la danse

Filmer la danse
La Communauté française de Belgique et le CGRI (Commissariat Général des Relations Internationales) publient aux éditions La Renaissance du Livre, relancées par l’éditeur dynamique Luc Pire, un superbe ouvrage intitulé Filmer la danse. Ce recueil exhaustif des films francophones de danse s’apparente autant à l’encyclopédie (avec ses données factuelles ; bio-filmographies des réalisateurs, fiches techniques des films), qu’au livre d’art  (avec ses illustrations particulièrement soignées, ses commentaires recherchés), donnant un aperçu et une analyse des œuvres.
Jacqueline Aubenas a dirigé cette publication ; elle a veillé au recensement des titres et à l’écriture des analyses, avec, à ses côtés, Dick Tomasovic, chercheur en histoire et esthétique du cinéma et des arts du spectacle ( qui a, à son actif, plusieurs publications dont Le Corps en abîme ou Sur la figurine et le cinéma d’animation). Pour la partie "films de télévision", c’est le journaliste Jean-Marie Wynants qui s’en est chargé. Nous avons rencontré Jacqueline Aubenas pour en savoir plus sur cette démarche.

 

Cinergie : Comment  l’idée de cet ouvrage vous est-elle venue ? A quelle nécessité répondait-il ?

 

Jacqueline Aubenas : Le CGRI a une politique éditoriale de cinéma assez importante, avec des monographies, des catalogues saisonniers ou des choses plus collectives comme le Dic doc (Dictionnaire du documentaire) ou comme le gros livre sur le cinéma d’animation, Image par image, dirigé par Philippe Moins. Le CGRI avait déjà publié un catalogue sur les compagnies de danse, d’une richesse inouïe, mais il nous est apparu qu’il y avait un manque à combler en présentant les films réalisés autour de la danse.
Au départ, on a d’abord pensé à quatre ou cinq cinéastes pour lesquels la danse est le centre d’intérêt comme Thierry De Mey, Eric Pauwels, Thierry Knauff ou Michel Jakar, et puis, évidemment, on a étendu nos recherches et nos investigations et on s’est rendu compte que beaucoup de cinéastes, de près ou de loin, avaient abordé la danse dans des films extrêmement précis. C'est-à-dire, telle compagnie rencontre tel cinéaste, et un film naît de cette rencontre ou dans des films plus éloignés, plus documentaires, dans le sens classique du terme comme Nosotros ou comme un film sur le « hip hop » où la danse sert de vecteur pour parler d’un problème social. La danse est un roman où se passe le noyau de l’action.
Et puis, toujours dans un cercle concentrique de plus en plus éloigné, Philippe Moins nous a fait remarqué que, dans l’animation, les personnages dansant ont leur place. On a rencontré l’œuvre d’Arnaud Demuynck qui lui, est vraiment un cinéaste d’animation : tout ses scénarii  et toutes ses histoires sont des histoires de danse. Cela lui sert à raconter de vrais récits, de vrais personnages, de vrais sujets donc, ce n’est pas seulement un divertissement de spectacle.
Nous avons ensuite  pensé à l’ethnologie, puisque les scènes de danse sont importantes dans les peuples africains etc., et on s’est rendu compte qu’à la Cinémathèque, il y avait une immense collection de films datant de la colonisation depuis le début jusqu’à l’indépendance. Filmer la danse était devenu quelque chose qui, que le cinéaste le sache ou non, ou qu’il soit naïf ou au contraire tout à fait conscient de ce qu’il faisait, était porteur et révélateur de l’idéologie de l’époque. 

Et enfin le cercle, si j’ose dire le plus éloigné, se trouve dans les films de fictions où les séquences de danse ne sont pas du tout du divertissement et un manque d’action mais permettent, en dehors des dialogues, de montrer les ambitions des personnages, les rapports entre eux, leurs désirs, leurs gênes, etc. C’était vraiment fascinant, sans oublier évidemment une chose qui regroupe tout ça : la comédie musicale,  tellement liée au cinéma hollywoodien d’une certaine période qu’on se dit que ça n’existe pas ailleurs, ou qu’ailleurs, on a fait des essais qui ne sont que des pâles copies. Entre l’œuvre d'Alain Berliner (J’aurais voulu être un danseur) et l’œuvre de Chantal Akerman, il y a le réinvestissement européen de quelque chose qui était constitutif du cinéma américain et qui s’est très bien adapté, qui a été transformé par les cinéastes belges.

  1. : Sur quels critères avez-vous dû opérer votre sélection?
    J.A. : On a décidé de ne pas choisir : il y a des cinéastes connus, d’autres peu connus, mais nous n’avons pas voulu faire de clivages qualitatifs. De même, nous avons décidé de ne pas mettre les gens de télévision dans un ghetto, parce que c’est aussi une partie très importante de cet ouvrage. L’énorme travail qu’a fait Jean-Marie Wynants sur le rapport de la danse à la télévision est révélateur de la politique culturelle d’une chaîne. Je pense, par exemple, aux reportages sur le travail de Béjart qui montrent bien ce désir de captation et d’accompagnement… Puis, il y a eu les magazines culturels. Mais il devient difficile d’avoir un service d’aisance qui suit vraiment l’évolution d’une compagnie en Belgique, et ce sont souvent de petits sujets pris dans des magazines, très intéressants, mais qui ne donnent pas à la danse le rapport essentiel qu’elle pourrait avoir.

 

C. : A quelle époque de l’histoire du cinéma en Communauté française avez-vous débuté votre ouvrage ? Depuis les débuts du cinéma belge ?

J. A. : J’ai essayé. Par exemple, je suis allé à la Cinémathèque et j’ai essayé de voir si, dans les films muets, il y avait des cinéastes de la danse. Il n’y avait rigoureusement rien, si ce n'est un cours de gymnastique rythmique dans un pensionnat de jeunes filles et la venue d’une tribu indienne qui venait sauter avec ses plumes du côté du Cinquantenaire, ce qui n’était pas d’une richesse énorme. On a pris le cinéma belge à partir des années Storck. Ce sont tous des contemporains, il n’y a pas un cinéaste rencontré pour cet ouvrage qui soit mort. Et c’est avec un grand plaisir que nous avons eu l’occasion de redécouvrir des gens qui ont été importants dans le cinéma, mais qui ne sont plus actifs, comme François Weyergans. Les films que François a fait sont des films magnifiques ! Ce qui est également intéressant, c’est de voir des cinéastes de la génération des 40-50 ans qui se sont mis dans la danse avec une acuité de regard extraordinaire. Par exemple, ce que font Thierry Knauff et Eric Pauwels est complètement différent : l’un a une caméra qui bouge tandis que Thierry Knauff a une caméra fictionnaliste (découpage, sens du plan, sens de la lumière, mise en scène) qui ne fait pas de la danse une captation documentaire mais une création à part entière. Tous ces regards différents sont passionnants, parce que c’est vraiment toute l’Histoire du cinéma, et quelque part, tous les regards possibles qu’un cinéaste peut avoir.

C. : Vous présentez la filmographie des cinéastes mais uniquement ce qui concerne les films de danse. 

J. A. : Absolument. Chaque fois, on rappelle en quelques lignes qui sont ces cinéastes et dans leur œuvre on ne choisit que les films qu'ils ont consacré à la danse.

 

C. :  Quelqu’un qui voudrait découvrir ces films en a-t-il la possibilité ?

J. A. : Pour la plupart oui, ils sont accessibles en DVD ou à la Médiathèque.

 

C. : Le lancement de cet ouvrage s’est accompagné d’une parure exceptionnelle au Flagey ! 

J. A. : Oui, la Cinémathèque a été un partenaire éblouissant ! Ce qui est  ennuyeux, c’est que vu la situation culturelle (chaque Communauté gère son propre patrimoine linguistique et créatif), nous n'avons pas pu y mettre les cinéastes flamands qui ont fait une œuvre sur la danse alors qu’ils sont repris dans le programme de la Cinémathèque au Flagey. La partie flamande est très riche mais, malheureusement nous n’avons pas pu l’inclure. 

C’est pourquoi j’ai tenu à ce que, sur la couverture, se trouvent les noms des cinéastes qui ont filmé la danse. Qu’on sache, dès le départ, qu’une sélection linguistique a été adoptée.

Ça me blesse de voir ce « sectarisme » où tout le monde est perdant. Prenons Arno par exemple, qui est un flamand jusqu’au bout mais qui chante aussi en français. Vous vous imaginez un livre sur la musique en Communauté française sans lui ?

 

 

 

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