Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Goodbye Morocco de Nadir Moknèche

Passé en chantier

Dans un Maroc gangrené par la corruption et le consumérisme, Goodbye Morocco dénoue les fils noirs d'un thriller où mensonges, trafic, disparition, se chevauchent dans un récit entremêlé et porté par Lubna Azabal, qui donne son talent à un personnage de femme forte dont la volonté face à une société dominée par les hommes semble ne jamais trembler.

scène du filmDans une chambre entre nuit et aube, une femme a une conversation téléphonique avec un homme pendant qu'elle en regarde un autre dormir. Ce triangle-là sera l'une des figures majeures de cette plongée dans la vie de Dounia, chef de chantier, et prête à tout pour récupérer son fils, placé à la garde de son père dont elle a divorcé. L'homme endormi est Dimitri, son compagnon, architecte serbe avec qui elle travaille. L'homme au bout du fil est Ali, son ami d'enfance devenu son chauffeur. La force de cette scène inaugurale, son mystère, entraîne d'emblée le spectateur au cœur d'un récit, entre jalousie et mensonges.

Marodoxal

Si la narration est parfois enflée de nombreuses couches, multipliant les pistes, et n'évitant pas certaines lourdeurs, Nadir Moknèche présente une image du Maroc paradoxale et interrogative. Une vision très critique semble dominer où l'appât du gain à tout prix, les trafics d'influence, l'exploitation d'immigrés clandestins sont les qualités principales d'une société en mutation et où le développement agressif, notamment de l'immobilier, se construit sur les souffrances humaines. Lorsque des ouvriers mettent à jour une antique peinture d'une orante, femme en prière, Dounia perçoit directement les avantages financiers dont elle pourrait bénéficier et lorsque la tragédie arrive (la disparition d'un ouvrier), et risque de mettre tout en péril, elle s'ingénie à élaborer un plan qui lui permettra d'arriver à ses fins, reprendre son fils et partir du Maroc. On pourra se demander si un tel affront scénaristique aura passé les mailles de la censure marocaine. Cependant, il s'agit également d'une vision en porte-à-faux avec, soit la réalité, soit les préjugés, d'un pays oppressant pour les femmes. A contrario, le personnage féminin est ici fort, dominant, combatif et vit une aventure avec un étranger qui fait scandale. Moknèche filme le corps d'Azabal avec sensualité et frontalité - un peu comme une image idéalisé ou fantasmée, par une certaine Europe, de la femme marocaine.
De même, le réalisateur étonne par sa représentation de l'homosexualité. La relation qu'entretien Gabriel, le clandestin disparu, avec Fersen, un projectionniste européen, est filmée sans tabou. D'un côté le mépris pour l'homosexualité de Gabriel est clairement affiché dans le personnage de Ali, mais finalement, Fersen est le seul qui aura traité Gabriel avec une réelle humanité même si le réalisateur met aussi subtilement en lumière les rapports vénaux qui existent dans cette relation.
La scène où les deux policiers autorisent Fersen à reprendre le corps de son amoureux pour lui donner une sépulture, reflète magnifiquement les contraires qui peuvent traverser la société marocaine sur un sujet aussi indicible.
Et si ce personnage de projectionniste alourdit ce récit éclaté, il concentre également ce qui caractérise l'ensemble du film : conflit de classes, de races, de genres avec la circulation de l'argent comme instrument de domination. La femme se bat contre les hommes, les arabes contre les noirs, les pauvres contre les riches. Dans des alliances forcément changeantes au gré des intérêts.

Réminiscences

Lubna Azabal dna Goodbye MoroccoAu-delà de cette approche d'un pays complexe et marqué par une croissance boulimique, l'intérêt majeur du film tient dans sa mise en scène des liens entre présent et passé alors que le personnage principal ne rêve que d'avenir. La structure construite en flash-back crée déjà cette tension dans la temporalité. « Se souvenir » semble insister le montage. Le passé évidemment sortira de terre, comme la peinture murale découverte, et viendra exploser le présent. Alors qu'on découvre cette pièce archéologique unique, témoin d'une civilisation enfouie, la mère d'Ali retrouve une photo où, enfant, il pose avec Dounia, réminiscence d'un amour qui toujours s'est tu, mais qui brûle encore d'être dit. Il sera exprimé dans une violence foudroyante, Ali renvoyant son aimée dans son passé oppressant. Le plan final est, à ce titre, terrifiant. 

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