Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Juin 2013
Mots-clés : cinémathèque royale
 

Images en voie de disparition

Le 3 juin, à la Bibliothèque Royale, ont eu lieu les 3ème rencontres de Bruxelles organisées par la SACD et la Scam et intitulées « Nouvelles constellations ». Le but d’une telle journée ? Inviter des experts du monde de l’écrit et de l’image pour appréhender les liens entre l’auteur et son œuvre dans un monde tendant de plus en plus vers le virtuel. Des performeuses (Valérie Cordy) ont croisé, à cette tribune, des juristes ; et des responsables très officiels de la numérisation ont laissé leur place aux écrivains célèbres et féconds (Jean-Philippe Toussaint).
Eclairage spécial sur Nicola Mazzanti, Président de l’Association des cinémathèques européennes et Directeur de la CINEMATEK, qui, après un petit retard dans le programme a, comme à son habitude, été très net et très précis en un temps record. Du grand art ! 

Email : « Bonjour, on voudrait parler de la Shoah aux enfants de notre école, et on voudrait obtenir une copie DCP (comprenez, la copie de projection en numérique) du film La Liste de Schindler pour montrer ce film à nos élèves. »
Réponse des cinémathèques (en général) : « Bonjour. Nous avons ce film uniquement en copie 35, mais vous pouvez vous adresser directement à XXX, à Los Angeles si vous souhaitez projeter la copie DCP ».

Coût de la copie : exorbitant ! Impayable, bien entendu, pour n’importe quelle école.

Suivant !
Des emails comme celui-ci, la CINEMATEK de Bruxelles, et sans doute celles du monde entier, en reçoivent tous les jours. Les salles s’étant débarrassées de leurs projecteurs 35 mm et les ayant remplacés par du numérique, que vont donc devenir ces films qui font l’histoire du cinéma et l’histoire tout court ?

Avec quelques chiffres bien sentis, Nicola Mazzanti est parvenu à nous donner une bonne idée de l’ampleur de la tâche et de l’urgence de bouger… le plus vite possible... S’il n’est pas déjà trop tard !

Pour continuer à filer la métaphore cosmique qui donnait son titre à cette journée (Nouvelles constellations), Nicola Mazzanti a révélé que les cinémathèques sont aujourd’hui face à deux trous noirs :

  • le premier est la perte de tout ce qui est produit actuellement, car aucun plan cohérent n’est mis en place pour l’instant,
    le deuxième (et, peut-être, le pire) est la perte de tout ce qui a fait le cinéma depuis 1895 jusqu’à l’arrivée du numérique.
    À ce jour, « moins de 2% du patrimoine cinématographique européen a été numérisé ». Pour prendre le seul exemple de la Belgique, « 40 films belges produits avant 1989, se trouvent actuellement sur les plateformes VOD » : toute l’histoire de 100 ans de cinéma d’un pays en 40 films… avouons que c’est peu ! La France, plus « avancée » dans le domaine, en compte seulement 236. Pour les documentaires, n’en parlons pas, leur présence est tout simplement inexistante.
    Toutes les images tournées avant le numérique sont donc véritablement menacées de disparition. Comme le dit très ironiquement Nicola Mazzanti : « De 1895 à 1989, quelque petites choses pas très importantes se sont produites : la Première et la Seconde Guerre mondiales, par exemple… ».
    Les choses sont simples, si l’on ne fait rien pour redonner vie à ces images, les générations à venir penseront tout simplement que « l’histoire du monde commence avec l’arrivée de l’I Pad. »
    La CINEMATEK (une des plus importantes du monde) possède tout ce qui reste du cinéma belge (environ 8.000 titres).
    Elle compte à ce jour plus d’1,2 millions de bobines, correspondant à environ 70.000 titres. Elle possède surtout sa propre filière de numérisation en interne. Mais, bien évidemment ce travail, qui demande beaucoup de temps, a un coût estimé à ce jour (sans aucune restauration préalable) entre 500 € et 2000 € par heure. La France avance, elle, le chiffre de 35.000 euros par heure !!!!

Outre le coût en temps et argent trébuchant, rien ne peut évidemment être entrepris sans le règlement lié aux droits (aux auteurs ou aux ayants droits) : un casse tête de plus, en somme.
On le voit, il y a véritablement urgence. Et comme le souligne judicieusement Nicola Mazzanti, un court métrage des années 70 sur une étagère de la CINEMATEK conservé à 4°, ça ne sert vraiment à rien ! Les bobines seront-elles un jour exposées dans les vitrines de musées comme les squelettes de dodos ?


Liste des intervenants (par ordre alphabétique) :
Valérie Cordy, performeuse numérique, directrice de la Fabrique Théâtre
Nicolas Georges
, directeur-adjoint de la DGMIC (Direction générale des médias et des industries culturelles),
représenté par Hugues Ghenassia de Ferran
Frédéric Lemmers
, responsable de la numérisation des collections de la Bibliothèque Royale de Belgique
Eric Loze
, responsable éditorial de la SONUMA
Benjamin Scraeyen
responsable du Service documentation à la Maison des Auteurs
Jean-Philippe Toussaint
, auteur, réalisateur, vidéaste, créateur d’installations et de performances
L’invité surprise 
: le vidéaste, plasticien et cinéaste Johann Grimonprez
Les Rencontres ont été animées par Eddy Caekelberghs, journaliste à la RTBF.
Notes : Au niveau des images, Eric Loze
, responsable éditorial de la SONUMA, est venu présenté le travail de numérisation de l’intégralité des archives de la RTBF. Ce travail, commencé en 2009, va permettre de garantir la pérennité et la diffusion d’un patrimoine exceptionnel. Comme le propose l’INA, en France, 80 ans de programmes radio et TV identifiés, décrits, répertoriés, encodés puis numérisés vont pouvoir être (et sont déjà en partie) consultables en ligne.

http://www.sonuma.be/

commentaires propulsé par Disqus