Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
03/09/2008
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La dernière retouche d’Ernst Lubitsch de Samuel Raphaelson

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La dernière retouche d'Ernst Lubitsch
C’est quoi la Lubitsch touch tant admirée par François Truffaut ? Heeeuh, bon. Voyons si  les propos de Samson Raphaelson dans La dernière retouche d’Ernst Lubitsch nous permettent de le découvrir. Ecrivain de théâtre, scénariste ayant travaillé pour Alfred Hitchcock, nous devons, entre autres films, à Raphaelson, The shop Around the corner, le miraculeux chef-d’œuvre à la puissance deux d’Ernst Lubitsch (1).
L’humour rassemble forcément les deux hommes, mais jusqu'à fournir un échantillon où l’imaginaire et le réel se mêlent dans une perfection entièrement lubitschienne. Victime d’une attaque cardiaque, proche de la mort, on demande à  Samuel Raphaelson de rédiger une notice nécrologique. Leur pudeur respective embarrasse le scénariste (il vit à Broadway, loin des stars d’Hollywood à Los Angeles) qui, malgré tout, surmonte son embarras pour un réalisateur vis-à-vis duquel il a une haute estime et avec lequel il a beaucoup travaillé. Il rédige un texte. Surprise, surprise, Lubitsch survit à son attaque et, prenant connaissance, quelque temps après, des propos de son scénariste préféré décide de les retoucher avec lui.
N’est-ce pas une séquence digne d’un film de Lubitsch  ? Oui, oui, vous venez de saisir la Lubitsch touch.
Donc le cinéaste ressuscite et, comme d’habitude, s’empare du texte de son scénariste et en discute phrases après phrases avec lui pour arriver à constituer la bonne version (comme pour un film). Le duo Raphaelson-Lubitsch se retrouve, quatre ans après la résurrection de Lubitsch, dans une maison de Bel Air (Los Angeles) confronté au réel et au fictif, à la vie et à la mort. On est où là ? Entre Tertullien et Bossuet (genre « Il y a un temps pour tout, un temps pour poursuivre un rêve ou se le voir interdit »). Ou encore avec Charles-Quint écoutant à la cathédrale Saint-Michel et Gudule de Bruxelles le Requiem d’une mort qui ne le frappa que trois ans après et qui n’intéressa plus personne puisqu’on le croyait mort trois ans auparavant.
Trois extraits sur la réécriture de l’éloge funèbre sans cette délicatesse que Lubitsch considérait « comme une peau de banane sous le pied de la vérité » (in Sérénade à trois/Design for living).
Un : Lubitsch : « Faire l’éloge de mon honnêteté, tu le sais parfaitement, n’est pas le meilleur des compliments que tu puisses me faire, Sam et en effet, dans le contexte d’Hollywood, il y avait mieux comme compliment ». Deux : Raphaelson : « C’est seulement une première version ! ai-je crié, et je pataugeais dans le fragment de mon texte, disant sans dire tout en disant que sans aucun doute, j’aurais corrigé les défauts de ces deux pages le lendemain, s’il était mort comme on s’y attendait. Bon dieu, tu sais parfaitement les progrès que je suis capable de faire entre la première, la deuxième ou la troisième version ! ». Trois : Il me semble que parvenu à ce point, il eut un temps d’arrêt. Puis il me regarda par-dessus ses lunettes, attrapa un cigare à mastiquer, et fit une remarque semblable à celle de Tiddy quatre années auparavant ;: « J’ignorais que tu avais une telle affection pour moi Sam » Et je répondis quelque chose comme : « Eh bien je l’ignorais aussi, mais quand je t’ai vu mort, ça m’a donné… » Je me souviens d’avoir hésité, et c’est lui qui a trouvé le mot juste ; « un élan ? » « Exactement », ai-je répondu. ».
Arrrgh, super bien pigé et le duo continue à capter l’essentiel.
Hélène Frappat, dans une postface de trois pages nous file un nœud sur la hantise d’Ernst Lubitsch : le mensonge. Qu’est-ce que le mensonge et qu’est-ce que la vérité ne cesse de discuter ce duo de choc, de versions en versions possibles. Qu’est-ce qu’un cinéaste, un homme hanté par ses propres mensonges ?

(1) Deux amoureux, Jimmy Stewart et Margaret Sullavan, s’écrivent dans l'anonymat des billets doux en ignorant qu'en réalité, ils travaillent au même endroit, un magasin, où ils n’arrêtent pas de se disputer. « Une intrigue merveilleusement nouée, une interprétation subtile et variée …et une étonnante description de la précarité sociale des personnages et de la menace diffuse qui pèse sur leur emploi et sur eux-mêmes » explique finement Jacques Lourcelles dans Les Films/Dictionnaire du cinéma, éd. Robert Laffont

Merci à Thierry Horguelin, grand connaisseur de littérature et de cinéma, critique à Cinergie de m’avoir offert, en mars 2008, ces 66 pages éblouissantes.

Amitié, La dernière retouche d’Ernst Lubitsch de Samuel Raphaelson, éd. Allia.

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